Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Chapitre 3 : Femmes de la nuit parisienne

Chapitre 3

 

Femmes de la nuit parisienne

 

Tata, Michèle et Sylvia ont été, chacune à sa manière, trois reines de la

nuit. Où l’on comprend qu’en devenant les gardiennes des établissements

où les hommes sont clients, ce sont elles qui dictent leur loi.

 

Tata

 

La nuit n’appartient pas seulement aux voyous : elle appartient aussi aux femmes.

De Paris à Toulon, de Marseille à Lyon, en passant par Grenoble, Nantes et Bordeaux, dans toutes les cités où s’est développé un milieu local, elles sont là où les voyous flambent. Elles ne font pas seulement partie du décor, mais agissent à part entière dans cette vie à la marge. Elles tiennent le bar, achètent des voitures à leur nom, louent des appartements qu’elles n’occupent pas, dissimulent des armes ou des valises pleines de billets, parfois tapinent, couchent avec leur boss, et mettent surtout un semblant d’ordre dans le désordre noctambule. Parce qu’elles connaissent tous les secrets des malfrats, les anodins comme les plus lourds, ce sont elles qui ont les clefs, au risque de subir la perquisition et la garde à vue 365 petits matins par an. Voici celle que la nuit parisienne connaît sous le petit nom de « Tata ». Elle a passé toute sa vie dans le sillage de ceux qu’on appelait autrefois « les hommes ».

Désormais, les jeunes noctambules, plus « racailleux » que ceux qu’elle croisait à ses débuts, la respectent comme leur mère. Une mère un peu particulière, puisqu’elle a été la « femme de Francis ». Ah oui !, la femme du Belge, feu le parrain de Marseille, croient-ils, non, ils se trompent d’une génération : celui au bras duquel Tata a fait sa vie, c’est Francis Priola, dit le Niçois. Les caïds d’aujourd’hui situent le Belge, né en 1928, mais pas Priola. Tata, la marraine de la nuit, s’arrange avec ces approximations. « L’important dans ce métier, dit-elle, c’est d’avoir une certaine autorité pour tenir la clientèle. » Et elle sait de quoi il retourne, elle qui a géré le Cancan, un hôtel de passe à Pigalle, avant d’ouvrir sa boîte, rue de Ponthieu, à l’ombre des Champs-Élysées si prisés par les touristes et accessoirement par la pègre. Le jour où il fallut, évolution des interdits oblige, tourner la page des hôtesses aux charmes tarifées.

Christine, alias Tata, est une vraie Parigote estampillée « 20 arrondissement ». De père kabyle, ouvrier à l’usine, de mère e

normande, elle est née (en 1950) et a grandi dans le Ménilmontant de Maurice Chevalier, lui chez qui elle allait parfois frapper, impasse du Pressoir, pour « prendre un petit sou ». Elle glanait aussi des pièces qui tombaient des poches sur les marches de l’église, lors des mariages et des enterrements.

À 17 ans, encore mineure, ne s’entendant plus avec sa mère, elle quitte la maison familiale et devient coiffeuse. Elle exerce vers la rue Oberkampf, où elle travaille la tignasse des « dames du milieu », mais comme « il faut bien manger » et que les pourboires n’y suffisent pas, elle « fait des petits extras sur les Champs ». Enfant, elle s’était rêvée puéricultrice, désormais, elle n’ignore plus rien du plaisir des hommes. C’est le début d’une longue liaison avec cette tranche horaire qui commence après minuit pour se finir à l’heure où les autres avalent leur deuxième café. N’en déplaise au CAP de manœuvre qu’elle a passé plutôt par défaut.

Fille « canon », comme on disait déjà à l’époque, elle se fait « draguer » dès qu’elle fait trois pas sur le trottoir, qu’elle arpente de plus en plus souvent, chassée qu’elle est des salons de coiffure par un méchant asthme et parce qu’elle ne pouvait plus payer les frais de formation. Elle élit alors domicile dans une discothèque située en haut de la plus belle avenue du monde où les malfrats qui intéressent la police judiciaire se font passer pour des « producteurs de cinéma », où les grands bourgeois veulent l’épouser et l’enfermer dans leur hôtel particulier. Un soir, Tata se retrouve au Roi René, la plus célèbre boîte à partouzes de l’époque, d’où elle s’enfuit en courant et en se retrouvant en pleine campagne.

Durant ces années, ceux qui tiennent le pavé parisien, ce sont les frères originaires de Sétif, les fameux Zemmour, et un certain Roger Bacri dans le rôle du recruteur de luxe. « Une fille seule, ça n’existait pas », se souvient Tata. Et comme elle semble plutôt bien se défendre, on lui explique qu’elle ne pourra pas longtemps « voler de ses propres ailes », elle qui vit plus ou moins en couple avec un danseur disc-jockey. Mais elle s’entête, plante sa silhouette devant les plus grands hôtels, du Plazza Athénée au Georges V, repère les bars à filles, passe et repasse au volant de sa voiture, jusqu’au jour où elle tombe sur le fameux Francis. « C’est pas bien ce que tu fais », attaque le voyou, la voyant littéralement « arracher » les clients dans les boîtes. « Pourquoi ? Je ne fais de mal à personne ! » proteste-t-elle. « Si tu as un problème, tranche-t-il, tu dis que tu es ma femme. » « Mais tu pourrais être mon père ! » réplique-t-elle en sentant qu’elle commence à fondre pour cet homme dont « toutes les filles étaient amoureuses » et qu’elle trouve tellement « plein de charme ».

Mais il y a d’abord cet épisode qui lui vaut bien des ennuis. Une amourette avec un type d’une trentaine d’années, voyou devant l’éternel, mais abattu par des tueurs qui envisagent de s’en prendre à elle. La brigade criminelle lui inflige des gardes à vue à répétition dans l’espoir, apparemment vain, de la « faire craquer », elle qui aurait reconnu le foulard d’un des assaillants, un bout de tissu qui a servi à ligoter son amant. Pour toute réponse, elle va directement voir ceux qui la menacent – le bandit Jacques Mesrine et ses complices – dans le café qui leur sert de quartier général près de la place de la République. Elle leur transmet ce message aussi naïf que téméraire : « Laissez-moi tranquille. Si vous me tuez, vous irez tous au placard. » « Un truc de ouf », commente-t-elle des années après. Une manière de désarmer l’ennemi qui a porté ses fruits, mais peut-être aussi parce que Francis s’en est mêlé, lui qui « était au courant de tout, même quand il était en prison ».

« Je suis à l’ancienne », raconte Tata de sa voix grave. Elle a gardé de ces échanges virils un don certain dans l’art de faire respecter l’ordre dans ses établissements. « C’est moi qui fais la sécurité. Dès que quelqu’un hausse le ton, je le vire. “Ici, c’est chez moi”, je leur dis, et je peux parler très fort. J’ai plus de problèmes aujourd’hui avec les filles qu’avec les garçons. Hier soir, j’en ai sorti deux. Les nanas d’aujourd’hui, c’est l’horreur. Elles sont agressives et jalouses. »

Quand, après son invraisemblable coup de gueule, elle revoit Francis, il lui dit ce qu’il pense : « Faut être folle d’avoir fait ce que t’as fait. » Grâce à cet homme aux costumes bariolés, de vingt-quatre ans son aîné, elle réalise alors combien elle s’est mise en danger. Il devient l’« amour de sa vie », comme elle dit. « C’est ma femme, mais elle ne le sait pas encore », lâche-t-il un matin, vers 6 heures, alors qu’ils terminent la nuit dans un établissement parisien. C’est tellement sa femme qu’il finira par « tomber » à cause d’elle, pour proxénétisme, alors que « c’était pas son truc », lui qui la pressait d’arrêter de tapiner. C’était en 1974. Il purge dix-huit mois de prison et le moins qu’elle puisse dire, c’est qu’il a la « haine », pas contre elle, mais contre cette police qui l’a pris pour un « mac ».

« Tu te fais déficher [comme prostituée] et on ouvre un restaurant rue de Washington », lui annonce-t-il. Cela s’appellera La Taverne paysanne, un lieu fréquenté, entre autres, par quelques pontes de la police judiciaire. Elle accepte, change de vie et travaille dix-huit heures par jour… sans voir la couleur de l’argent de son homme, elle ne se prive d’ailleurs pas de lui en « faire la remontrance ». « Moins tu en sais dans la vie, mieux c’est », lui explique-t-il, très old fashion. Elle passera quinze ans auprès de lui, un homme qui garde le secret sur ses activités, mais écarte les mecs qui battent leurs femmes. « Je n’ai pas vécu avec un voyou, j’ai vécu la classe, raconte fièrement Tata. Il était très famille, très élégant aussi, ne supportant pas de m’entendre dire “merde”. Il aimait la fête et le bon vin. Plus il buvait, plus il riait. J’étais la plus cocue qui existe, mais c’était comme ça : il aimait plaire. Il avait besoin d’aller ailleurs. Les nanas venaient me voir pour me le dire : “Je sors avec ton mari, tu sais ?” Nous étions très complices, mais il était incapable de rester sans me tromper. Le week-end, à Maisons-Laffitte, on s’enfermait tous les deux et personne n’avait le numéro de téléphone de chez nous. Ces deux jours m’étaient réservés. » Tata fait une pause dans son récit, songeuse, puis reprend, soudain coquette. « Pour mon mari, dit-elle, il aurait été impossible de se mettre avec une cavette. » (Un « cave » est celui qui est extérieur au milieu.)

À Nice, sur son territoire, on l’appelait le « shérif », une aura qui se propageait jusque dans la capitale, où l’on consultait facilement Francis Priola pour régler un litige. De ce temps-là, celui où les « juges de paix » avaient le dernier mot, Tata est l’une des rares survivantes. Certains pensaient qu’elle était avec lui pour son argent, mais il flambait tout dans les cercles de jeu parisiens, fief des affairistes corses. Elle n’a même pas porté son nom, il disait que ça allait lui « porter préjudice ». En revanche, elle a accepté de se compromettre à Pigalle pour ses beaux yeux, un quartier « outrageux » et un brin « crado ». Elle s’y rend à sa demande pour récupérer le Cancan, un établissement qui appartenait aux Guérini, célèbre famille corso-marseillaise, et à un garçon prénommé Jeannot, tombé sur le front de la French Connection. C’était en 1978. Jeannot avait fermement refusé de vendre à Henri Botey, dit M. Éric, prétendant que ce célèbre proxénète « marchait avec la police ». Francis s’est porté garant, comme on disait, et sa femme a repris cet ancien hôtel de passe un peu « chicos » de la rue de Douai. Elle s’y sent moins à l’aise que dans son propre bar, qu’elle ouvre le dimanche, n’en déplaise à la loi, pour que les girls du Lido puissent manger sans se faire ennuyer, mais elle assure. Elle trouve un brin « sordide » cette façon de présenter les filles au client, en robe rouge, alignées et se donnant la main en attendant d’être choisies avant de glisser vers les salons. Tata impose sa personnalité, réinvente un lieu longtemps fréquenté par le gratin, mais tombé en désuétude, au point qu’elle est en mesure de racheter les créances de « M. Botey », mis à l’amende par ce voyou de Sartène qu’il voulait rouler en profitant de son incarcération pour au moins dix ans aux États-Unis. Dans ce monde d’hommes aux costumes sans faux pli et aux dents longues comme des fusils, elle réussit, mais ne se mêle pas de cette course à la puissance qui les envoie l’un après l’autre au cimetière. « Au fil du temps, dit-elle, tu finis toujours pas être mangée. J’aurais pu être très puissante, mais j’aurais pas pu faire face. Il faut être réaliste. »

Tata ne se souvient que des bons moments passés avec ce gangster qui la trouvait à la fois « barjot » et « géniale » et la protégeait de tout son poids. Au bras de Francis Priola, elle a glissé vers le milieu comme la cerise s’intègre au gâteau, « sans en avoir conscience », mais en partageant, les yeux fermés, ce « code de l’honneur » qui est en fait une somme de règles de conduite plus affichées que vraiment respectées.

« Je ne veux pas d’une femme de plus de 30 ans », disait son mari. « À 30 ans, on commence à tout comprendre, c’est ça ? » « Exact, petit. » Ils n’ont pas passé ce cap ensemble : Francis est tombé malade peu après que Tata eut fêté ses 29 ans. Un cancer, conséquence d’une balle qu’il avait prise dans la fesse, du côté de Pigalle. Il est mort à 58 ans, en 1985. Tata lui a fermé les yeux et a poursuivi, seule, son chemin, celui d’une « vaillante qui va chercher son argent », comme elle dit. « Une parole de trop et je dis stop. Je punis. J’interdis. Ça s’appelle un métier. » L’illégalité ? « Je ne sais pas ce que c’est », lâche-t-elle, signe que sa condamnation à dix-huit mois d’emprisonnement et 800 000 francs d’amende pour proxénétisme, en 1993, à Marseille, n’a guère eu d’effet pédagogique sur elle. Elle a d’ailleurs très mal vécu la prison, où l’administration l’a cataloguée « travelo », tout ça parce qu’un ancien parrain de la cité phocéenne, le vieux Jacky Imbert, dit le Mat, a un jour plaisanté à son sujet lors d’une conversation téléphonique. « Une femme comme ça, ça n’existe pas », a lâché celui qui passe pour un survivant à cause du nombre de balles qui l’ont visé… Un compliment que la police a pris au premier degré, elle qui voit défiler les limiers de l’Office central de répression du banditisme, intrigués par cette cliente dont ils auraient voulu vérifier l’identité sexuelle. Le début d’un long et désagréable quiproquo, comme si une femme ne pouvait avoir cette autorité naturelle et cette voix rauque et puissante.

« La prison, c’est pas mon monde », affirme Tata, qui préférait nettement les repas chics avec le classieux Jacky le Mat. À leur tour, les surveillantes s’intéressent à son cas, vérifiant à la faveur d’une douche ou d’une fouille si ses seins sont « vrais ». « Moi, un mec ? Je ne suis pas allée faire les fourgons blindés ! » Une fois libérée, elle en rigole souvent avec son ami, tout en recommandant à ce vieux pote de Francis, dont il a selon elle la « même intelligence et le même charisme », de ne plus blaguer à ce sujet. Car, si elle a bien été opérée une bonne dizaine de fois, ce n’est pas pour changer de sexe, mais à cause de ses cordes vocales usées par la nuit et la cigarette, par cette vie passée à « faire la police » dans son établissement, qu’elle rejoint tous les matins à 5 heures en montrant le moins de signes de fatigue et de faiblesse possible. « C’est vrai, concède-t-elle, que les conversations de nanas me fatiguent, mais je suis complètement féminine. (Même si Jacky est “mort de rire”.) »