Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
Marisa, les cartes de crédit et la défonce
Lors de son procès, Thérèse affirme : « J’étais prise dans un engrenage, j’avais l’intention de rembourser. » D’abord la société de son mari qu’elle remet à flot, ensuite le haras qu’elle retape, les chevaux qu’ils achètent, rien n’était assez beau pour ses équidés, cette passion qu’elle partageait avec son père adoré… Les experts répètent qu’elle a « un problème avec l’autorité, que son image de soi est négative, que sa positon est ambivalente autour de l’image féminine, qui peut être à la fois toute-puissante, totalisante ». « Elle est complètement dépassée par ses conflits psychiques internes », ajoutent-ils. Dans le déroulement de son histoire, il y a une enfance peu chaleureuse. Elle a été élevée par sa grand-mère maternelle et a manqué d’affection de la part de sa mère dans une famille très démunie sur le plan matériel. » La jeune fille prend vite des responsabilités au bénéfice de sa famille. Un expert conclut : « On peut penser que cela s’est reproduit par la suite dans les faits qui lui sont reprochés, puisque mari et enfants ont largement bénéficié de ces détournements, même si elle satisfaisait inconsciemment une position de personne surprotectrice, réparatrice de tout. »
Elle est condamnée à sept ans de prison pour avoir détourné 8,7 millions d’euros pendant quatorze ans. Son mari, qui comparaît pour recel, écope de cinq années dont la moitié avec sursis. Le ministère public avait réclamé huit ans pour elle, six pour lui. C’est la plus grosse affaire de détournements de dons dans le domaine de la santé publique depuis le scandale de l’Association pour la recherche sur le cancer (ARC).
La dame de la cantine passe et repasse. En prison, son attitude est exemplaire…
Marisa, les cartes de crédit et la défonce
Quand ce juge de Bayonne commence à l’interroger, Marisa ne nie rien. « Il avait vu mon dossier gros comme ça, des braquages de pharmacies, des vols de chéquiers, des escroqueries à la carte bleue, il y avait beaucoup de plaintes d’hôtels, de boutiques, de restaurants, de magasins de jouets… Je lui ai dit : “C’est bon, on ne va pas perdre trop de temps, c’est moi et moi seule.” J’ai toujours travaillé seule, au moins je ne suis jamais déçue… »
Le juge est perplexe. Elle assume : oui, c’est elle qui a volé toutes ces cartes bleues, oui, c’est elle qui a fait tous ces chèques (en donnant aux commerçants sa propre carte d’identité, une folie !), oui, c’est bien elle qui a dépensé des centaines de milliers de francs pour acheter, acheter, acheter. Dans son panier, il y avait toujours des sacs des marques les plus prestigieuses, des chaussures incroyables, des pots de crème à 500 euros les 50 millilitres, des lunettes, des jouets, des circuits de trains électriques, des vêtements de prêt-à-porter haut de gamme et quelques beaux bijoux « pour passer partout ».
« Je ne volais pas directement dans les magasins. J’avais trouvé mieux : je faisais mes courses avec les cartes et les chèques volés. J’achetais tout ce dont j’avais envie. Je pensais aussi énormément aux autres. Je voulais me faire aimer, j’adorais ramener plein de trucs à la maison, des dizaines et des dizaines d’objets et d’appareils. Je faisais des cadeaux à mes amis. Ça frisait parfois la folie… ».
En ce printemps parisien, la femme assise devant nous est tranquille. Ce calme vient sûrement de cette décision prise il y a six mois, qui a pour nom désintoxication et se conjugue au présent. « Je pense à moi pour la première fois de ma vie, je veux essayer de comprendre. Je voudrais savoir pourquoi je suis tombée dans la came, comment j’ai glissé vers la délinquance et cette spirale infernale, pour quelles raisons j’étais si révoltée, qu’est-ce qui fait que je suis devenue l’enfant terrible, insaisissable, incontrôlable, et pourquoi la jeune fille que j’étais de l’époque est devenue toxico, pharmaco-dépendante et escroqueuse professionnelle. »
Il y a quelques jours, Marisa est sortie du « château ». C’est la raison pour laquelle elle vient parfois à ses rendez-vous avec un camarade, sorti récemment comme elle. « On ne se lâche pas, on tient les uns aux autres, on est solidaires, on se porte tous mutuellement, ça rassure. » Le « château », c’est le centre de soins situé à Bucy-le-Long, près de Soissons, fondé par la fille de Jane Birkin, Kate Barry, aujourd’hui décédée. Un magnifique centre, géré par la fraternité des Narcotiques anonymes, qui en a sauvé plus d’un. « J’étais au bord du gouffre. Après quelques jours de sevrage à l’hôpital j’ai été admise chez eux et j’y ai passé trois mois intenses, aujourd’hui ils m’aident à ne pas craquer, rechuter, sombrer. » Les autres la portent et elle porte les autres, les réunions quotidiennes sont les tuteurs qui la soutiennent. Marisa a 55 ans. Elle sort de trente-huit ans sous l’emprise des produits, des drogues dures à toute la pharmacopée de la défonce. Maintenant elle revit, elle qui a volé, escroqué et fait les quatre cents coups pendant si longtemps.
« J’assume tout et j’ai payé pour ce que j’ai fait, de la prison, des emmerdes, des années de ma vie gâchées, perdues », dit-elle.
L’origine de ses errances ? Elles sont à chercher du côté de son enfance, mouvementée, c’est un euphémisme. Née dans un quartier populaire de Naples, face à la mer, elle a vu passer un frère sous un char allemand, mais ce n’est pas tout. Son père, unique survivant d’une famille de sept enfants, est passé par le Maroc, il y a rencontré sa mère, une Française, blonde platine. De retour à Naples, il reprend le marché aux poissons que tenait déjà son grand-père. Un jour de marché, des concurrents « parlent mal » de la famille. « On attend la fin de la criée pour régler ça ! » tranche le grand-père, qui s’interpose quelques heures plus tard et prend la balle destinée à son père. Un de ses oncles tue le meurtrier en lui cassant une arme sur la tête, tout le monde disparaît dans la nature et l’omertà fait le reste. Une seule issue : l’Argentine, ce sera Buenos Aires, où le père s’installe avec sa smala : balancé à la police locale, le padre passe dix-huit mois en prison. L’occasion de nouer des liens solides avec la crème des bandits corses partis faire fructifier la filière de l’héroïne marseillaise, la fameuse French Connection. Libéré avec les honneurs par un procureur conscient d’être au bord de l’erreur judiciaire, avec en prime des papiers argentins, Francesco s’accroche à ce wagon de chercheurs d’or blanc. Des policiers locaux le font cependant chanter, l’obligeant à migrer en 1970 vers l’Uruguay voisine. La famille y dispose bientôt d’une « hacienda de rêve », accessible en avion particulier (le père possède des parkings, l’usine Dulce de leche, est le distributeur exclusif de Volvo et Mercedes).
La fête bat son plein tous les week-ends, les enfants ont droit aux cours de musique particulier et aux meilleures écoles ; Marisa, ne manque de rien. Jusqu’au 6 janvier 1973, jour de l’Épiphanie. Papa et maman sont partis acheter un dernier cadeau lorsque le téléphone sonne. Un inconnu prétend vouloir visiter la propriété pour l’acheter, son père se rend au rendez-vous, c’est un piège tendu par la police pour le compte des services antidrogue américains qui l’enlèvent et l’expédient vers le Brésil, avant son transfert pour les États-Unis…
« Ma grand-mère paternelle a débarqué en urgence de Naples, se souvient Marisa. Ma mère était enceinte de sept mois, avec cinq enfants en bas âge. Elle a distribué aux domestiques les onze lingots d’or qui étaient sur la cheminée. L’avocat américain nous a conseillé de quitter le pays, ce qu’on a fait. On est partis, direction Paris, de nuit… Je me suis brûlée avec tout ça. »
Ils se rapatrient dans ce Sud-Ouest bourgeois et bien-pensant, d’où elle est originaire. La vie semble facile à première vue parce qu’il y a de l’argent, des maisons, des jeunes gens de bonnes familles. En réalité, pour Marisa, c’est compliqué, surtout son rapport avec l’argent, dont elle mesure mal la valeur. « Je n’avais pas de limites, se souvient-elle, ma mère me laissait des chèques en blanc pour payer mes cours particuliers, le sport et aller dans les magasins… J’allais à l’école avec le Kelly de Hermès en croco… » Sa mère est très prise par ses visites à son époux au parloir, qu’elle fréquente bientôt également pour voir le plus turbulent de ses fils, Max, ce frère que Marisa adore et qui a été adopté, lui aussi, par les voyous français. La petite fille fragile prend tous les travers de la jet-set locale, le nez poudré à la cocaïne et l’argent facile…
« Les premières fois que j’ai volé des cartes bleues et des chéquiers, j’avais 22 ans. Dans le Sud-Ouest, j’étais connue comme une fille de bonne famille. Je me faisais des rails de coke dans des endroits branchés, des boîtes, des lieux chics de Biarritz. Il y avait toujours beaucoup d’argent. »
Le jour de ses 17 ans, elle sort avec un garçon de dix ans de plus qu’elle, le frère d’un ami. En le rencontrant, elle rencontre une autre drogue, celle qui tue. Le shoot à l’héroïne est un vide total, c’est « comme être à nouveau dans le ventre de sa mère ». Elle est accro. S’ensuivent cinq longues années de « grosse came » passées avec cet amant, avec lequel ils forment un couple « diabolique ». « On était Bonnie and Clyde. » Il « fait » (braque) les pharmacies, elle l’attend dans la voiture. Arrêtée dans les Landes, elle paraît très jeune ; ils sont relâchés le lendemain. À la sortie du bureau du juge, un médecin lui prescrit de la morphine. Elle entre seule dans cette pharmacie de Dax, où elle remarque le vasistas ouvert. « Je commençais à être en manque, alors je suis revenue à l’heure du déjeuner. Souple comme une anguille, je me suis glissée par le vasistas. Il y avait des opiacés plein l’armoire, mais elle était fermée. J’ouvre la caisse, mais la clef n’y était pas. J’ai cassé l’armoire. Comme une morte de faim, j’ai pris tous les produits et je suis ressortie par le vasistas. C’était la première fois que je braquais toute seule, d’habitude c’était moi qui attendais mon mec dans l’auto. Le lendemain, comme la caisse n’avait pas été faite, ils ont compris que c’était signé “toxico”. On était considérés à l’époque comme des malades. De toute façon, je me fichais de tout, je ne voyais que les produits, rien d’autre. Pour me lever le matin, il me fallait mon shoot. On consommait jusqu’à 35 grammes de cocaïne en trois jours… »
Dope, escroqueries à la carte, vols, braquages de pharmacies, les journées se suivent et se ressemblent… jusqu’au coma, un matin de ses 21 ans. Le shoot de trop la plonge dans un état dont elle aurait pu ne jamais revenir. Ce sont les beaux-parents qui les trouvent à moitié morts, elle et son mari, dans une chambre où les murs sont couverts de taches de sang, car « à force de chercher des veines, on en met partout ».
Une importante affaire mouille bientôt les grandes familles de Biarritz. Le dealer de la jet-set est arrêté. « Au mauvais endroit, au mauvais moment », Marisa est ramassée dans les filets. Incarcérée à la maison d’arrêt de Pau, elle y effectue son premier séjour en prison. « Les détenues n’avaient jamais vu de toxico de leur vie. C’était la France profonde. Elles étaient là pour infanticide, conduite en état d’ivresse. Elles avaient peur de moi. Je ne comprenais pas ce que je foutais là, d’autant que l’expertise du psy disait que la prison ne pouvait être que néfaste parce que j’avais besoin d’être soignée. J’étais malade ! Je prenais leurs médicaments comme des Smarties, persuadée que j’allais sortir les deux pieds devant. »
Quatre mois plus tard, portée par son « instinct de survie », Marisa bénéficie d’un non-lieu. Libérée, reconduite à la porte de la prison par une surveillante qui l’appelle « ma princesse », elle replonge de plus belle. Les cocktails sont explosifs. Amphétamines plus pétards la rendent paranoïaque, valium plus alcool la détruisent à petit feu. Elle va toujours aux « extrêmes ». Elle reprend les vols, argent, chèques, cartes. « Je passe bien partout, parce que j’ai toujours un beau bijou sur moi et je suis bien habillée. J’allais deux fois par jour chez Rolex. J’achetais pour 300 euros de caviar. »
Jusqu’au jour où la police débarque chez elle alors qu’elle assiste au grand prix de Suède chez son frère, Max, qui décide de l’envoyer se mettre au vert à Naples. Sa grand-mère lui met une escorte pour être certaine qu’elle se tienne à carreau dans sa « cage dorée ». Elle n’en peut plus, la famille lui manque. La came surtout. Elle pique le carnet à souches du médecin qui l’a vue naître, recommence avec sa folie des grandeurs, puis profite du tremblement de terre pour s’échapper et s’installer dans un grand hôtel, où Max et l’un de ses oncles la retrouvent. Son frère la ramène en France, où son affaire a pris d’« énormes proportions ».
Au retour d’un autre grand prix, le pilote qui l’accompagne prend un couloir de bus en voiture ; Marisa se retrouve au tribunal de Bobigny, avant d’être transférée devant ce juge de Bayonne qui veut l’interroger : « J’aurais jamais imaginé ça de vous », lui dit-il. « On va pas perdre de temps, tout ça, c’est moi », réplique celle que ses victimes décrivent comme une « ballerine, très bien élevée, très polie ».
Elle retourne en prison et prend cette fois dix-huit mois ferme. En liberté conditionnelle, alors qu’elle est censée travailler dans une fabrique de porcelaine, elle reprend ses petites affaires. Ses relations avec les juges ? À l’entendre, ils ne l’ont pas tous comprise. Ses entrées et sorties en prison, elle ne les compte plus, enfin si : au total elle aura passé douze ans et trois mois en taule.
Elle dit que c’est facile de tricher avec la carte bleue, il suffit d’y aller au culot. « Je peux faire une sociologie des grands hôtels de France et d’Espagne, une étude comparative des meilleurs établissements ! Il y a encore quelques années, on pouvait utiliser une carte volée pendant un mois, les grands magasins mettaient longtemps pour renvoyer les impayés, et puis il n’y a qu’en France que le code existe réellement, en 2000 on faisait encore ce qu’on voulait avec les cartes américaines : un jour, j’ai payé un mois d’avance un appartement dans un hôtel, le temps que les USA déclarent le non-paiement, je n’étais plus là ! Plus c’est gros, plus ça marche. Je m’installais, je payais, j’achetais… mais il y avait toujours une faille parce que j’étais défoncée. »