Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Le sac à langer

La dernière est arrivée sous bonne escorte avant de passer trente jours au mitard : condamnée pour violence en réunion en état d’ivresse et violence sur dépositaires de l’ordre public, elle avait pris en otages deux surveillantes dans le précédent établissement où elle séjournait, avant d’en frapper une sévèrement à l’aide de ses clefs… Depuis, elle s’est cassé l’épaule au cours d’une bagarre, la prochaine fois, pour la revanche, ce sera l’arcade sourcilière, ou la boucle d’oreille arrachée.

Quant à Marine, ce n’est certainement pas sans raison qu’elle se fait désormais appeler Latifa : ça fait plus dur.

On en a même vu une refuser de sortir avec le bracelet électronique, de crainte d’être mal vue dans son quartier : la prison se porte comme une auréole, le bracelet comme une honte.

Ces filles doivent cohabiter avec un autre style de personnage, comme cette gamine, plutôt mignonne, qui s’est retrouvée en prison après avoir usé de son charme, certain, pour piéger quelques hommes mûrs et riches et les livrer à ses petits camarades pressés de les plumer. « Une petite princesse, se souvient une surveillante, il fallait être à ses pieds, comme devait l’être sa mamie dehors. Elle avait de l’argent et se la pétait comme une enfant gâtée, avec ses pots de caviar qui arrivaient par la poste, au point que cette peine n’avait plus vraiment de sens pour elle. »

À mille lieux de ces « cailleras » et de cette enfant gâtée cohabitent dans un improbable capharnaüm une poignée de femmes issues de la communauté du voyage, le plus souvent incarcérées pour vol, pour qui l’enfermement est d’autant plus difficile à avaler qu’elles ont grandi et vécu entre les caravanes et le ciel, presque toujours en plein air et nomades…

 

Le sac à langer

 

La camionnette du Super U attend le feu vert derrière les grilles de la prison. À l’intérieur, les courses commandées par les détenues pour le week-end… Ce vendredi, deux des femmes vont avoir de la visite, presque comme chez elles, au sein de l’unité de vie familiale (UVF), un petit quartier isolé du reste de la détention. Pâtes, viandes, légumes, fruits, yaourts par paquets de douze, biscuits, beaucoup de gâteaux au chocolat et à la noisette et des tablettes de chocolat. « Elles commandent trop de choses, et elles font trop à manger comme si elles allaient nourrir une armée, comme si nourrir était synonyme d’aimer », dit l’une des surveillantes dans ces UVF ouvertes en 2003, une première en France, et qui sont aujourd’hui un modèle pour les autres prisons.

Les femmes forment 3,5 % de la population carcérale française, les deux tiers d’entre elles sont mamans, comme Joëlle, condamnée à une « grosse peine » à la hauteur de sa « grosse bêtise ». Elle a séjourné deux ans en maison d’arrêt avant d’être aiguillée vers Rennes, où elle a vite appris les règles, qu’elle résume : « Pour s’éviter des problèmes, il faut se tenir loin des histoires de drogue et des embrouilles liées à l’homosexualité, tout ça amène des problèmes. Il faut aussi apprendre à se défendre. L’aspect physique compte beaucoup. Je suis grande, je mesure 1,76 mètre et je suis assez costaude, alors bon, même si je ne suis pas censée savoir me battre, les autres m’ont vite jaugée, trop grande, trop balaise celle-là, enfin c’est ce qu’elles ont dû se dire ! Si tu es grande et que tu soutiens le regard des filles un peu reloues, on ne vient pas te chercher des noises, on te fiche la paix, même si c’est plus compliqué avec les petites délinquantes qui se prennent la tête pour des bêtises, Elles peuvent te pourrir la vie tellement elles mettent le bazar. »

Quand elle est arrivée, Joëlle admet avoir été très naïve. Elle avait 25 ans. « Avec le temps, je cherche à être une personne meilleure, dit-elle. Je sais que je suis là encore pour quelques années, alors, tant qu’à faire, je tache de m’améliorer, d’en sortir plus forte. Parce que, oui, la prison c’est l’école du crime, on m’a fait des propositions d’embauches ici ! Je pourrais être mule, pute, dealeuse de drogue en sortant, pas de problème ; une mère maquerelle n’arrêtait pas de venir vers moi en disant : “Tu feras de l’argent facilement, tu es jolie, tu plairas aux hommes et tu as l’air forte, tu gagneras bien ta vie.” J’ai aussi copiné avec une fille trafiquante de drogue. Elle était intelligente, elle avait du potentiel, pas malhonnête du tout ; il fallait qu’elle soit en phase avec son personnage. »

L’autre règle, que Joëlle a vite intégrée, c’est celle du suivi psychologique obligatoire. Ça l’aide à « voir ce qui a cloché », mais elle admet aussi une part d’opportunisme : « Plus tu leur montres que tu réfléchis et que tu veux t’en sortir, plus ils acceptent de te sortir plus tôt, c’est naturel. Il faut montrer patte blanche, patte transparente, le projet professionnel compte énormément, plus que tous les autres. J’ai donc démarré une formation par correspondance. »

Joëlle connaît bien la nurserie. Elle a fondé une famille en prison, grâce aux UVF. La loi autorise la présence des bébés jusqu’à 18 mois, elle a demandé une prolongation et gardé le premier auprès d’elle six mois de plus, « pour qu’elle ne se sente pas défavorisée par rapport au petit frère » qui venait de naître. Six mois durant lesquels l’aînée a dormi chez la nourrice, parce qu’ils ne pouvaient pas tenir à trois dans ses neuf mètres carrés.

Aujourd’hui, c’est son fils de 8 mois qu’elle tient dans ses bras, sa fille est dehors avec son père. Elle n’a pas assez de mots pour raconter la présence précieuse de cette nounou, assistante maternelle recrutée par le conseil général, qui vient récupérer les bébés tous les matins vers 9 heures pour les embarquer dans la vraie vie, les promener, les nourrir et surveiller leur sieste, avant de les raccompagner aux alentours de 16 heures. « On doit habituer nos bébés à ce qui les attend dehors, et pour nous, c’est aussi un peu d’air, dit-elle. Dehors, la vie continue, on a un mari, une maison… On se sent toujours un peu regardées de travers, jugées, les gens disent : “Oh mon dieu, un bébé en prison !”, mais c’est une maison, avec un toit et quatre murs ! »

Dans ses bras, le bébé gigote, puis râle, puis pleure. « Je vais te vendre à un couple qui n’a pas d’enfants pour leur faire passer l’envie », plaisante-t-elle.

Ici la vie va, comme dans une grande famille. Le bébé de Louise, 26 ans, un garçon de 7 mois, joue dans ses bras, lui tire un peu les cheveux et ne la quitte pas des yeux. « Faut pas nous juger, hein ? On élève nos enfants comme les autres femmes, comme les familles normales ! Au moment de Noël, c’est décoré, illuminé, en été on installe une petite piscine dans le jardin, ils ont des jouets, le lait, la soupe, les hochets et les bavoirs ! Non, tout ce qui manque, c’est la liberté ! »

Les surveillantes n’ont pas le droit de prendre les petits dans leurs bras, c’est le règlement ! Officiellement, en effet, les enfants ne sont pas détenus : ils sont libres. De même est-il interdit de les fouiller à l’entrée comme à la sortie du centre de détention. Le sac à langer, lui, est fouillé, mais jamais le bébé, qui rentre tous les jours avec les bruits et les odeurs de la rue et ne découvrira pas à 18 mois le bruit d’un klaxon.