Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
Chapitre 2 : Comme des hommes
Chapitre 2
Comme des hommes
« Comme des hommes », l’expression revient régulièrement dans la
bouche de nos interlocutrices. Pour celles qui ont prêté main-forte aux
cadors du milieu traditionnel comme pour ces bandes de filles qui affolent
nos quartiers, c’est la même chanson : le sexe faible n’existe pas !
Liliane et la French
« Je ne viens pas voir une femme, je viens voir un des derniers mecs qui existent sur la place de Paris. Vous êtes un mec. » Le compliment venait d’un certain Roger, qui avait longtemps côtoyé son ex-mari, un voyou de l’espèce qui ne se repent pas…
Il était une fois Lilly. Née dans une famille d’ouvriers, elle ne se voyait pas vivre comme eux. À 12 ans, elle le leur dit, lasse d’entendre tous les soirs sa mère demander ce qu’elle faisait à manger : « Je ne me marierai jamais, j’aurai un enfant toute seule et je vivrai à Paris. » « Il faut que tu rencontres un homme riche, mais il t’empêchera de nous voir », réplique le père. « Personne ne m’empêchera de vous voir. » « Marie-toi avec qui tu veux, mais pas avec un militaire de carrière et pas avec un catho. Si tu te maries à l’église, je t’attendrai au bistrot d’en face. » « T’inquiète pas, papa. »
Le sort met le futur mari de Lilly sur le chemin de son père, entre Clichy et Bois-Colombes. De retour de Tataouine, la dure prison des récalcitrants, dans le Sud tunisien, encore territoire français, William travaille quelques semaines dans l’usine où le papa est soudeur à l’arc. Un jour, scandale, on déplore un vol de cigarette à la cantine. « On sait qui c’est, ça peut être que lui ! » s’enflamme le contremaître en désignant l’ex-taulard. « T’appelle personne, surtout pas la police », s’interpose le père de Lilly, qui vient de se faire un ami pour la vie : jusqu’à la fin de ses jours, William veillera à ce que cet homme ne manque de rien.
Le « grand William » porte des chaussettes en soie et roule au volant d’une voiture américaine, une Buick avec vitres électriques ; ses mains sont bien blanches et bien faites, pas comme ces paluches qui filent les bas à la première caresse. Lilly le regarde du coin de l’œil, brûle de désir en secret et fait rêver ses copines d’école en parlant de lui. Elle a tout juste 14 ans quand elle fait ses premières avances à cet homme élégant et délicatement parfumé, si différent de ceux qui viennent dîner le soir chez ses « extraordinaires » parents. Ils sont communistes, comme on l’était à l’époque, avec toute la ferveur (laïque) qu’il se doit, dans ce coin de banlieue rouge où l’on festoie tous les dimanches, vin blanc et petit salé pour commencer, pastis à volonté.
Lilly est apprentie coiffeuse ; ses parents se seraient privés pour qu’elle étudie davantage, mais elle est rétive à toute discipline et « ne supporte pas les ordres ». Très meurtrie par la mort accidentelle de son frère aîné, fauché par un train sur sa moto alors qu’il venait d’avoir 15 ans, elle se console avec les Gitans du coin, ces « voyageurs » que d’aucuns considèrent comme des « voleurs de poules », mais dont elle sait désormais qu’ils sont bien plus riches qu’on ne le croit. Ils passent même la chercher en Mercedes pour la conduire à l’école, mais elle n’est pas la seule dans la famille à se lier avec eux : son père effectue des travaux de menuiserie dans les caravanes, dont sa grand-mère coud les rideaux… « La Lilly, disent les commères, elle se mariera avec un voyageur. » Pas dupe, elle voit bien que les visons et les bijoux que portent ses copines manouches ne sont pas à la portée des bourses d’ouvriers, mais elle se laisse adopter avec le plaisir de ceux qui ont un faible pour ce qui est marginal. Et soutient les filles quand elles se font virer de l’école à cause de leurs bigoudis.
Lorsque son père apprend qu’elle est tombée amoureuse de cet homme de vingt ans son aîné, il la met en garde : « C’est quelqu’un que j’aime beaucoup. Tu auras du très bon avec lui, mais tu vas énormément souffrir aussi. Il faudra assumer. »
Lilly tombe enceinte à 15 ans et demi. De qui, elle ne l’avouera jamais. Parce que celui qu’elle aurait dénoncé risquait rien moins que l’échafaud à l’époque, sans compter qu’elle avait secrètement avorté. Une bordelière de la rue Saint-Denis, prénommée Josette et indic à ses heures, prétend que la faute en incombe à William, une porte ouverte pour la police, qui rêve de coincer cet insaisissable perceur de coffres qui manie le chalumeau comme un jardinier son sécateur. « Puisque c’est comme ça, on va faire parler la môme ! » promettent quelques inspecteurs.
Le papa apprend la grossesse de Lilly quand la police frappe à sa porte. Il n’imagine pas un instant que les « poulets » vont la cogner et le juge la jeter en prison, mais c’est pourtant bien ce qui se produit. Ils la tapent déjà devant sa mère. Puis ils posent un calibre sur la table de la salle à manger en lui proposant de se charger elle-même de la mission : « Cet homme a profité de ta fille, à toi de jouer. » « Si vous avez un travail à faire, faites-le vous-même », répond le père, un marginal à sa façon, lui qui était capable de « bringuer » jusqu’à 6 heures du matin, avant de prendre une douche et de filer à l’usine.
« Si un jour ils te questionnent, avait dit William à Lilly, dénonce une machination policière. Et si tu ne peux pas faire autrement, avale ta langue. » Ils lui font écouter un enregistrement sonore où on l’entend dire : « Tu feras la bise à Tintin. » « C’est une machination policière, ce n’est pas ma voix, ces bandes n’ont aucune valeur », réplique-t-elle. « Tu ne connais pas Tintin ? » « Non. » Ils la « massacrent », la jettent aux quatre coins de la pièce, lui envoient des dizaines de « tartes dans la gueule », elle ne bronche pas. Comme les hommes. Elle aura pour longtemps la haine de la police, voire pour toujours. Quant à la bordelière délatrice, il a bien fallu que les policiers la sortent du placard, mais elle s’est rétractée, affirmant qu’elle avait parlé « par jalousie ».
La jeune prisonnière découvre le quartier des mineurs de la maison d’arrêt de Versailles. Le pantalon étant interdit, elle porte la robe de bure et voit les « matonnes » entrer dans sa cellule avec la cigarette au bec pour la narguer, avant de l’écraser ostensiblement par terre. L’administration évite les nombres pairs, a priori pour endiguer l’homosexualité. Tous les soirs, vers 18 heures, la police se rend au greffe et la fait demander, pour voir si elle n’a pas flanché. Apprenant un jour que sa mère s’est présentée au parloir malgré l’interdiction qui lui en a été faite, une gabardine en guise de colis, ils envoient les surveillantes pour les séparer. Lilly casse tout et se retrouve au mitard pour quarante jours, une paillasse tachée de sang en guise de couche, un broc pour l’eau et le seau hygiénique pour tout ustensile. « Les loulous de barrière [les voyous de bas étage], ils les massacrent, mais moi, j’avais un avocat… »
Quant au juge pour mineurs, il la regarde d’un tout autre œil. Il fait sortir les policiers et s’approche doucement, à la faveur d’une audition, pour enlever les pelures accrochées à sa robe de bure. « Tu auras plus besoin de moi que de ton voyou », glisse-t-il. Elle refuse tout net ses avances en l’envoyant au diable, ce qu’il ne lui pardonnera pas, transformant en cauchemars toutes les auditions suivantes.
Les policiers ne lâchent pas. Ils tiennent une trop belle occasion de stopper William en vol. Lilly va parler, croient-ils, mais Lilly ne parle pas. Ils l’envoient même faire des tests psychologiques à l’hôpital Sainte-Anne, considérant son silence comme « anormal ». Elle sait qu’elle a gagné quand elle les entend dire : « C’est plus la peine de l’interroger, celle-là. » Elle appellera ça plus tard la « mentalité ». Jamais on ne la surprendra à raconter sa vie à quiconque, au point qu’un jour, bien plus tard, un vieux voyou lui fera ce « compliment » : « Vous n’êtes pas une amie, pour moi vous êtes un ami. »
Son défenseur, M Charles Lederman, par ailleurs député communiste, e
déniche un vice de forme et obtient la libération de Lilly, à qui les policiers avaient promis la prison jusqu’à ses 21 ans. Pistonnée par l’élu, elle trouve une « super-place » dans un Monoprix, mais les policiers viennent donner l’alerte. « Ils vont vous faire le coffre, c’est sûr. » « L’enfant », comme l’appelle affectueusement l’avocat de William, M Albert Vignoles, perd e son emploi. « Si j’avais voulu rentrer sur le droit chemin, c’était raté. »
Parti en Argentine en éclaireur, William lui propose six mois plus tard de le rejoindre. Elle n’a même pas 18 ans lorsqu’elle s’envole pour l’Amérique, en février 1968, trois mois avant le printemps étudiant qui va secouer la France gaulliste et sclérosée, « par amour », et pour tourner le dos à une vie laborieuse où l’on reprise ses chaussettes. Mineure, elle franchit la douane avec un faux passeport sur lequel sa date de naissance a été modifiée. Arrivée au Paraguay, elle se fait conduire au Paris, le bar où se retrouve la petite communauté des malfrats en cavale, la « casa francesa », comme l’appelle le chauffeur de taxi.
Lilly n’aura pas beaucoup de photos de William. Prudent pour deux, son homme fait un pas de côté quand ses amis corses se font immortaliser dans les rues de Buenos Aires, base arrière du grand banditisme français version French Connection. Il a beau ressembler à Dustin Hoffman, elle est privée d’images. À ses côtés, elle apprend la vie à grande vitesse, toujours sur le qui-vive, presque sur les nerfs, jusqu’à dix-huit déménagements la même année. L’argent facile aussi, celui que l’on dépense aussitôt gagné. La « belle vie », loin de cette ville de Houilles où elle avait grandi.
Les épouses de ces voyous expatriés sont à leur place, celle de femmes attentives, aimantes et proches de leurs fourneaux. La jeune Lilly détonne, elle qui est capable de tenir tête à William plusieurs semaines d’affilée. Pas le genre de fille à qui on peut dire : « Oh ! Tu me l’amènes, ce café ? Et tu ne le tournes pas ! » Ça tombe bien, parce que William adore faire la cuisine. Et puis, il y a une bonne à la maison.
Le reste du temps, Lilly accompagne William entre Buenos Aires et New York, la destination finale du produit qu’ils convoient (de l’héroïne transformée à Marseille). Ils passent les contrôles douaniers avec un passeport bidon confectionné par un excellent faussaire argentin, sur lequel sont mentionnés deux enfants imaginaires. Elle découvre Miami, Panama City, Saint-Domingue, sans oublier ce séjour de rêve à San Francisco, en attendant que les acheteurs règlent leur dû.
« Je savais que ça allait foirer un jour », reconnaît Lilly un demi-siècle plus tard. Pour l’heure, elle est admise dans le cercle restreint des voyous de haut vol. Elle a montré dès l’âge de 15 ans qu’elle savait tenir sa langue, mais elle a un autre don : elle flaire les « balances » mieux que bien des hommes. Comme ce jour où William organise une petite fête pour son anniversaire, au Brésil, à laquelle il convie un Suisse qu’elle ne « sent pas ». C’était la première fois qu’elle croisait ce « très beau mec » à la gueule de tueur ; la fois suivante, en Espagne, alors qu’elle avait vu son mari suivre le Suisse pour une petite discussion entre garçons sur le parking d’un restaurant, l’idée lui était venue qu’il pouvait très bien le tuer. Des années après, on comprit que ce Suisse travaillait main dans la main avec la police et qu’il était à l’origine de pas mal de leurs ennuis. Dès la première minute, elle avait vu qu’il y avait sous ce regard glacial quelque chose qui sonnait faux. Et n’avait pas hésité à le lui dire en face du haut de ses 20 ans, avec les mots propres à ce milieu : « Je serre pas la main aux enculés. » C’est entre autres pour ces qualités que les vieux voyous vont l’adorer. Et aussi parce que c’est une femme entière, du genre qui ne se compromet pas.
« J’ai fait le boulot d’un mec. Nos passeports étaient assez grossiers. On faisait nous-mêmes les faux fonds dans les valises. Mais je n’ai jamais eu peur. Pour moi, il y a toujours plus grave. »
Lilly a 22 ans lorsque William l’envoie en mission du côté de Baton Rouge, en Louisiane. Avec la femme d’un ami à peine plus âgée, elle doit récupérer une forte somme d’argent issu du trafic d’héroïne : 100 « briques », comme on disait à l’époque, qu’il s’agit de rapatrier jusqu’à Porto Rico. « On arrive dans une boîte en plein désert. Un gros Black nous reçoit dans le coin des poubelles, alors que le taxi nous attend un peu plus loin. “Vous partez quand ?” nous demande-t-il. “Demain soir”, on lui dit. En fait, on est reparties dès le lendemain matin. J’ai envoyé un “pneu” [sorte de télégramme] à William, qui était en prison à la Santé, à Paris : “Tout va bien.” On n’avait pas récupéré l’argent, mais on était vivantes, et c’était déjà pas mal. »
Très amoureuse, Lilly admire la « discipline » de son homme, qui n’aurait jamais commis un braquage de jour, de peur de faire mal à quelqu’un, lui qui attaquait les banques la nuit, quand elles étaient vides, à la lance thermique. « Avec lui, tout était bien orchestré », dit-elle. Un jour qu’elle devait rejoindre un petit groupe dans un bar de la porte de Gentilly, elle avait été sauvée par le retard de son avion. Une fusillade avait éclaté, faisant plusieurs morts. « M’auraient-ils épargnée si j’avais été là ? » Pas forcément, car cette femme qui avait fait ses preuves faisait désormais partie du « cercle ». Ce n’est pas la seule fois que Lilly a frôlé le danger.
Comme les garçons qui se respectent, elle aime la nuit. Le soir, dans les bons établissements, elle met sa bouteille sur la table et paye ses tournées. Dépensière, elle ne se soucie pas d’économiser, un pli qu’elle a pris dès l’âge de 20 ans, alors que William lui glissait tous les jours un « billet de 500 balles » dans la poche. Pas spécialement féministe, mais pour l’égalité hommes-femmes, elle se voit surtout comme une « rebelle », elle qui, petite, était capable de quémander de 9 heures à 19 heures pour obtenir de ses parents ce qu’elle voulait. Ou de proclamer un jour devant les amis de son père qu’elle était pour le général de Gaulle, et le lendemain qu’elle était « fasciste », juste pour faire l’affreuse. Ou de rentrer de boîte de nuit tous les jours de la semaine à 6 heures du matin après avoir usé les pistes de danse du Golf Drouot, du Bus Palladium et de quelques autres lieux à la mode du côté de la place Pigalle. Ou de se maquiller outrageusement pour aller à l’école, elle qui épilait les sourcils de ses copines dans la cour de récréation… Avec William, Lilly est servie : il a ses entrées dans tous les clubs de la capitale, notamment dans les bars de lesbiennes, Chez Frantz, porte d’Auteuil, où chez Elle et Lui, un cabaret où chante tous les soirs une femme très androgyne. « En une tournée d’apéros, se souvient-elle, un petit pincement au cœur, on dépensait ce que les gens gagnaient dans le mois. »
Lilly tâte à nouveau de la prison en 1974. Pour escroquerie à la carte bleue, un art dont elle est passée maîtresse, avec la complicité de quelques bijoutiers, pas mécontents de se faire de l’argent facile, et un « fer à repasser » comme seul outil de travail, ainsi appelait-on ces machines servant à graver sur carbone les numéros des cartes de crédit. Arrêtée dans l’un des premiers centres commerciaux de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, en ce temps où personne ne savait trop bien manier la carte de crédit, elle a tenté d’endormir le juge d’instruction sur le mode « j’en ai marre, je veux changer de vie, je fais mon trousseau »… Mais il n’en a pas cru un mot. William en prison, Lilly avait trouvé cette combine relativement simple pour continuer la « belle vie ». Généreuse, trop contente de partager cette fragile opulence, elle emmenait ses amis à Deauville et réglait les additions avec ses fausses cartes. Faisait couler le champagne dès le matin. Habillait ses amies des pieds à la tête. Prenait les commandes auprès de ses copines prostituées de la rue Blondel, à Paris.
« Je courais des risques énormes, mais c’était rare que quelqu’un se fasse arrêter. Je passais bien, le genre à qui on donne la clef, avec une alliance au doigt dont les bijoutiers s’empressaient de faire lustrer le brillant quand j’entrais dans leur magasin. »
Bilan : libérée après deux mois de prison. À cause de sa perruque, les victimes ne l’ont pas reconnue. L’« adorable » juge l’a également bien conseillée, lui suggérant de se présenter au procès sans bijou apparent. « Un vrai père. »
Il n’en a pas été de même du juge d’application des peines, qui, un jour, lui fait une singulière proposition. Il convoque Lilly pour lui proposer de se mettre à son service, en clair d’effectuer quelques filatures pour le compte de la police. « Vous n’avez trouvé que moi ? » « Vous passez très bien », dit le juge. « Mon mari est en prison, j’en sors et vous me demandez de servir d’indic ? » Elle l’éconduit, de plus en plus convaincue que les hommes de loi, entre celui qui lui a mis la main sur la cuisse à 15 ans et celui qui lui propose aujourd’hui de changer de camp, sont de véritables « tordus », pour rester polie.
Son père lui avait montré le chemin : alors que la police avait arrêté le gamin qui avait volé le Solex de Lilly, il avait refusé de déposer plainte contre lui, apitoyé par ce garçon recroquevillé sur lui-même. « Vous n’avez pas honte ? » s’était exclamé le gardien de la paix. « Non », avait tranché le paternel.
Quand William est en prison, même s’ils se sont quittés lorsqu’il a découvert qu’elle préférait finalement les femmes, elle l’assiste. Fidèle au parloir, elle lui rend visite tous les quinze jours, et ce pendant dix ans. Elle n’aurait pas été capable d’apprendre à piloter un hélicoptère pour aller l’arracher à ses barreaux, mais elle fait passer les messages pour l’aider à concrétiser ses projets d’évasion. L’affaire se présente plutôt bien, sauf que les complices finissent par abandonner la partie, laissant William dans une colère noire. « Vous êtes la seule à pouvoir aller le voir », lui dit l’avocat. Elle y retourne. Affronte l’immense déception de son ex, un homme assez « large d’esprit » pour l’avoir toujours considérée comme son « égal ».
William se méfiait par-dessus tout du téléphone, lui qui fut l’un des premiers bandits mis sur écoute. Du coup, ils s’appellent très peu. Ils n’ont d’ailleurs pas besoin de communiquer pour savoir qu’ils se retrouveront pour dîner dans ce grand hôtel de la porte Maillot, où Lilly a ses habitudes. Elle y dîne un soir avec lui, sauf que la police judiciaire leur tombe dessus à la sortie. Ils enfilent une cagoule sur la tête de William, tordent le bras de Lilly pour lui passer les menottes et la plaquent au sol en maugréant : « Tu peux pas faire attention, connasse ! » « Vous me faites mal ! » « T’as qu’à pas fréquenter des voyous ! » Et les voilà partis en convoi rapide, du 170 à l’heure sur le périphérique, en direction de Versailles. Comment dissimuler la grosse somme d’argent qu’elle a dans son sac à main ? Placée en garde à vue, elle laisse négligemment son sac ouvert quand elle se rend aux toilettes ; ils ne le fouillent pas. À son retour, elle glisse la liasse dans sa botte, avant d’être relâchée au milieu de la nuit, juste à temps pour prendre le dernier RER : on n’a rien trouvé à lui reprocher. Mais, sur le chemin du retour, voilà que des loubards s’intéressent à elle, commencent à la serrer de près, la contraignant à se rapprocher d’un commissariat et à appeler une copine à la rescousse…
Lilly fréquente des voyous mais elle n’a pas oublié l’autre monde, celui des gens « normaux », qui, à l’instar de la plupart de ses copines d’enfance, n’ont pas « pris son chemin, se sont mariées et ont eu des petits enfants ». Avec elles, comme une bonne professionnelle, elle cloisonne et garde pour elle sa part d’ombre, rétive à toute confidence qui pourrait la mettre en difficulté. Les seuls qu’elle a vraiment du mal à côtoyer, ce sont les « condés », comme les appellent ses amis gangsters. Et quand elle a appris que le policier marseillais qui était venu arrêter William était mort peu après d’une overdose de cocaïne, elle n’a pas versé une larme. « Chacun son métier, tranche-t-elle. Un voyou ne doit pas marcher avec les flics. »
Au tournant des années 1980, Lilly entame une deuxième vie alors que William purge de longues années de prison. Elle tient un caveau animé et sympathique au pied de la butte Montmartre, non loin de chez Michou, une figure de la nuit parisienne, qui s’exclame quand il la voit : « Ça, c’est une femme ! » Pas bagarreuse, elle n’en tient pas moins fermement son établissement et peut même devenir violente si on lui « manque de respect », au point qu’une nuit ses deux portiers blacks ont eu tout le mal du monde à la retenir de frapper un malotru. Elle gère même les plus récalcitrants, comme les Manouches, dont elle était déjà l’amie quand elle était encore écolière. Capable de vider plusieurs bouteilles de champagne dans la nuit, elle qui boit depuis l’âge de 14 ans sans jamais avoir été malade et a toujours aimé la fête, elle flaire les embrouilles qui montent et raccompagne tout le monde au petit matin…
Elle n’en a pas pour autant fini avec les gardes à vue, le plus souvent juste parce qu’elle a croisé un voyou derrière le bar et commis l’imprudence de lui donner son numéro de téléphone. Comme ce jour où l’on frappe à sa porte, à 6 heures du matin. Par l’œilleton, elle entrevoit les silhouettes de quelques garçons costauds : des policiers. « Rangez le chien, sinon on le bute ! » crie l’un d’eux. Ils fouillent l’appartement, histoire de vérifier qu’elle n’héberge personne. « Comment va William ? » « Vous savez où il est. » En épluchant ses albums de photos, ils reconnaissent un autre de leurs « clients ». « Lui, ce sera pour la prochaine fois. » Ils sont apparemment tombés sur son numéro de téléphone dans la poche du cadavre d’un bandit corse. « Si vous donnez votre numéro, c’est que vous connaissez la personne, non ? » « Il est venu au Jimmy’s Bar. Il était charmant. Il m’a demandé mon numéro, je lui ai donné. Point. » Elle avait bien vu que ce garçon avait un calibre à la ceinture, mais elle ne l’en avait pas moins trouvé sympathique… Les policiers l’emmènent, finissent par la croire et la relâchent dans l’après-midi… Que peut-elle y faire, si les voyous tournent autour d’elle comme des mouches parce qu’elle est « l’ex de William » et qu’ils se sentent en confiance ? L’un d’eux, qui avait fait fortune en vendant du sucre aux Américains pendant la guerre, ne prend-il pas plaisir à s’afficher en sa compagnie au Carlton de Cannes, comme si elle était sa compagne ? Cet autre, un certain « M. Paul », ami de feu Francis le Belge, parrain marseillais bien connu, lui avait glissé un jour, derrière le bar : « Avec toi, au moins, on peut parler. »
Chez les anciens voyous, les femmes comme les hommes, la génération de Lilly n’est pas tendre avec les nouvelles. « De la racaille. » « Je ne dis pas qu’on était bien, mais j’ai aimé William parce qu’il était comme ça. À partir du moment où on fait partie du milieu, on ne reconnaît personne, on ne parle pas et on n’envoie personne en prison. Aujourd’hui, tout le monde se balance et se came. Je n’ai jamais supporté les camés. » Les vieux voyous sont de son avis, d’ailleurs beaucoup en ont fait leur mascotte, parce qu’elle est la seule à vraiment les comprendre et qu’elle partage avec eux la mémoire des nuits de bringue dans les bars de Toulon ou d’ailleurs, à l’instar de « Jeannot » Lotchov, un voyou aux yeux légèrement bridés qui avait cassé pas mal de coffres avec William et qui, à l’heure de lire un menu, disait toujours qu’il avait oublié ses lunettes, incapable d’avouer qu’il ne savait pas lire. Des nuits où elle fumait jusqu’à deux paquets de cigarettes, sans compter les cocktails, avec un faible pour l’Alexandra : crème fraîche, cacao et cognac.
Elle sait de quoi elle parle : les « camés », elle les a rencontrés très tôt, alors qu’elle achevait de purger sa peine dans un centre de redressement tenu par des bonnes sœurs, à Chevilly-Larue. Beaucoup de filles, issues de bonnes familles, absorbaient leur dose quotidienne de LSD, sans compter les joints. Dégoûtée, elle avait été ravie de leur faire faux bond au bout de six mois, ne regrettant que l’une d’elles, une fille de 14 ans, très mûre et abandonnée de tous, avec laquelle elle partageait la bouteille de champagne dissimulée par ses parents au milieu de son linge, en fumant de longues cigarettes importées de Suisse. Devenue entre-temps l’épouse d’un acteur majeur de la French Connection, elle affirme en connaissance de cause : « Si la drogue était en vente libre, il n’y aurait plus de trafiquants. »