Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Chapitre 11 : Je t’aime, tu t’évades

Chapitre 11

 

Je t’aime, tu t’évades

 

C’est un classique du cinéma. C’est là qu’on attend les femmes :

éprises de leur voyou adoré, elles prennent tous les risques pour aller

l’arracher aux murs de la prison. Elles sont dans leur rôle, si l’on peut

dire, un rôle où le sens du sacrifice n’a d’égal que l’abnégation, pas

vraiment un domaine où l’on attend les voyous. Un rôle qui traverse les

époques sans avoir pris une ride.

 

Martine Willoquet

 

« Martine Willoquet était une femme agréable et intelligente dotée d’un culot d’acier, se souvient Me Jean-Louis Pelletier, qui fut son avocat. Elle tenait la route, ce qui ne lui était pas forcément favorable devant les tribunaux, au point qu’un jour j’ai vu un avocat général s’exclamer : “Dans le couple, l’homme, c’est Martine !” Comme d’autres avant lui, il la considérait comme la cheville ouvrière, le flambeau. Elle était à la fois maîtresse de son destin et totalement envoûtée par son mari. Elle pensait plus à lui et à sa cause qu’à elle-même, mais el e était très décidée. Durant l les audiences, elle répondait systématiquement et pas toujours à propos, au point que j’étais parfois obligé d’élever la voix : “Taisez-vous, Martine ! Maintenant, ça suffit !” Elle n’en faisait qu’à sa tête, mais elle a fini par comprendre qu’il ne fallait pas la ramener, du moins à l’heure du procès. C’était un voyou, mais elle était assez féminine et jolie, si bien que les jurés se demandaient parfois comment elle avait pu commettre les faits qu’on lui repr chait. » o

Martine était la femme de Jean-Charles Willoquet, voyou particulièrement déterminé, et, en tant que telle, on la respectait, surtout dans les prisons. Poursuivie pour complicité de braquage, « elle avait un certain rang », poursuit Me Pelletier, qui fut pour sa part considéré comme l’un des plus grands avocats pénalistes de son époque. « Sa réputation transpirait de la prison, se souvient-il. Elle avait pas mal d’humour, mais elle était considérée comme un caïd. Son mari avait le tempérament macho des braqueurs, mais il lui laissait toute sa place. Il avait beaucoup de considération pour elle et ils formaient un couple soudé. »

Le 8 juillet 1975, Martine est entrée dans une salle d’audience du tribunal de Paris, la 14e chambre correctionnelle, où l’on jugeait son mari. Déguisée en avocate, elle s’est approchée du box des accusés, a profité d’un instant d’inattention des deux gendarmes pour sortir de son sac un pistolet et une grenade et les remettre à Jean-Charles. Aussitôt, il a mis en joue le président et son substitut, leur ordonnant de les suivre. Le petit cortège a quitté la salle d’audience et traversé le palais de justice sans que personne bouge, après que le voyou a sévèrement rossé un gendarme et un garde qui tentaient de s’interposer. Une voiture les attendait, positionnée devant le palais par Martine. Le président et le substitut ont été retrouvés une heure et demie plus tard, attachés au volant du véhicule, dans un parking souterrain du boulevard de Belleville. Sans une égratignure.

« Elle s’est comportée comme un véritable voyou, témoigne quarante ans plus tard son défenseur, qui n’était évidemment pas dans la confidence. Elle avait l’habitude de monter sur les affaires, cela se voyait. Elle a assumé son rôle de femme de voyou, très fière d’être Martine Willoquet. On parlait beaucoup plus de lui, dans la presse, mais, cette fois, le courant s’est inversé. Les journaux ont découvert une bourgeoise dévoyée dans le crime que rien ne pouvait abattre. Une femme de voyou aide son mari, elle n’avait fait que son devoir. »

Mais revenons à la cavale de la belle et de son gangster classé à l’époque parmi les « ennemis publics numéro 1 ». Une cavale éclair, toutes les forces disponibles de la police judiciaire lancées à leurs trousses. Cent quarante-six jours exactement, dont le directeur de la police judiciaire, Jean Ducret, racontera ainsi l’épilogue dans les colonnes du quotidien populaire France-Soir : « Nous étions sur la piste de Willoquet depuis plusieurs jours. Nous avions appris que Jean Moscone, détenu à la prison de Poitiers, demandait fréquemment des permissions de sortie et qu’il se rendait à Paris pour y voir des gens du milieu susceptibles de rencontrer Willoquet. Nous l’avons filé… »

C’est au début du mois de décembre 1975 que les enquêteurs localisent ce gangster aux onze hold-up déclarés, aux yeux duquel la société se décompose en trois catégories : les proies, les fauves (dont il est) et les chasseurs (les flics). Jean-Charles Willoquet est hébergé gracieusement par son amie Simone, décrite comme une « jolie femme de 40 ans », qui, dans le civil, est tenancière d’un hôtel de la place Clichy. L’occasion pour le commissaire Robert Broussard, patron de l’Antigang, de faire la preuve de son savoir-faire : déguisés en peintres du bâtiment, ses hommes prennent position dans un appartement situé juste en face, après avoir observé à la jumelle les allées et venues pendant plusieurs jours. Le 2 décembre, alors que les immeubles voisins ont été discrètement investis, les policiers sortent sur les bal ons armés de leurs mitraillettes. Jean-Charles Willoquet ne c

s’aperçoit de rien, il se régale tranquillement de quelques marrons glacés, deux colt 11,43 posés sur la table basse, en regardant à la télévision un film au titre prémonitoire : Antigang.

Vers 21 heures 20, le commissaire hèle Willoquet à travers la porte : « Rends-toi, ne fais pas l’imbécile, cela vaudra mieux pour tout le monde ! » « D’accord », répond celui que l’on surnomme parfois « Jeannot », tandis que Brous ard ouvre la porte, dont il a la clef et s’avance s

vers lui, sans arme… Martine apprend la nouvelle au fond de sa cellule. Le 25 octobre, un peu plus de trois mois après son incroyable coup de force, le couple a en effet été repéré avenue Kleber, dans le 16e arrondissement parisien. Apercevant les policiers, Jean-Charles Willoquet a aussitôt ouvert le feu et pris en otage un automobiliste de passage, abandonnant sur le trottoir celle à qui il devait la liberté, blessée à la cuisse. Dans son sac, une lettre du gangster Jacques Mesrine, modèle de Willoquet depuis leur rencontre en prison, au point qu’il avait l’intention d’obtenir sa libération en prenant en otage une personnalité…

Quand il lui rend visite en prison, son avocat, Me Jean-Louis Pelletier, Martine n’est jamais accablée. « Les femmes comme elles ont à cœur de garder une certaine prestance, commente le pénaliste. Elles ont du tonus et sont plus préoccupées par leur famille, leurs enfants si elles en ont, que par leur propre sort. On ne les voit jamais liquéfiées, même en prison, peut-être parce qu’elles surcompensent plus que les hommes. Ils ont joué, ils ont perdu et ils payent, elles sont rebelles et défendent âprement leur renommée. Elles doivent tenir le choc. Elle, quand je la retrouvais au parloir, ses premiers mots étaient toujours pour savoir comment allait son mari. »