Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
La copine
Marie n’en a cependant pas terminé avec les voyous. Elle a trouvé un emploi dans un restaurant brésilien dont le patron a visiblement un pied dans le milieu. « Qu’il ne m’arrive rien chez toi, sinon j’appelle dans le Sud et ta boîte, je te la fais péter », lui dit-elle un jour qu’il l’approche de trop près, preuve que la jeune femme n’a pas tout perdu de son court séjour auprès des bandits d’Apt. Elle connaît désormais la musique, dont elle résume ainsi le refrain : « Ou tu bouffes les autres, ou tu te fais bouffer. »
« Sbi » disparaît à nouveau des radars, séjour en prison oblige. Quand il est libéré, il débarque en région parisienne et veut déjà, c’est naturel chez lui, stationner une moto chez Marie. Elle rechigne, il n’insiste pas. Il a 44 ans, mais plus que quatre ans à vivre, atteint par une maladie foudroyante.
« Les voyous étaient plus corrects avec moi que pas mal de gens qui paraissaient extérieurement bien, analyse Marie avec le recul. Un mot à dire et j’étais protégée. J’ai été intégrée à cette famille, une famille entière qui n’a pas le pardon facile, une famille compliquée et mystérieuse. Je ne renierai jamais mon passé, mais je sais u’il y a deux chemins et j’ai voulu q que mon fils prenne le bon. »
La copine
Copines, épouses ou concubines, elles font tôt ou tard quelques heures, voire quelques jours de garde à vue. Parfois juste parce qu’elles ont croisé le bandit sur leur chemin, comme cette jeune fille qui prêta son permis de conduire et sa carte d’identité à un homme prénommé José, fleuron de la voyoucratie corse, alors en cavale, documents dont il se servit pour acquérir une moto. Arrêtée quelque temps plus tard par la police judiciaire, elle s’est retrouvée en garde à vue quatre jours à Bastia, puis mise en examen pour recel de malfaiteurs et incarcérée presque trois semaines. Le tout dans des conditions peu dignes, comme le découvrira son avocat, Me Pascal Garbarini, furieux d’apprendre que les policiers avaient gardé cette jolie femme dans leurs geôles sans se soucier de lui procurer une tenue décente, elle était en jogging taille basse, à peine couverte. Le procureur général de Bastia en entend parler, mais le juge d’instruction n’en considère pas moins qu’elle ne pouvait pas ignorer le profil de son ami. « N’avez-vous pas vu sa photo dans le journal ? » insiste-t-il. « Non », répond la fille. « Si un monsieur que je sais être cet homme me demande ma carte d’identité, est-ce que je peux lui dire non ? intervient l’avocat. On dira que cette jeune femme de 24 ans ne pouvait pas ignorer à qui elle avait affaire, mais elle sera relaxée ! »
Combien de filles ont été ainsi entraînées dans des eaux inconnues par une rencontre impromptue, par envie de rendre service, sans prévoir un instant que ça pouvait leur retomber sur le chignon ? « On nous met en prison, car pour les flics et les juges, “compagne”, ça veut dire “complice”, rapporte une jeune femme passée par Fleury-Mérogis. “T’étais forcément au courant !” Voilà ce qu’ils nous jettent à la figure. »
Exactement ce qui est arrivé à Carole, qui comparaît ce jour-là devant le tribunal correctionnel de Bobigny, en Seine-Saint-Denis, en compagnie d’une petite brochette de présumés trafiquants de cocaïne sévissant dans un e commune de l’Est parisien. Cheveux blonds, lisses, pull noir sans manches, elle est la seule à comparaître libre. Sur le banc, juste derrière elle, plusieurs paquets de mouchoirs, une bouteille d’eau gazeuse et un petit sac à main en forme de grosse boule de poils. Son matériel de survie par gros temps.
Sérieuse, le visage fermé, Carole vient d’entendre le procureur requérir douze mois de prison contre elle, dont la moitié avec sursis. « Celle qui sait tout, mais ne dit rien », c’est ainsi qu’il l’a désignée après avoir affirmé qu’au mieux elle « savait ». Que l’argent rentrait et qu’elle en profitait, ou encore qu’il arrivait à son homme de « mettre des roustes » à quelques mauvais payeurs.
Elle écoute maintenant son avocat, Me Denis Giraud, prendre la parole pour sa défense :
« Son sort est lié à celui de l’homme qu’elle a aimé, qu’elle aime et qu’elle aimera, commence-t-il. En matière de stupéfiants, ici, ça cogne, mais peut-être avez-vous eu la main lourde. Cette peine est dure pour une femme qui n’a jamais fait de détention et qui joue un rôle subalterne dans ce dossier. Je plaide l’innocence. Les éléments qui pèsent contre ma cliente ne suffisent pas. Nous avons connu Nadine Vaujour qui est venue chercher son compagnon par amour. Nous avons connu Martine Willoquet amenant une grenade et une arme dans le tribunal, elle aussi par amour [voir chapitre 11]. Les femmes ont toujours existé dans le prétoire, mais le moteur principal, c’était l’amour, pas l’intérêt financier.
« Pourquoi ces deux-là se sont-ils rencontrés ? Pourquoi se sont-ils aimés ? Pourquoi ne se sont-ils pas posé de questions ? On peut aimer un homme qui ne vous dit pas tout. On peut aimer un homme qui ne travaille pas : ce n’est pas une circonstance aggravante. Je ne conteste pas qu’elle ait eu des doutes. Elle vous dit qu’elle en a eu mais elle ne voyait pas le trafic de stupéfiants. Elle ne l’accompagne jamais sur le lieu du trafic. Elle bosse toute la journée et ils n’habitent pas ensemble. On me parle d’un texto où il lui demande de descendre de l’argent, mais elle peut penser qu’il fait du trafic de voitures ! Imaginez qu’elle vive avec un PDG qui carotterait les impôts et aurait une cagnotte en espèces. Est-ce qu’elle serait condamnée ?
« Elle l’a dit, elle avait peur pour lui. Il veut la prés rver. Elle a e commencé comme simple vendeuse. Elle touche un salaire de 3 000 euros par mois. Elle élève son fils toute seule. Elle a une voiture, un téléphone. Elle ne vit pas comme une princesse. Elle a 4 000 euros chez elle, pas 40 000 euros dans le tambour de la machine à laver ! Il lui a offert un sac, c’est un Gucci, mais c’est le seul cadeau. Elle aurait les moyens de s’acheter un Vuitton ! Ils sont allés en voyage à Saint-Domingue, certes, mais une fois. Une fois en huit ans ! Franchement !
« Il y a ce chèque de 13 000 euros qui sent mauvais. “T’inquiète pas, chérie, tu le mets sur ton compte.” C’est un chèque de banque, pas un chèque qui vient d’un Zoulou. Si elle est au courant, elle ne le met pas sur son compte ! »
Me Denis Giraud doit-il évoquer ce père alcoolique et dangereux au point qu’un jour il fallut sortir le couteau ? Le fait que Carole travaille dans la même société textile depuis dix-sept ans ?
« C’est une femme autodidacte, démerde, qui a fait avec la banlieue dans laquelle elle a grandi, poursuit l’avocat. Elle est courageuse. Elle vit avec un mec qui fait le voyou, mais “quand une femme aime un homme, parfois elle ferme les yeux” ! »