Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Christelle

« Fallait avoir les couilles », elle le redit, tout en assumant le fait qu’au-delà de trois ans la prison serait devenue difficile à assumer. Pour elle, mais surtout pour les enfants, pour lesquels elle a toujours été « le père et la mère » (la grande avait 13 ans quand elle s’est occupée de la petite de 6 ans, prison oblige). Heureusement pour tous que le jour où elle a trempé les lèvres dans un verre rempli d’un kir royal, elle est « devenue toute rouge ». Les mecs ont eu beau la pousser à boire par la suite, elle ne les a jamais écoutés. Elle n’a pas non plus approché ses narines de la « cc », dont la consommation a au moins deux effets, selon Sosso : « Tu niques tes bénéfices et tu vois des flics partout. »

 

Christelle

 

« J’ai beaucoup de potos, je suis leur égale. »

 

Christelle est née le 4 décembre 1972 aux Baumettes, où sa mère était incarcérée, suspectée de complicité avec son mari, un Marseillais d’origine italienne lourdement condamné (trente-huit ans d’emprisonnement) pour son implication dans la French Connection. Sa mère, née en Normandie, a travaillé comme expert-comptable, avant d’ouvrir plusieurs commerces, bars et brasseries. Son frère, achève-t-elle de raconter au juge qui l’interroge sur son parcours familial, au printemps 2009, est actuellement détenu à Luynes. Il a été condamné à douze ans pour trafic de stupéfiants, mais elle est formelle : elle n’a jamais travaillé avec lui.

Ainsi est Christelle, sans fard ni faux-semblant, fidèle à son parcours : le collège jusqu’en classe de troisième, moins intéressant à ses yeux que la boxe, sport qu’elle a commencé à pratiquer à 12 ans, avant d’obtenir son diplôme d’entraîneur à 20 ans. Après quoi elle a géré une brasserie pour le compte de sa mère, La Varlope, où la police est venue un jour la chercher pour l’interroger sur un braquage, une enquête, rappelle-t-elle, qui a débouché sur un non-lieu. Elle a encore été soupçonnée d’avoir trempé dans deux autres vols à main armée, mais rien n’a jamais été démontré. Côté stups, en revanche, Christelle n’y a pas coupé. Elle a 30 ans lorsqu’elle est arrêtée pour la première fois pour trafic international de stupéfiants, en même temps que son compagnon de l’époque.

Sa peine purgée (elle a écopé de quatre ans ferme), elle s’est installée à Paris, dans un appartement de grand standing, non loin du parc Monceau, avec l’intention affichée de proposer des chambres d’hôtes et d’organise des spectacles de boxe, notamment pour Canal Plus. Non sans succès si l’on en juge par la carrière fulgurante de son poulain, un certain Rachid, propulsé champion de France-espoirs de boxe anglaise, catégorie « super-moyens ». Autrement dit, une star. Elle a déclaré d’importants bénéfices, autour de 6 000 euros par mois, sachant qu’elle prélevait environ 30 % des gains des boxeurs, selon les normes en vigueur dans la profession. Probablement la source de nouveaux ennuis, puisque, en 2007, c’est le GIGN, croit-elle savoir, qui est venu frapper à sa porte. Prétexte : une enquête sur une escroquerie en Corse. La fouille de son appartement a permis de dénicher une grosse somme en espèces et un 38 spécial, souvenir oublié par son ex, expliquera-t-elle. Mise en examen pour non-justification de ressources, elle a encore bénéficié d’un non-lieu…

C’est apparemment une information anonyme parvenue aux oreilles de la police judiciaire de Marseille qui lui vaut de se retrouver à nouveau devant un juge. Le renseignement affirmait qu’une certaine « Christelle », surnommée « l’Indienne », se livrait au trafic de cocaïne et de cannabis en grosses quantités. Elle aurait pris la succession de son demi-frère, surnommé « l’Indien » et incarcéré à la maison d’arrêt de Nîmes, du moins c’est ce que pensent les policiers, convaincus qu’elle se rendait au parloir tous les quinze jours « pour y recevoir les instructions concernant l’organisation du trafic ». C’est ainsi que la surveillance du numéro de téléphone donné par le demi-frère à l’administration pénitentiaire, celui de Christelle, a commencé. Et qu’ils ont constaté ses appels au Maroc, en Espagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, en Allemagne ou en Martinique. Une filature à la sortie du parloir a permis dans la foulée de remonter jusqu’à une villa dans les Bouches-du-Rhône et de localiser la cabine téléphonique d’où Christelle passait la plupart de ses appels, notamment en direction d’un numéro au Maroc.

Le juge a bien trop de questions à lui poser. Rachid, le champion de boxe, était-il informé du fait qu’elle s’était lancée dans le trafic de cocaïne à grande échelle ? En liaison directe avec la Colombie, elle avait ainsi transformé leur appartement de l’avenue Foch, à Paris, en quartier général de son lucratif business ? Solide, Christelle ne se laisse pas déstabiliser. « C’est plus facile de téléphoner depuis une cabine pour contrôler la dépense par rapport à la carte », dit-elle pour justifier sa fréquentation des téléphones publics. « J’ai beaucoup d’amis, je connais des personnes dans le monde entier », ajoute-t-elle quand le juge s’inquiète de sa propension à composer des numéros à l’étranger. Elle balaye également d’un revers de main les accusations formulées par un complice. « Tout ce qu’il dit est faux. De toute façon, il n’y a que deux modes opératoires pour faire venir de la cocaïne d’Amérique du Sud, l’avion ou le bateau. Si j’avais eu des paquets à faire débarquer de Hollande, je ne l’aurais pas fait devant mon domicile. »

Le juge insiste : « Vous avez vu Yvan [celui qui l’accuse] à Banyuls, au mois d’août 2008, et il a été question du caractère réfrigéré, ou non, d’un container, de la nécessité d’un transport du container par la société M., de la quantité minimale de 60 kilos de cocaïne. »

« Ce qu’il dit est faux, répète Christelle. S’il fait référence à la Martinique, je suppose que c’est parce qu’il sait que j’ai été condamnée en France dans un réseau de Martiniquais. De façon générale, je ne prends jamais l’avion. Je ne l’ai pas pris depuis neuf ans, je n’aurais jamais accepté de rencontrer cet homme aux Antilles. C’est vrai qu’il m’a parlé du caractère réfrigéré ou pas, mais je ne comprenais pas de quoi il parlait. Il évoquait également la couleur des containers, la compagnie maritime, mais tout cela me passait au-dessus de la tête. »

Le juge revient à la charge à plusieurs reprises au sujet de ce que savait l’ami boxeur qui vivait avec elle, qu’il rêve d’épingler également, mais Christelle le protège comme n’importe quel voyou sérieux faisant tout pour mettre sa compagne à l’écart : « Rachid a peut-être entendu quelque chose, mais c’est purement involontaire de ma part, car je n’ai jamais voulu le mêler à quoi que ce soit. Au contraire, j’ai toujours voulu le protéger et le surprotéger. Tous les journalistes le décrivent comme le “mini-Tyson”. C’est grâce à moi qu’il en est arrivé à ce niveau-là. »

La jeune femme écarte dans le même élan son chauffeur, « un petit jeune gentil et en aucune façon un homme de main ou un homme de confiance ». Et ses arguments tiennent la route, même lorsque le magistrat s’étonne des versements en espèces effectués sur son compte, « de l’argent provenant de l’organisation de combats de boxe », affirme-t-elle. « Pourquoi toujours des chiffres ronds ? » note le juge. « Parce que j’aime bien les choses simples », réplique-t-elle.

Le magistrat lit maintenant une série d’extraits de conversations téléphoniques que Christelle aurait eues avec un certain Mustapha. « Je me demande comment les policiers font pour savoir qu’il s’agit à chaque fois de la même personne, répond-elle, impassible. J’ai beaucoup de “potos”, je suis leur égale et je plaisante avec eux au téléphone. » Quant à cette histoire d’importation de cocaïne, elle peut en parler librement : c’est un ami français, vivant en Espagne, qui l’a sensibilisée sur le sort d’un Colombien menacé de mort s’il ne remboursait pas ses dettes. Son rôle devait juste consister à le mettre en relation avec une personne travaillant sur le port de Marseille. « Il m’a expliqué qu’il s’agissait de sauver le Colombien de menaces pesant sur sa famille au pays, plaide-t-elle. J’y ai cru tout de suite. Je sais que le racket est monnaie courante dans leur pays. J’ai voulu rendre service, mais l’objectif premier n’était pas de se faire de l’argent. »

Elle a effectivement appelé ce Colombien depuis une cabine, début 2008, pour négocier avec lui en anglais la rémunération du gars qui travaillait au port, qu’elle évaluait à 60 000 euros, mais elle s’est vite rendu compte que personne ne serait exécuté en Colombie et qu’il s’agissait en fait « d’un test pour voir s’il pouvait faire venir une cinquantaine de kilos de cocaïne en Europe ». Elle s’en serait alors désintéressée.

« Au cours de cette conversation, insiste le juge, votre interlocuteur vous demande si vous pouvez “en acheter 5”. Vous lui répondez que vous n’avez pas d’argent parce que les gens autour de vous ont été arrêtés, que c’est très dur pour “votre équipe et vous-même” et que vous avez besoin de cet argent pour Paris…

– Il me mange le cerveau, riposte Christelle. Il souhaite que j’importe des stupéfiants en plus de ce qu’il doit lui-même importer mais je ne suis pas d’accord, c’est pour ça que je lui dis que tous mes amis ont été arrêtés ou sont morts et que je n’ai pas cet argent. »

Et cette compteuse à billets retrouvée chez elle dans un placard ? interroge encore le magistrat. « Il y a dix-quinze ans, j’avais des bars et des brasseries, ce sont les personnes qui avaient mis en place des baby-foot et des flippers qui m’avaient fourni cette compteuse que j’ai conservée », répond Christelle, qui répète n’avoir jamais eu le projet ni d’acheter ni de vendre des stupéfiants. Les personnes écoutées font effectivement référence à une « vieille » qui pourrait bien être elle-même, mais, si l’on écoute bien, on verra qu’elle devait tout au plus toucher une commission, assure-t-elle. « En ce qui me concerne, j’avais fini par croire que ce bateau n’arriverait jamais, pour moi c’était devenu l’Arlésienne. Je m’en fichais. »

Le juge en reste là pour cette fois mais convoque à nouveau la présumée trafiquante dans son bureau quelques mois plus tard pour tester sa résistance. Il commence par citer un extrait de conversation téléphonique assez cocasse, où l’on entend un certain Roger s’adresser à Christelle : « Tu peux pas… nous indiquer… euh… ce soir on est invités et je voudrais trouver un… un bon saint-honoré… avec une bonne chantilly bien blanche… bien bonne. Tu peux nous trouver ça ? » Christelle lui donne le numéro d’un « pote » et Roger de conclure : « Si jamais j’avais un problème avec euh… le… le… ton boulan… ton pâtissier… je te rappelle. » « Qu’avez-vous à dire ? » interroge le juge. « Ils devaient être déjà bien imprégnés, réplique Christelle. Ils me charrient. Il veut me parler de drogue, mais ils sont “morts soûls”. » Question suivante ? La jeune femme appelle bien ses amis « Harry Potter », « Double Mètre », « L’Autre Pince » ou « Oncle Picsou », mais qu’on ne compte pas sur elle pour mettre des noms derrière ces amusants sobriquets !

Elle a beau avoir réponse à tout, Christelle n’en passe pas moins de longues années en prison, séjour au cours duquel elle se fait quelques amies pour la vie, telle Aurélie Merlini (voir chapitre 5), qui parle d’elle mieux que quiconque : « Elle a été livrée à elle-même très tôt. Ce n’est pas son mari qui l’a faite, mais l’inverse. Dans la famille, la mariole, c’est elle. C’est une patronne. Elle aime la sincérité des petits jeunes de banlieue, moins machiavéliques à ses yeux que les voyous. En prison, elle partage tout. Elle donnerait sa chemise à la première fille un peu paumée qu’elle croise. »