Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Dragica, Lydia et Divna

 

Elles se prénomment Denise, Suzanne, Madeleine, Marguerite, Claudine, Aimée, Ginette, Marie, Jeannine, Colette, Simone ou Marie-Thérèse, des prénoms qui disent bien leur génération. Ce sont des femmes d’un certain âge, le critère de sélection de cette équipe de voleuses issues de familles gitanes originaires de Serbie qui levait ses proies dans les supermarchés, les collant au plus près au moment où elles composaient sur le petit boîtier le code confidentiel à quatre chiffres de leur carte bancaire. Le tout selon un mode opératoire tellement bien rodé qu’elles finissent par attirer l’attention de la cellule anticambriolages de la Sûreté territoriale des Hauts-de-Seine, dont les enquêteurs se saisissent de trois vols commis entre mai et octobre 2012 à Châtenay-Malabry, Bois-Colombes et Bourg-la-Reine. Trois plaintes, un même scénario : deux femmes repèrent la personne âgée dans le magasin, l’observent au moment du paiement, puis la suivent jusqu’à son domicile. L’une des deux femmes, invoquant sa grossesse, parfois véridique, simule un malaise pour pouvoir s’introduire dans l’appartement de la victime. Usant d’artifices divers pour la distraire, l’une d’elles parvient à subtiliser sa carte de crédit, puis elles disparaissent, rejoignant la troisième qui attend au volant d’une voiture. Dans les heures qui suivent, elles multiplient les retraits en espèces et les achats en tous genres, jusqu’à ce qu’il soit fait opposition. Si elles ont mal noté le code, elles jouent le tout pour le tout : elles sortent l’annuaire, appellent leur victime et se font passer pour le service d’opposition bancaire pour le réclamer. Le butin varie, allant de 50 euros à 2 970 euros en espèces et 6 946 euros d’achats…

À force de rapprochements, les enquêteurs établissent qu’une vingtaine de personnes auraient ainsi été ciblées dans toute l’Île-de-France entre mai 2012 et mars 2013, date de leurs arrestations. Elle sentent le vent du boulet une première fois sur la commune de Sceaux, le 3 octobre 2012, alors qu’une équipe de la brigade anticriminalité contrôle trois jeunes femmes en train de filer une personne âgée à la sortie d’un magasin. Elles sont relâchées après le contrôle, mais les policiers ont relevé l’immatriculation de leur voiture, une Ford, et leurs trois identités. La conductrice, prénommée Divna et âgée de 23 ans, leur a apparemment fourni son vrai patronyme, mais pas les deux autres qui ne s’appelleraient ni Samantha ni Miriana, mais Lydia, 22 ans, et Dragica, 23 ans.

La petite bande subit un deuxième revers le 4 décembre 2012, alors que les filles font de nouveau l’objet d’une vérification d’identité, cette fois à Orléans. Elles ne se doutent évidemment pas qu’un fonctionnaire les a déjà reconnues sur les bandes vidéo d’un distributeur automatique de billets, avec une carte volée, le lendemain du premier contrôle. Rompues aux techniques de la police, les trois filles multiplient les « coups de sécurité » quand elles se déplacent. Elle abusent par exemple des pauses sur les aires d’autoroute, meilleure façon de voir si elles sont suivies, avec un objectif primordial : éviter qu’on ne localise le domicile familial, entre Livry-Gargan et Drancy (93). Et aussi qu’on ne les prenne en flagrant délit : le 27 février 2013, sur la commune de Montrouge, Dragica et Lydia lèvent brusquement le camp alors qu’elles avaient entrepris la filature d’une femme, certainement parce qu’elles ont repéré une présence suspecte alentour. Elles changent enfin régulièrement de portables, n’hésitant pas à recourir au téléphone jetable les jours où elles passent à l’offensive, comme le constateront les policiers de Colombes le 23 décembre 2012 : contrôlées par hasard, elles désactiveront immédiatement leurs téléphones en sortant du commissariat.

Il faut attendre le retour de vacances de Divna, partie se ressourcer en Serbie, pour la prendre en filature dès son arrivée à l’aéroport de Roissy et repérer son adresse. Et ce voyage de Dragica à Liège, en Belgique, pour avoir son identité complète, laissée en l’occurrence à l’entrée de la prison où elle rendait visite à son mari. Elles se parlent en langue « romani-tsigane » sur les écoutes, mais les mêmes mots reviennent toujours quand elles évoquent leurs activités. Partir à la recherche de femmes âgées et tant qu’à faire fortunées, c’est « aller se promener », « aller au supermarché », « aller à l’école » ou « aller au kiné » (l’école dont elles ont été privées, le kiné qui procure du bien être, chacun traduira comme il l’entend). Elles se lâchent, toujours au téléphone, le jour où Divna annonce à Dragica que, sa voiture étant à la fourrière, elle propose une cotisation pour l’achat d’une nouvelle auto. « Elle n’a pas d’argent », tranche Dragica. « Elle ne s’est pas promenée ces jours-ci ? » demande Divna. « Bah oui. Les trois jours on n’a rien fait, il pleuvait », explique Dragica, qui propose une solution à son amie et complice : « Écoute Divna, c’est simple : tu vas en ville, je viens avec toi, tu vas te promener en ville et tu récupères ton argent automatiquement. Y a pas de souci, tu vois, c’est simple. » Simple en effet, réplique Divna, à condition qu’elle… trouve une nourrice pour veiller sur le petit (pas de langage codé cette fois, il s’agit bien de son bébé).

L’enquête laisse entrevoir des équipes de voleuses qui évoluent au fil des coups, un phénomène que les policiers connaissent bien pour l’avoir observé chez les braqueurs (dans le jargon, on appelle ça les « équipes à tiroirs »). Elle permet surtout de dévoiler le rôle de l’entourage de ces filles, qui rendent compte des vols et des recettes à leurs conjoints, comme ce jour où Dragica appelle son mari, depuis Vanves, pour lui dire qu’elles n’ont « rien fait, même pas de chéquier », s’attirant en retour des mots qui ressemblent fort à des insultes. Une autre fois, c’est Divna qui est recadrée par son conjoint, qui refuse qu’elle s’associe avec d’autres filles, comme s’il fixait, lui, le cadre. La même Divna promet à sa mère, toujours au téléphone, d’aller « se promener » et de « lui rendre son argent ». Les policiers voient enfin Dragica sortir de chez elle, un jour du mois de février 2013, pour remettre une liasse de billets à un individu qui l’attendait au volant d’une voiture, preuve supplémentaire que ces filles ne travaillent pas pour leur seule petite personne…

Lydia et Dragica sont interpellées ensemble sur la commune de Bobigny, le 14 mars 2013 ; Divna est arrêtée dans la foulée chez ses beaux-parents, au milieu de nombreux articles de luxe et autres parfums, d’un impressionnant lot d’ustensiles de cuisine et de vaisselle, sans oublier le linge encore emballé, des vêtements de marque pour femmes, hommes et enfants, plusieurs téléviseurs et autant de consoles de jeux, sans compter cette trousse de toilette qu’elle jette par la fenêtre à l’arrivée des policiers, contenant une liasse de faux billets, des francs suisses et deux téléphones… Un matériel à peu près similaire à celui découvert chez Dragica, qui assure vivre de ses seules allocations familiales et avoir acheté ces objets à un commerçant qui écoule à bas prix le butin de ses vols. Elle revendrait aussi de la vaisselle à ses voisins ou dans les camps pour arrondir ses fins de mois, dit-elle…