Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
Chapitre 12 : Frangines, copines et petites mains
Chapitre 12
Frangines, copines et petites mains
Dans ce chapitre, plus question d’amour, mais de liens du sang et aussi
d’amitié. Les voyous ont cette force d’attraction semblable à celle des
aimants, cette capacité de séduire qui fait fondre les cœurs. Les sœurs sont
en première ligne, aspirées aveuglément dans le sillage du frangin qui
s’est affranchi de la loi, elles ne peuvent rien lui refuser. Elles rendent
service, puis basculent, à l’instar de ces bonnes copines qui oublient les
précautions les plus élémentaires pour les beaux yeux d’un caïd, sans
oublier celles qui plongent sans même s’en rendre compte. Certes, elles
n’occupent pas ici les premiers rôles, mais, sans elles, le crime serait
moins parfait.
Les appâts de Youssouf Fofana
La mémoire criminelle a retenu son nom à cause du film qu’elle a inspiré : L’Appât (réalisé par Bertrand Tavernier). Valérie Subra était jeune et jolie, elle fut envoyée par quelques garçons avides pour tamponner une poignée d’hommes sensibles à son charme auxquels il s’agissait de soutirer le maximum d’argent. Au départ, personne n’avait l’intention de tuer ces « salauds », juste de profiter d’eux pour leur vider les poches.
« Appâts », ces lycéennes manipulées par Youssouf Fofana, caïd en son fief de Bagneux, le sont également devenues. Même topo : draguer et piéger des hommes prétendument riches pour les enlever et leur extorquer beaucoup d’argent. Ilan Halimi y a laissé la vie après d’affreuses souffrances.
La déposition faite devant la brigade criminelle par l’une des filles utilisées comme appâts par celui qui allait devenir le chef du « gang des barbares » est particulièrement édifiante.
Née en 1988 en Iran, arrivée en France, six ans avant les faits, avec sa mère et une sœur handicapée, Emma est interne dans un lycée de Thiais, en classe de seconde. Elle pose vaguement pour des photographes de mode et touche 40 euros par mois dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance. C’est une de ses copines d’internat, prénommée Tifenn, qui l’a présentée un an plus tôt à « Youssouf », qui projetait déjà d’enlever un garçon. « Elle m’a dit que Youssouf était un copain, qu’il était gentil et qu’elle le kiffait un peu, et aussi que je pouvais y aller sans crainte parce qu’il savait ce qu’il faisait. » Le caïd lui confie alors une mission que la jeune fille résume ainsi : « Aller chercher un gars et le conduire dans une cave. » Sans lui fournir plus de détails. « J’ai juste fait cela pour rendre service, c’est tout, car on ne m’avait pas proposé d’argent et je n’en avais pas demandé », explique-t-elle au policier qui la relance :
« Avez-vous l’habitude de rendre de tels services, à savoir draguer un garçon, le conduire dans un lieu ou il va être séquestré jusqu’à ce qu’il avoue des “choses” qui feront l’objet d’un chantage afin de lui soutirer de l’argent ?
– Non.
– Aviez-vous conscience de ce que vous faisiez ?
– Oui, mais, pour moi, c’était pas grave, car Tifenn m’avait dit qu’ils allaient juste lui poser des questions et le relâcher. »
Ils ont bien repéré les lieux, puis sont partis à la rencontre de cette première cible, « un Blanc, un petit de la cité qui devait avoir moins de 18 ans ». Emma est entrée dans l’immeuble désigné, a sonné à la porte, mais personne n’a répondu. Devant l’insistance de Youssouf Fofana, elle y est retournée ; une voix lui a dit à l’interphone de revenir car le garçon dormait. Elle n’a pas voulu y retourner, mais une autre fille de sa classe – « une fille, black, bien foutue » – l’a fait à sa place. Cela n’a pas marché davantage, mais la copine a quand même touché 80 euros pour un autre « service », somme avec laquelle elle s’était offert – Emma s’en souvient bien – une belle paire de bottes.
Peu après, Tifenn a rappelé Emma pour lui demander de retourner voir Youssouf, sans lui en dire plus « de peur d’être sur écoute ». Emma s’est exécutée. « La veille de l’enlèvement, poursuit-elle, j’ai dit à Tifenn que j’avais peur et que je n’avais plus envie de le faire. Elle m’a dit que je ne pensais qu’au négatif et que je ne pouvais pas reculer, autrement Youssouf allait s’énerver. […] Youssouf m’a dit que je devais être naturelle, il a ajouté que je devais le chauffer et même, s’il le fallait, l’embrasser, ce que je n’ai pas accepté de faire. J’étais prête à lui prendre la main mais pas plus. Youssouf a ajouté que nous étions des Arabes et des Noirs et qu’il fallait qu’on se soutienne. Je lui avais dit que je n’étais pas arabe et lui ai même demandé s’il était raciste. Il m’a dit que non, mais, d’après lui, les juifs étaient les “rois, car ils bouffaient l’argent de l’État” et lui, comme il était noir, était “considéré comme un esclave par l’État”. Je lui ai demandé ce qu’il comptait faire si les personnes n’avaient pas d’argent, il m’a répondu que ce n’était pas possible, car les juifs étaient solidaires entre eux.
– À quel moment Youssouf vous a-t-il proposé de l’argent ? relance le policier.
– Le vendredi avant l’enlèvement, Youssouf a dit qu’il allait demander [à la famille] une rançon d’environ 300 000 euros et que chacun aurait sa part, sans donner le montant. Ce n’est qu’après l’enlèvement qu’il m’a dit que j’aurais 5 000 euros.
– Youssouf vous a-t-il expliqué par quels moyens il comptait demander et récupérer la rançon ?
– Je lui ai demandé, mais il n’a pas voulu me répondre, car il ne voulait pas que d’autres personnes appliquent sa méthode. Il m’a juste dit, le soir même, après l’enlèvement, qu’il allait téléphoner aux parents, car Ilan lui avait dit que son père allait payer… »
Fofana a repéré un magasin de téléphonie fermé à l’occasion des fêtes juives. C’est devant cette boutique qu’il dépose son appât pour les travaux d’approche. Emma entre, prétexte l’achat d’un appareil et ressort avec ce qu’elle cherchait : le numéro du vendeur, il s’appelle Ilan Halimi. La jeune fille tente une incursion dans un autre commerce, mais fait chou blanc, avant d’annoncer la bonne nouvelle à son commanditaire ; pour l’occasion, il lui offre un panini en lui parlant d’un bar où elle pourrait, un jour, draguer des « vieux qui ont de l’argent »… Sans attendre, Emma rappelle Ilan depuis le téléphone de Youssouf, pour qu’il n’ait pas son numéro, et lui propose de boire un verre avec lui le vendredi suivant. Il accepte. En rentrant à l’internat, comme d’habitude, elle raconte tout à Tifenn, qui suit de près la préparation de la journée fatidique.
Cornaquée par Fofana, Emma appelle de nouveau sa proie le vendredi 20 janvier 2006, vers 13 heures, pour suggérer un rendez-vous autour de 22 heures du côté de la porte d’Orléans. L’affaire entendue, il lui montre le buisson derrière lequel se cacheront un peu plus tard trois garçons mobilisés pour l’occasion. Puis la lâche sur le théâtre des opérations, où Ilan attend déjà au volant de sa Twingo.
Emma porte sur elle le même jean qu’elle a sur elle alors que le policier de la brigade criminelle l’interroge. Ce jour de l’enlèvement elle a mis des bottes blanches montant jusqu’en dessous du genou, un haut rose, une écharpe rose « pour que ce soit coordonné » et un manteau noir long – ou une veste kaki –, elle hésite. Fofana ayant oublié de lui préciser comment elle devait se présenter, elle donne à Ilan Halimi son troisième prénom : Yalda. Ils boivent un Ice Tea et un Coca, puis elle lui propose de venir prendre un verre chez elle…
« Je ne sais pas où sont mes clefs ! » lance-t-elle à la cantonade alors qu’ils approchent du fameux buisson, selon le code convenu à l’avance : les trois agresseurs peuvent passer à l’action. Mission accomplie pour Emma, qu’un ami de Fofana conduit jusqu’à un restaurant du quartier Montparnasse, où elle retrouve un garçon avec lequel elle passe la nuit à l’hôtel, une nuit dont elle reparlera plus tard au juge, car c’est apparemment là qu’elle est tombée enceinte. Le lendemain, Emma revoit sa copine d’internat qui semble avoir à l’esprit d’autres préoccupations que cet enlèvement : Tifenn lui « prend la tête » parce qu’elle ne veut plus la voir sortir avec son ex.
On connaît la suite : un jeu de piste perdu par la police, des négociations interminables, interrompues, reprises, et enfin la découverte du corps mutilé d’Ilan Halimi suivie quelque temps après par l’arrestation de tous les complices de Fofana.
Celle e Tifenn, visiblement responsable du casting, présentera comme qu
l’une des « deux plus belles filles de l’école » affirme bientôt devant le juge d’instruction « comprendre les faits » qu’on lui reproche. « Je voudrais dire que je ne savais pas du tout que l’affaire allait tourner aussi horriblement, que je pense très fort aux parents d’Ilan et que je suis très triste, déclare Emma. J’ai été manipulée. »
Elle n’est pas la seule, comme le révèle l’enquête. Il y a aussi Ibtissam. Née en Algérie en 1985, montée de Marseille pour retrouver un ami parisien, « pas un mauvais garçon », elle a croisé dès le premier soir le chemin de Youssouf, en présence d’une certaine Alexandra, scène qu’elle raconte à son tour au juge d’instruction le 1er juin 2006 :
« J’ai pris une douche puis je suis allée dans ma chambre. J’étais fatiguée et je voulais me reposer. À ce moment-là, Youssouf, à moins que ce ne soit Moco, est entré dans ma chambre et m’a dit : “Allez, habille-toi, on va sortir.” Alexandra m’a suggéré de faire ce que ce garçon me disait. Je n’étais pas d’accord, le voyage en train m’avait fatiguée et je voulais dormir. C’est là qu’Alexandra a commencé à m’expliquer qu’on allait aller dans des boîtes pour prendre des numéros de téléphone. Je devais faire ce qu’ils me disaient.
« J’ai commencé à m’énerver et à crier. Alexandra m’a rassurée : “T’inquiète pas, si tu fais ce qu’ils te disent, on s’en sortira.” C’est là que j’ai senti la patate.
« Ce soir-là on est allés au Queen [une discothèque parisienne] avec Alexandra, Francis et Moco. Francis et Moco nous faisaient des signes de tête pour nous désigner les hommes qu’on devait aborder. On devait les brancher, discuter avec eux et arriver à prendre leur numéro de téléphone. Comme je ne voulais pas prendre de numéro de téléphone, j’allais les voir pour discuter avec eux ou pour leur demander l’heure.
« – Que s’est-il passé quand vous avez annoncé que vous n’aviez pas récupéré de numéro de téléphone ? s’enquiert le juge.
« – Moco m’a insultée, il m’a dit : “Tu es con, tu mérites des gifles, tu crois que j’ai claqué des sous pour que tu t’amuses !” […] Fofana, qui se faisait appeler Oussama, nous a donné des gifles. Il y a eu des cris, ils nous ont frappées. Fofana m’a dit : “Je vais te tuer, je sais où habite ta sœur !”
« – Vous a-t-on donné ce soir-là des instructions sur la façon de vous habiller, de vous coiffer ou de vous maquiller ?
« – Il fallait qu’on ait des tenues sexy et provocantes. Fofana et Moco voulaient qu’on porte des jupes courtes et des décolletés. Je n’avais emporté que des pantalons et des bottes. J’ai dû emprunter des vêtements à Alexandra. »
Une troisième femme apparaît bientôt dans le décor. Elle se prénomme Sabrina et, à la différence d’Emma, elle a grandi à Bagneux et connaît tout le monde dans le quartier, Thierry, Nassim, Johan, Sorel, Nicolas, Kalidou, Kader, « Coup de tête », « Tête plate » et, bien sûr, Youssouf… Déférée elle aussi devant le juge, Sabrina lui apporte ses lumières :
« Les filles des cités ne fréquentent pas les mecs de la même cité, sinon elles se font une réputation de fille facile. » Elle se souvient bien sûr de ce jour où Youssouf a insisté pour qu’elle lui prête son appartement. Elle a refusé pour « ne pas avoir de problème » et il lui a « fait la gueule ». Elle nie en revanche farouchement avoir entendu deux de ses amis évoquer un projet d’enlèvement alors qu’elle circulait dans le même véhicule qu’eux. « Je ne savais rien de leur business, insiste-t-elle. Il y avait de la musique dans la voiture et je ne voulais pas me mêler de leurs affaires. » Il faisait noir ce soir-là, assure-t-elle, alors elle n’a pas bien vu le visage du « grand Black »…
Entendue quelque temps plus tard, la jeune Sabrina, qui a exercé la profession de chauffeur livreur et travaillé pour La Poste, consent finalement à faire le récit de cette fameuse sortie au cours de laquelle elle a conduit deux garçons jusqu’au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). L’un de ses deux amis s’était « fait taper par plusieurs personnes », explique-t-elle, il s’agissait donc d’aller « régler ses comptes », aucunement d’enlever quelqu’un. « Quand on est arrivés, Franco [l’un de ses deux camarades] a reconnu ses agresseurs qui se sont enfuis en courant. On a couru après eux. On en a rattrapé un et Franco a commencé à lui mettre des coups, mais la police est arrivée et la personne en a profité pour s’enfuir. » « Pourquoi portiez-vous des gants ? » lui demande le juge. « Je ne voulais pas attraper de microbes », répond Sabrina, qui défend sa réputation : « J’ai fait des conneries plus jeune, mais j’ai arrêté. »
La même nuit, à l’endroit précis où se serait déroulée cette bagarre, un jeune homme prénommé Zouhair a failli être enlevé, lui rappelle le juge, qui considère la présence dans le secteur de deux camionnettes volées comme une charge supplémentaire. « C’est un peu facile pour la victime de dire, sept mois après, qu’elle a failli être enlevée », riposte Sabrina, qui embraye en jurant qu’elle est myope et ne voit pas la nuit, avant de céder un peu de terrain : « J’ai peut-être donné deux ou trois coups de poing, mais ça n’a rien à voir avec un meurtre, ni avec des actes de torture et de barbarie.
« – Vous acceptez donc sans aucun état d’âme de participer à une expédition punitive contre des gens que vous ne connaissez pas ? demande le juge.
« – Ce n’est pas une expédition punitive, c’est une bagarre. Ça veut dire que, moi aussi, je peux très bien me retrouver par terre, et pas uniquement l’autre personne. Après ma garde à vue [les policiers étaient intervenus], lorsque Thierry m’a dit que Youssouf avait l’intention de kidnapper la personne, j’ai mal réagi. Je faisais confiance à Youssouf. Il savait que je voulais changer de vie et qu’il ne fallait pas m’embarquer dans des trucs comme ça… Je ne pouvais pas m’en prendre à Youssouf parce qu’on n’a pas vraiment le même gabarit et que je ne voulais pas me prendre la tête avec ça. J’ai donc arrêté de lui parler. »
Sabrina est l’une de celles qui connaît le mieux le personnage et le parcours de Youssouf Fofana, bientôt autoproclamé grand parleur. « On se connaît depuis qu’on est tout petits, admet-elle. Quand on était enfants, on jouait ensemble avec d’autres enfants dans la cité. On a fait des bêtises ensemble comme tous les enfants. Et puis, un jour, il est parti en prison, il est resté très longtemps incarcéré. Pendant ce temps, nous, on a mûri. Quand il est sorti de prison, il avait changé, il était plus renfermé. Mais je suis toujours restée proche de lui. Quand il m’est arrivé d’avoir des problèmes avec des gens. Youssouf est allé les voir pour leur mettre la pression pour qu’ils arrêtent de m’embêter. Même quand je suis partie habiter au Kremlin-Bicêtre, je le voyais lorsque j’allais chez ma mère. Je ne le voyais pas tous les jours, mais je le voyais de temps en temps. Il était toujours seul, il ne venait pas avec nous lorsqu’on allait au restaurant, en boîte ou chez quelqu’un. Avec moi, il a toujours été doux et gentil, il ne m’a jamais insultée, comme on fait parfois entre nous. Il ne m’a jamais jugée. J’ai vu ce que les journaux écrivaient sur lui, mais moi, je ne l’ai jamais vu comme ça. Il me parlait de ses problèmes avec ses parents, du fait qu’il ne trouvait pas de travail. Je lui avais conseillé de passer son permis de conduire… »