Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
Ileana, Roumaine et voleuse professionnelle
Après avoir s’être longuement réfugiées dans le silence, Dragica et Lydia, confrontées aux éléments à charge des enquêteurs, reconnaissent devant le juge d’instruction leur participation à plusieurs vols, en prenant toujours soin de tenir leurs conjoints à l’écart ; Les trois maris, eux, restent longtemps introuvables. Partis se mettre « au vert » en Allemagne ou en Italie, à en croire les transferts d’argent effectués par leurs proches, mais le juge persiste à vouloir comprendre l’origine du patrimoine de ces familles qui ne payent pas d’impôts sur le revenu et vivent officiellement des aides sociales. Les hommes, eux aussi, ont leurs explications : leurs épouses gagnent leur vie en faisant des ménages ou grâce à la voyance, tandis qu’eux s’enrichissent en jouant au poker, accessoirement en servant d’intermédiaires entre des Roumains à la recherche de logements et des Gitans qui en possédaient, plaide l’un d’eux…
En attendant de percer ces mystères, Lydia, Dragica et Divna dormiront entre sept et huit mois en prison, avant d’être remises en liberté moyennant une forte caution et une sévère assignation à résidence, du moins pour Dragica.
Ileana, Roumaine et voleuse professionnelle
« J’ai 30 ans, et je vis dans un quartier d’une ville de Seine-Saint-Denis. En ce moment, ma vie est assez remplie et mouvementée. Je m’occupe de mon père handicapé et de mes quatre enfants que j’élève seule actuellement. Mon mari est en prison, en Allemagne. Il a pris deux ans et huit mois pour vol. J’assume tout : les soins de mon père, les repas de tout le monde, les courses. Ils sont tous à ma charge, c’est difficile. En attendant que mon mari sorte de prison, je ne veux plus voler, parce que personne ne pourra s’occuper de ma famille. Je tiens à eux, je n’imagine pas un instant ne plus les voir ou les savoir placés dans une famille d’accueil !
« J’ai commencé à voler à 14 ans, la première fois, c’était avec des filles de mon âge et une plus grande, dans le centre de Paris. On piquait dans le métro, les sacs, on les embarquait, on fouillait, on les jetait à la poubelle après avoir pris ce qu’il fallait. C’est un apprentissage, c’est absolument pas inné. Quand j’entends qu’on sait faire ça enfant, ça m’énerve, c’est faux. Ça s’apprend comme n’importe quelle compétence ou travail manel. Au début, j’étais assez maladroite, je n’attrapais rien, alors, elles me mettaient des claques pour que j’y arrive. On dit que ça rentre en tapant. Puis j’ai réussi. Alors là c’est, comment vous dire ? C’est super-agréable ! Il y a le cœur qui bat, le danger, puis la réussite au bout, bien méritée. Et l’argent bien sûr. Je gagnais pas mal d’argent, on partageait entre toutes les trois ou quatre. Quand tu y arrives bien, tu as envie de recommencer. Je voulais essayer de faire les pavillons, j’étais jeune, je pouvais sauter par-dessus les portails et les barrières, c’était facile ! Mais tout le reste était très difficile pour moi, parce que j’avais très peur. La seule et unique fois donc, le pavillon, on en repère un, les volets sont fermés, c’est calme. On sonne, personne ne répond. Les filles me disent de ne pas avoir peur, moi je tremble. On a ouvert les volets par-derrière, avec un tournevis c’est pas compliqué. Puis on a cassé une fenêtre, elles m’ont dit : « Rentre la première », je pense qu’elles ont fait ça pour me tester, mais moi j’avais peur de me faire tuer ! J’ai eu peur de mourir ! On est rentrées tout de suite et sans traîner dans la maison et on est allées dans la chambre à coucher. Il y avait une petite boîte avec des bijoux. Il y avait quelques grammes d’or. J’étais contente, mais en même temps super-stressée, je tremblais comme une feuille. Quand ça s’est terminé, je me suis dit que je ne ferais plus de maisons. C’était la première et la dernière. Non, vraiment, pour ça, il faut vraiment avoir des couilles. Faire les maisons, c’est prendre trop de risques, tu rentres chez des gens. Dans le métro, c’est plus facile. Bien sûr, je me suis fait attraper une dizaine de fois. Et, en général, on me relâchait, j’étais mineure, gentille, mignonne, hypocrite, je disais que je ne recommencerais jamais…
« Je suis allée deux fois en prison. À 16 ans, j’ai passé vingt et un jours à Fleury-Mérogis, sur le coup, je me suis dit que je ne voulais plus jamais voler. Et, en sortant, j’ai arrêté un ou deux mois, puis j’ai recommencé. Pourquoi ? Parce que c’est tout ce que je sais faire. Nous, on ne va pas à l’école longtemps. À 11 ans, quand on a les règles, c’est fini, l’école, la famille a trop peur que tu rencontres des gars et que tu t’égares. J’ai donc continué les vols dans le métro, à Paris. Et à 19 ans, j’ai été prise en flagrant délit. J’ai pris sept mois ! J’ai payé pour toutes les fois où je n’ai pas été attrapée. Sur le coup, j’ai réfléchi, je me demandais si j’allais continuer comme ça, à être attrapée sans cesse, aller en prison, en sortir, y retourner. Je me demandais : “Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ?” Et puis, arrivée en prison, dans la cellule, en cour de promenade, les autres filles racontent leur vie, on passe le temps. Finalement, c’est un bon souvenir. Alors, quand je suis sortie, j’ai recommencé. J’ai repris le métro direct. J’ai retrouvé deux copines. J’étais toujours impeccable, bien habillée, maquillée, des bonnes et jolies baskets aux pieds au cas où, pour courir. Je travaillais quelques heures, et quand on avait ramassé un peu d’argent, enfin, pas mal, quelques centaines de francs, on entrait dans n’importe quel restaurant des Champs. À n’importe quelle heure, ils servent à toute heure et c’est excellent. Alors je mangeais comme les Français, ce que je voulais : des fruits de mer, je croquais avec les dents, je prenais à pleines mains les gambas, les homards, les gens nous regardaient un peu de travers, mais on s’en foutait. Ensuite, quand on avait bien mangé, avec les copines on allait acheter des belles fringues dans des boutiques chics. On s’habillait très bien, la classe, on avait ce qu’on voulait, on achetait ce qui nous passait par la tête. C’est une belle vie, et je ne le regrette pas. C’est vrai que c’est parfois dangereux, comme ce jour où l’on est tombées sur la mafia bosniaque. Nous, on était trois sur le quai du métro. Tu laisses faire dans ces cas-là. On voulait pas de bagarre, pas d’histoire. Ils étaient trop forts, et trop nombreux. On a laissé tomber, c’est plus simple et moins dangereux. Par contre, quand on croise des Chinoises et qu’on fait les mêmes rames sur la même ligne, là, on peut s’entendre et on partage à la fin du travail.
« J’ai fait ça pendant quinze ans. Là, j’arrête, le temps que mon mari termine sa peine et revienne d’Allemagne. C’est vrai que ça me manque. Mais je ne recommencerai pas tout de suite, si je tombe, où je laisse mes enfants ? Alors, je préfère avoir moins tous les jours et j’envisage autre chose pendant ce temps. Moi, je peux pas ne pas travailler, à attendre que ça se passe. Je vais faire un petit boulot, et après je reprendrai sûrement. En fait, j’adore. Mes enfants ont 11 ans, 10 ans, 9 ans et 1 an. Je préférerais qu’ils étudient, aillent à l’école, et qu’ils apprennent un bon métier. C’est quand même plus simple, non ? »
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