Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
La ferme de Caroline
« Ils ont fait pression sur moi, j’ai considéré que je n’avais rien à leur dire », s’enfonce la jeune femme auprès du magistrat, mais elle n’a pas fini de se faire mal voir : au demeurant sympathique, elle crispe bientôt l’administration pénitentiaire en réclamant une cellule propre et son ordinateur, tout en insistant pour qu’on lui parle gentiment.
La demoiselle plaît d’autant moins aux surveillantes qu’elle est grande et plutôt jolie, prend soin d’elle, se coiffe et se maquille comme elle soigne sa cellule, non sans répondre verbalement à toutes les agressions qu’elle détecte. Alors que d’autres restent avec le chignon mal ficelé et le pull à l’heure du parloir avocat, elle sort le chemisier, le pantalon et les bottes, considérant sans doute qu’elle n’a aucune raison d’être différente à l’intérieur qu’à l’extérieur de la prison.
À l’approche du procès, loin de craquer, elle qui traîne depuis son enfance avec des voyous sans vraiment intégrer jusque-là le monde criminel, Hoda sait que son mode de défense va alourdir sa peine, mais elle assume. Toujours aussi silencieuse, elle laisse son avocat plaider la « dépendance ». Elle est condamnée à six ans de prison, son homme à dix, mais, au moins, dit son défenseur, « elle sait pourquoi ». Au passage, les policiers ont amélioré leur connaissance du vocabulaire en usage chez les trafiquants grâce à la saisie d’un étonnant « manuel de codage du parfait organisateur d’importation ». Où ils ont découvert qu’un « tournoi de poker » signifiait un « voyage Bruxelles-La Romana » (ville située en République dominicaine), l’expression « on a fait le tournoi » pouvant se traduire par « ils sont bien partis », « il fait beau » par « ils sont arrivés », « il pleut » par « l’un est passé, l’autre s’est fait péter », et « il fait moche » par « tout est mort »…
La ferme de Caroline
La ferme qu’elle louait depuis cinq ans à un professeur à la retraite est perdue dans la campagne. Caroline, née en 1976 au fin fond de la Normandie, a toujours été une fille seule, tranquille et sans histoire, manquant légèrement d’affection. Benjamine d’une fratrie de neuf frères et sœurs, elle n’a pas eu une enfance très heureuse ni une adolescence sereine. Ses parents se sont séparés quand elle avait 7 ans et son père s’est mis en ménage avec sa tante, la sœur de sa mère. Elle n’allait jamais chez lui, préférant le voir au parc. Elle a quitté l’école à 16 ans, a travaillé en intérim puis s’est fait embaucher comme manutentionnaire dans une entreprise. À 18 ans, le garçon qu’elle aimait s’est tué dans un accident. Le psychiatre bientôt saisi par la justice évoquera son « immaturité sur le plan de l’expression émotionnelle et affective, au moi incertain, aux identifications incertaines et aux mécanismes de défense peu efficaces face aux sollicitations de personnes qu’elle ne veut pas décevoir »…
Elle comparaît libre devant le tribunal correctionnel de Paris, ayant, grâce à son avocate, échappé à la cour d’assises spéciale où ont été jugés les hommes auxquels elle a rendu service. Aujourd’hui, on juge les « petits », parmi lesquels elle est l’unique femme, en marge d’un vaste trafic de cannabis entre l’Espagne et la France, démantelé en 2008. Selon l’accusation, Caroline est considérée comme l’une des « nourrices » des trafiquants.
Comment cette femme, employée dans la même entreprise depuis treize ans en contrat à durée indéterminé, à la vie apparemment tranquille, au casier judiciaire vierge, a-t-elle été embarquée dans une telle affaire ?
Tout commence, c’est fréquent, par une dénonciation. Une source affirmant qu’un dénommé K., condamné par défaut en 2007 à dix ans de prison pour importation et trafic de stupéfiants et en fuite depuis 2006, poursuivait son activité avec l’aide de deux individus, surnommés Fafa et Pakpak. Ces renseignements ont été rapidement étayés par des surveillances physiques et des interceptions de téléphones. L’enquête a permis de mettre au jour une structure internationale organisée et super-compartimentée. En mesure d’importer régulièrement du Maroc et d’Espagne plusieurs centaines de kilos, voire des tonnes, de résine de cannabis par mois. Une organisation qui, au vu des quantités brassées entre 2008 et 2010, est dotée d’une assise financière exceptionnelle et dispose de bases de repli en France, en Belgique et en Espagne. Comprenant en son sein de véritables « professionnels » des convoyages rapides (« go-fast »). Nombre d’entre eux ayant grandi dans le même quartier, certains ont été condamnés dans les mêmes procédures, souvent par défaut. Les enquêteurs sont formels, ce sont des garçons « prudents et particulièrement aguerris » qui usent, « outre de véhicules faussement plaqués en Allemagne, le plus souvent selon le principe de la “doublette” [on copie une plaque existante], de flottes de téléphones régulièrement changées, s’identifient sous des surnoms, ne parlent qu’en langage codé et multiplient les mesures de contre-surveillance (y compris en utilisant des systèmes de brouillage) ».
Les équipes étaient réparties en fonction des tâches : importations par la route ; stockage de l’argent et des stupéfiants ; revente aux grossistes et semi-grossistes sur le territoire national. L’organisation disposait d’un circuit de blanchiment efficace et tout aussi cloisonné, permettant ainsi dans un temps record le recueil, la dissimulation ou la fuite des capitaux, notamment vers le Maroc. Deux nourrices, un homme et une femme, stockaient le matériel, cannabis, armes et cahiers de comptes.
En février 2010, les premières interpellations ont lieu, dont celle de Caroline, un matin, à 7 heures, sur son lieu de travail. Parallèlement, les enquêteurs saisissent chez elle 3,2 tonnes de résine de cannabis et découvrent un arsenal d’armement lourd, sans compter les vêtements, le matériel de police et les détecteurs de signaux. Une liste à la Prévert, mais version « crime » : deux fusils-mitrailleurs, sept pistolets-mitrailleurs, douze pistolets automatiques, deux revolvers, un stylo pistolet, un lance-roquettes armé, soit vingt-cinq armes au total, huit cent quatre-vingts cartouches diverses, plus les brassards « Police », les matraques, les gyrophares, cinq cagoules noires, des effets vestimentaires à l’effigie de la police, des plaques d’immatriculation et des gilets pare-balles. Le tout entreposé dans un lieu « très facilement accessible », remarqueront les policiers, frappés par le fait que la clef é ait gentiment posée sous le t p illasson. a
Quand les enquêteurs interrogent Caroline, elle reconnaît tout. Elle dit : « On m’a dit de stocker de la marchandise chez moi, un monsieur que je connaissais, c’est le frère de ma belle-sœur, je lui avais déjà refusé une fois. C’était de la résine de cannabis et je le savais. Il est venu plusieurs fois me solliciter, j’ai fini par accepter. J’ai fait ça de juin 2009 à février 2010, quand j’ai été interpellée. De temps en temps, il me donnait un billet ou me ramenait des chaussures de marques ou des vêtements aussi… »
Durant son procès, à Paris, Caroline apparaît à tous comme la fille qui comprend, qui reconnaît tout, mais qui ne sait pas trop comment elle en est arrivée là. « C’est la 300e roue du carrosse », plaide Me Raffaelle Guy, son avocate, qui ajoute : « Elle ne se dérobe pas, elle ne se réfugie pas derrière le statut de victime, c’est une femme seule, qui vivait seule dans une ferme isolée. » La planque idéale et pratique.
Les passages des voitures semblent avoir été nombreux, généralement dans des créneaux compris entre 22 heures et 6 heures du matin. À l’audience, Caroline dit d’une voix discrète et basse qu’elle « savait » de quoi il s’agissait, mais qu’elle ne prenait pas la mesure des risques. Surtout qu’elle aura rendu ce service pour un total de 3 500 euros, plus quelques vêtements et paires de chaussures, ainsi qu’une semaine de vacances dans une villa de Marbella. La résine de cannabis était stockée dans une chambre située à l’étage, à côté de sa propre chambre à coucher. Elle était répartie en ballots de 15 à 30 kilos, certains rangés dans des sacs de sport, à proximité du matériel permettant de confectionner les ballots : cutters, adhésif marron.
Caroline dit connaître la mauvaise réputation de l’un des cerveaux du trafic, prénommé Selim. Sous son charme, elle a accepté puis n’a jamais osé demander qu’il cesse cette activité. Elle craignait sa réaction. Il ne l’a pas contrainte ni menacée. Il a juste défini le mode opératoire : lors de la venue de l’un des membres du groupe, elle devait ouvrir et fermer le portail, puis rester dans sa chambre.
L’avocat général requiert contre elle cinq ans d’emprisonnement. Les juges la condamnent à trois ans, sans mandat de dépôt, mais le parquet fait appel. En attendant, Caroline n’est pas en prison : elle vient d’avoir un bébé, mène une vie normale et a retrouvé son poste de manutentionnaire.