Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Anita

 

« C’est la vie, chéri. »

 

Et puis il y a Anita. James Bond girl en personne. Originaire du Monténégro. Coiffeuse. Joueuse. Belle, intelligente, riche, une vraie présence, bref ; tout pour plaire.

Les douaniers de Perpignan qui l’ont arrêtée le 5 juin 2008 vers 11 heures seraient encore sous le coup de l’émotion des années après. Non pas à cause de la somme qu’elle transportait, 1 544 700 millions d’euros dissimulés sous le siège avant droit de sa Mercedes class A, mais de son absolue beauté. Interrogée par le juge d’instruction, elle a, hors procès-verbal, cette phrase unique, qu’elle prononce en français : « C’est la vie, chéri. » D’autant plus désarmante qu’elle ne balance pas son compagnon, tout en admettant avoir été recrutée par un certain Sergueï qui lui aurait demandé de convoyer un véhicule de Berlin jusqu’à Las Palmas (Canaries), puis, de là, jusqu’à Belgrade. Le tout moyennant 15 000 euros, frais de voyage inclus. « Moins j’en savais, mieux c’était », ajoute-t-elle quand on la questionne sur l’origine des fonds rapatriés par l’« organisation ». Sa principale motivation ? Sa volonté de démontrer à son époux qu’elle était capable de gagner de l’argent, seule, explique-t-elle avant d’affirmer qu’elle veut contribuer à identifier ceux qui l’ont « piégée ». Promesse non tenue à en juger par l’audition suivante, au cours de laquelle Anita déclare préférer purger une peine de dix ans d’emprisonnement en France « plutôt que de mettre en péril la vie de [sa] fille et de [sa] famille »… Les enquêteurs en sont quittes pour cette version un peu arrangée, mais néanmoins digne d’un film d’espionnage :

« J’ai débarqué à Las Palmas le dimanche 25 mai, je suis sortie du bateau, j’ai tourné à droite au premier rond-point et, au bout de quinze minutes, quelqu’un est arrivé avec une voiture verte immatriculée en Espagne. Je crois que c’était une Peugeot, mais je ne saurais dire quel modèle précisément. Un seul homme était à bord, il ne s’est pas présenté, il a dit : “C’est moi que tu attends.”

« Il a pris de mes nouvelles et m’a demandé de lui remettre les clefs – il parlait en serbe, je pense qu’il était serbe. Il m’a dit qu’il reviendrait une heure plus tard et il est parti avec la Mercedes. Pour patienter, j’ai téléphoné à Sergio [le nouveau prénom de Sergueï]. Je lui ai expliqué que j’étais bien arrivée, que j’avais remis les clefs et qu’à l’ouverture du port j’irais acheter mon billet pour le retour. Il m’a alors dit de ne pas repartir tout de suite afin que mon périple n’attire pas trop les soupçons. Il m’a conseillé de rester sur place jusqu’au bateau suivant, prévu pour le 2 juin.

« Après environ une heure, l’homme est revenu avec la Mercedes et m’a rendu les clefs en me disant : “Tout est prêt.”

– Qu’avez-vous fait ? relance le policier qui l’interroge.

– J’ai pris la voiture et je me suis rendue dans un village situé à une quarantaine de kilomètres, où j’ai passé une semaine. J’avais repéré près du casino un parking bien éclairé où j’ai laissé la voiture durant mon séjour.

– Sachant que la voiture était chargée d’argent vous la laissez sans surveillance particulière sur un parking ? s’inquiète le policier. Pensez-vous que vous étiez surveillée ?

– J’avais pour instructions de ne pas reprendre la route tout de suite, c’est pourquoi j’ai laissé la voiture sur le parking. J’ai utilisé des taxis pour mes déplacements. Je ne crois pas avoir été surveillée, ni moi ni la voiture, personne ne savait d’ailleurs où elle était garée.

– Quelles ont été vos activités durant votre séjour à Las Palmas ?

– Je me promenais, j’allais à la plage, je suis allée deux fois au casino, j’ai fait du shopping dans les centres commerciaux du coin, j’ai fait du tourisme… Le 2 juin, il était temps de reprendre le ferry. J''ai embarqué avec la voiture vers 7 heures du matin… J’ai débarqué à Cadix et suivi la direction Alicante, où j’ai dormi dans la voiture. Puis j’ai poursuivi vers Barcelone, où je me suis arrêtée pour dormir à l’hôtel…

– Pendant ce voyage de retour avez-vous eu le sentiment d’être suivie ?

– Cette idée m’est passée par la tête, j’ai été attentive aux véhicules, mais je n’ai rien remarqué de particulier… »

Malheureusement pour la belle Anita, la 7e chambre du tribunal correctionnel de Marseille, composée ce jour-là de trois magistrates peu sensibles à ses aventures, ne lui a pas fait de cadeau : six ans de prison. Sanction confirmée en appel, toujours par des femmes. Le juge d’application des peines cède cependant dès sa première demande de mise en liberté, alors qu’elle venait de raconter à son avocat, dans un grand éclat de rire, comment elle dissimulait son téléphone au creux de son vagin pour échapper à la fouille, en prison : elle est expulsée vers son pays au terme de la troisième année de prison.