Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
Chapitre 5 : Le sang des « voyoutes »
Chapitre 5
Le sang des « voyoutes »
Le cimetière des voyous est peuplé de cadavres d’hommes, au point
qu’on en oublierait presque que des femmes, elles aussi, se font parfois
trouer de balles au coin de la rue. Et, pourtant, ce n’est pas par accident
qu’elles ont été assassinées. C’est bien parce qu’elles dérangeaient, parce
qu’elles pesaient sur leur territoire, qu’elles inspiraient la peur, voire
qu’elles étaient, elles aussi, susceptibles de commettre le pire. Comme des
garçons…
« Vas-y, Aurélie ! »
« Normalement, les filles ne sont au courant de rien, mais Aurélie est atypique, courageuse aussi, dit un avocat qui la connaît bien. Elle a été élevée dans ce monde-là. Quand son père est tombé, elle s’est occupée des machines à sous. Quand il a été assassiné, elle a pris la place. Elle a fini par prendre des balles à son tour. Ils l’ont traitée comme un mec, enfin presque… »
La première fois qu’elle a vu son père partir en prison, Aurélie Merlini avait 2 ans et demi ; et elle en avait déjà 9 quand il a été libéré. Un an plus tôt, sa mère avait voulu lui expliquer, mais la fille unique avait déjà compris toute seule. Elle savait déjà que son papa n’était pas un « homme d’affaires » comme les autres, pas seulement parce que sa mère gérait une poignée de bars, autant de restaurants et plusieurs boîtes de nuit.
Nous sommes en 1993, l’époque à laquelle Daniel Merlini, moitié corse, moitié italien, fait une entrée remarquée sur le territoire de Manosque, obligé d’aller chercher ses gains loin des grandes villes où il est interdit de séjour sur décision du juge. Une mise en coupe réglée qu’il effectue main dans la main avec un certain Christian Oraison, un voyou du cru dont il a fait la connaissance aux Baumettes. Mais tout cela, Aurélie, plus marseillaise que corse, même si elle a vécu du côté de Porto-Vecchio, ne le décryptera que des années après.
« J’aurai une boîte de nuit », avait-elle lancé un jour à son père. « Je t’en ferai une au sous-sol de la maison », avait-il répliqué, protecteur. C’est donc avec un plaisir non dissimulé qu’elle accepte, quelques années plus tard, de le suivre en boîte, où elle découvre, à 14 ans, le carré VIP et la vie rêvée des voyous. Elle le voit changer régulièrement de voiture, se teindre un jour les cheveux en blond, le mois suivant en roux, mais ne pose aucune question. Pas davantage lorsque sa mère l’entraîne à des kilomètres de la maison pour trouver une cabine téléphonique sûre et appeler papa en Espagne, ou ce jour où un chauffeur « assermenté » les conduit pour passer quelques jours auprès de lui. Sous bonne escorte. Elle ne s’étonne pas non plus d’avoir 2 000 francs d’argent de poche quand ses copines peinent à aligner 100 francs (15 euros).
Sans en avoir l’air, elle absorbe comme l’éponge les valeurs de ce papa qu’elle voit comme l’« homme de sa vie ». La famille avant tout. Et l’amitié. Il n’est pas son seul modèle. Il y a aussi celle qu’elle considère comme la grande sœur qu’elle n’a pas eue, Christelle, dont elle fait la connaissance à Paris alors qu’elle séjourne chez son parrain, le « grand Nano ». « On se ressemble énormément, dit-elle. Elle est très protectrice. Elle a douze ans de plus que moi et elle est bien installée dans le trafic [voir chapitre 7]. Elle me fait découvrir les beaux appartements, les plus belles choses. Elle est courageuse. Elle me plaît. Aucun homme ne la remet à sa place. Je m’identifie à mon père, mais, avec elle, c’est fusionnel. »
Aurélie a 16 ans lorsqu’elle décide, sans avertir personne, de monter à son tour sur le ring du crime. Du jour au lendemain, elle oublie ses études et, son bac en poche, tire un trait sur la carrière de notaire qu’elle avait imaginée. Motif de cette soudaine bascule, l’arrestation de son père après l’attaque d’un fourgon blindé à Gentilly, le 26 décembre 2000, dans la banlieue sud de Paris, perpétrée avec ses amis de la Dream Team, quelques bandits corses et une ou deux figures de la génération montante des cités. Un casse fabuleux, sauf qu’une partie de ses auteurs est très rapidement neutralisée après le partage du butin. Dans la région d’Aix-en-Provence, où Daniel règne sur de gros intérêts, les appétits s’aiguisent : le patron au trou pour au moins vingt ans, on s’agite dangereusement autour du pactole, résultat de sept années d’investissements lourds dans les machines à sous et les discothèques de la région.
« On se faisait voler, résume Aurélie. L’argent ne rentrait plus. Je sentais que certains espéraient qu’il reste le plus longtemps possible au trou parce que ses boîtes, ses restos, ses machines n’étaient évidemment pas à son nom. Je n’ai pas supporté. J’ai décidé de reprendre le flambeau. » Sérieusement ? « Une femme peut être beaucoup plus méchante qu’un homme, assure-t-elle. Une femme revient moins sur ses décisions, même si elle n’a pas pris les bonnes. »
Placée en garde à vue par la brigade de répression du banditisme, en charge de l’enquête sur le braquage de Gentilly, Aurélie Merlini ne raconte rien, surtout quand on la questionne sur les relations de son père. Très énervée par la facilité avec laquelle lui et ses amis ont été repérés, forcément à cause d’un long travail d’infiltration. Les policiers la titillent au sujet de ce garçon de dix ans son aîné, Franck, bien installé lui aussi dans le trafic de stupéfiants, dont elle est la petite amie. Lors d’une conversation téléphonique avec lui, elle a eu cette phrase : « Mon père est parti. » N’était-elle pas au courant qu’il projetait l’attaque d’un fourgon ? « Non. » On l’interroge sur le train de vie de ce Franck. À nouveau sur le braquage (historique) de Gentilly. Elle se bute. « Tu sais que ton père est un assassin ? lui assène un flic. C’est pas un homme d’affaires, et toi, tu n’es pas une princesse ! » Elle ne se laisse pas démonter. « Elle n’est pas comme les autres », finit par lâcher un « condé » en la voyant sortir de cette garde à vue avec le sourire. Aurélie forge sa réputation.
Les flics, elle ne les connaît pas bien, mais si son père les déteste tant, c’est qu’il doit bien y avoir des raisons. Elle se fond dans le moule, toute seule, sans que son père l’ait poussée le moins du monde. Elle s’autodésigne comme la garante du patrimoine familial. Daniel n’est probablement pas d’accord, mais il voit d’un bon œil ses visites au parloir, qui sont autant d’occasions de faire passer des « commissions » à l’intention de ceux qui sont dehors. Tout en lui répétant, en bon père de famille, qu’elle « ne doit pas fréquenter ces gens-là », ces garçons qu’elle a pourtant connus quand ils venaient la chercher à l’école.
Le retour de la loi est foudroyant. Aurélie a 19 ans lorsqu’elle est incarcérée à son tour, trois ans après avoir chaussé les bottes du paternel. Il apprend cette mauvaise nouvelle du fond de sa cellule de la maison d’arrêt de Villepinte. « Pour lui, se souvient-elle, ça a été un échec. » Enfant de la DDASS, Daniel Merlini avait certainement rêvé d’une autre vie pour sa fille, lui qu’elle décrit comme un homme « droit, sincère, honnête, peut-être un peu trop, inspirant la peur, courageux »… Mais la traque des avoirs criminels est à la mode et le GIR (groupe d’intervention régional), nouvelle invention destinée à plumer les voyous, a décidé de se faire les dents sur elle et sur tous les propriétaires de discothèques dans les Alpes-de-Haute-Provence, dont les frères Saccomano, avec lesquels son père a tissé des liens plutôt amicaux et qui ont confiance en elle – « chacun sa part, c’est chacun sa part », rappelle souvent Aurélie.
La voilà donc aux Baumettes, cette prison dont elle connaît bien le parloir pour y avoir retrouvé son père, lequel a toujours parlé de cette prison comme s’il s’agissait d’un club chic, profitant de ses séjours dans ses murs pour se remettre en forme physiquement et bavarder avec ses amis de l’époque, Jacky le Mat et autres Francis le Belge. Pourquoi en serait-il autrement pour elle ? D’autant que Daniel organise bien les choses : il fait passer le message aux familles pour que l’on veille sur sa fille, accueillie par une détenue d’une cinquantaine d’années qui règne sur le quartier des femmes et prend la petite sous son aile. Dès le premier jour, elle voit arriver réchaud, cartouches de cigarettes, survêtements, comme si elle partait pour un long séjour. Elle a même conservé la Rolex, cadeau de son père, que les policiers du GIR avaient eu la mauvaise idée de vouloir lui confisquer. Pour la priver de cette montre, il aurait fallu, dit-elle, lui couper un bras. « La prison, je voyais ça plus propre, mais, dans ces conditions, c’est pas traumatisant », poursuit-elle. Moins pour elle que pour sa mère, qui fait le tour de France dans la semaine pour rendre visite et à son mari et à sa fille.
Un mois plus tard, libérée, Aurélie reprend de plus belle ses activités. Elle ne s’en laisse pas conter, elle sait exactement combien une affaire doit rapporter. « Je gère au mieux nos intérêts en évitant de donner trop de contrariétés à mon père, dit-elle. Quand il n’y a pas la somme, je suis énervée. Je suis aussi dure que ma mère est douce. Je les traite de voleurs s’il faut. Je suis seule, mais je peux compter sur quelques amis. Ils m’ont vue naître et grandir. Petite, j’avais un côté garçon manqué qui se jetait dans la piscine sans avoir appris à nager. Une vraie casse-cou ! Ils disent que je suis comme mon père. Ce sont eux qui m’ont faite. J’inspire la confiance. On peut me faire des confidences, elles ne ressortent jamais. Je suis une femme et fière de l’être, mais les ragots, ça n’est pas ma tasse de thé. »
Quand il était dehors, Daniel restait toujours discret, du moins en famille. Aurélie a parfois vu passer un gilet pare-balles, mais pas d’armes. Il l’a juste initiée très tôt à la conduite en lui payant des séances de karting et des cours de moto-cross, dès l’âge de 10 ans, et elle avait intérêt à être performante, comme à l’école, où elle devait arriver première, pas troisième, ni même deuxième. Elle aime tellement la conduite et la vitesse, qu’elle aurait certainement accepté de jouer les pilotes pour les hommes un jour d’attaque de fourgon blindé, si on le lui avait proposé. Mais pas plus que cela, car son père ne lui a pas transmis le goût de la poudre. « Aller tirer dans les montagnes, c’est pas mon truc, dit-elle. Je me considère plus comme une femme d’affaires. Petite, je disais à mon père que je serais Bernard Tapie. Je suis à l’aise avec les chiffres, alors que mon père n’était pas doué pour ça, manquant nettement de patience. » À l’aise aussi avec les amis de ce père, des « bons vivants » avec lesquels elle adore passer ses soirées, même si elle ne boit pas d’alcool, pas plus qu’elle ne fume. « J’aime cette mentalité, poursuit-elle. Quand on est solidaires, on est solidaires. »
Le milieu est sa maison, le rapport de forces sa manière d’être, la dispute son ordinaire, la dureté son quotidien. Ce n’est pas un rival qui le dit, c’est elle-même, campant son personnage à l’opposé de ces potiches que l’on croise parfois dans le milieu, revendiquant le fait de toujours vouloir avoir raison au point d’en être parfois « insupportables ». « Je voulais être reconnue pour moi-même, dit-elle. La place, on se la fait toute seule. Je n’ai jamais reculé. Je voulais que mon père soit fier de moi. Il l’a été. » On dit même que ses voisins de cellule, au fond du QI (quartier d’isolement), savaient tous qu’Aurélie avait obtenu son bac à 16 ans.
La fille unique retombe en 2007, cette fois pour escroquerie à la carte bancaire, « balancée par un proche », croit-elle savoir. Comme toujours. Les gendarmes de Porto-Vecchio qui l’ont placée en garde à vue la traitent « comme s’ils avaient affaire à Toto Rino » (un ponte de la mafia italienne) et la voilà incarcérée à Borgo, non loin de Bastia. Elle y reste cinq mois, elle n’y garde que de bons souvenirs, pas seulement à cause de ces cellules XL ou de la machine à laver le linge, mais parce qu’« on aurait dit un foyer ». Elles sont six femmes, et non des moindres, puisque Aurélie retrouve Marie-Hélène Mattei, qui fut l’avocate de son père, « une femme très intelligente », incarcérée pour ses liens avec les chefs de file du FLNC (voir chapitre précédent), mais aussi Marie-Jeanne Bozzi, maire dans le civil, pour l’heure poursuivie pour proxénétisme. Marie-Jeanne la discrète, dont son père a bien connu le frère. Pour Aurélie elle est une véritable mère, lui prépare tous les matins sa salade de fruits, la contraint à se rendre le dimanche matin à la messe et accroche la Vierge au mur de sa cellule en disant : « Elle te protège. » Délicate attention qu’elle lui rend en tenant à distance les plus pestes des jeunes détenues… La maire (dont on connaîtra le destin dramatique quelques pages plus loin), l’avocate et Aurélie forment un trio soudé, malgré leurs différences d’âge ; rigolent à gorge déployée toute la journée, surtout pendant leurs parties de tennis ; croquent la vie comme si elles n’étaient pas entre quatre murs. Finalement assez fières d’elles-mêmes.
En liberté provisoire, Aurélie se rapproche d’un autre héritier, Jacques Mariani, qui a perdu son père, pilier de la Brise de mer, dans un règlement de comptes. Son père et le sien étaient bons amis, la fille et le fils se comprennent à travers les murs de la prison et se jurent assistance et protection. Pour le meilleur et pour le pire : courant 2009, Aurélie est vue par les policiers en contact avec plusieurs patrons de boîtes de nuit susceptibles d’être rackettés. On la soupçonne d’œuvrer sur le terrain pour le compte de son père, mais aussi pour celui qu’elle considère comme un « frère », qui est emprisonné depuis 2001, accusé de prélever sa dîme sur les plus juteux établissements aixois, objets permanents des convoitises du milieu corso-marseillais. La voilà mise en examen pour extorsion de fonds, abus de biens sociaux et association de malfaiteurs, avec l’élite de la PJ sur le dos et une étiquette de plus en plus voyante, faisant d’elle la femme de confiance du milieu insulaire sur le continent. Elle réfute en bloc, justifiant sa présence en invoquant des relations commerciales naturelles, puisque son père et celui de Jacques avaient investi dans ces établissements. Elle nie d’autant plus fermement que cette interpellation tombe mal : libéré une semaine plus tôt, son père se retrouve lui aussi en garde à vue. Et c’est menottée qu’elle arrive devant lui, ce qui provoque chez le paternel une colère telle, lui qui n’avait pas concédé un seul mot depuis deux jours, que les policiers la détachent aussitôt… « La prochaine fois, lui glisse-t-il à l’oreille, il faut que tu me dises tout, que je l’apprenne pas par la police. »
Malgré ses dénégations, Aurélie n’en prend pas moins le chemin des Baumettes, où elle séjourne à nouveau cinq mois, son tarif habituel, dans des conditions tout aussi optimales que la première fois : accueillie « comme une petite sœur » par sa vieille copine Christelle, celle qui lui avait fait découvrir Paris quand elle avait 14 ans. « Il faut que tu sortes de là », lui dit Christelle en la voyant débarquer, visiblement très chagrinée pour elle. Pas question cependant de se laisser abattre : forte de son tempérament, Christelle est chez elle dans cette prison, même si les surveillantes lui font la guerre, à elle et à Diamanta (notre Marseillaise croisée dans le chapitre précédent).
« On était très mal vues, se souvient Aurélie. On a eu droit à des perquisitions en série. Les surveillantes étaient tellement jalouses des mandats qu’on recevait qu’elles déchiraient nos habits. » Les trois femmes « s’épanouissent » tout de même, passablement ingérables, prenant sous leur protection la femme de Jacques Mariani, Stéphanie, interpellée alors que tous les autres protagonistes du dossier l’avaient mise hors de cause. Prêtes à descendre dans la cour, équipées de fourchettes et de couteaux, si les filles ne s’excusent pas d’avoir traité les Corses de « racistes », elles régentent leur petit monde. Exigent des détenues un minimum de propreté. Font taire la musique dès lors qu’elles souhaitent dormir. Pas question pour elles de se plaindre de quoi que ce soit, d’ailleurs l’avocat rassure tous les jours au téléphone le papa d’Aurélie : « Ne vous inquiétez, Daniel, tout va bien, elle est bronzée ! » Lui s’occupe de tout, fait entrer pour elle tous les shampoings et tous les morceaux de viande dont elle a besoin, à une condition : qu’Aurélie ne cède pas à la tentation du téléphone. Il a d’ailleurs interdit à tous ses amis de répondre à Aurélie, avec cette autorité qui lui vaut de se voir traiter parfois de « Pinochet » par son entourage. Comme il lui avait conseillé, quand elle était petite, de sortir à Marseille plutôt qu’à Aix-en-Provence, ville plus sûre à ses yeux, et de ne surtout pas faire les mêmes erreurs que lui, qui, à l’âge de 50 ans, avait déjà une vingtaine d’années de prison au compteur.
« Mon père ne nous a jamais caché qu’il n’allait pas mourir de vieillesse, mais il ne m’avait pas préparée à ça. Il m’appelait “Bébé”. J’étais sa princesse. Il était tout pour moi. » Ça ? Aurélie est enceinte, en ce jour du mois de mars 2010, lorsque son compagnon de l’époque, Jean-Marie, lui annonce au téléphone la mauvaise nouvelle : Daniel s’est fait tirer dessus. En déplacement en Corse, elle prend le premier avion pour Marseille, où elle est cueillie par la police qui a quelques questions à lui poser. Elle ne leur apprend rien et n’apprend pas grand-chose d’eux non plus, mais Jean-Marie en sait un peu plus : il était avec Daniel dans la voiture lorsqu’ils ont repéré ce véhicule qui les serrait de près. Convaincu d’avoir affaire aux flics, Daniel s’est débrouillé pour immobiliser sa voiture et s’en extraire pour aller leur parler, pas forcément gentiment. Il tombe sur deux hommes grimés, avec des perruques de femmes sur la tête, qui ont aussitôt ouvert le feu. Il n’a reconnu personne. Il a juste eu le temps de revenir sur ses pas, de reprendre le volant et de démarrer, avant de percuter quelques mètres plus loin un camion et de mourir. « Il s’est sacrifié », lâche Jean-Marie. Aurélie est sous le choc.
La police ne parvient pas à identifier les auteurs, mais la « petite » (elle mesure 1,60 mètre, deux centimètres de plus que sa mère, cinq de moins que son père) est sûre d’elle : l’histoire selon laquelle le partage du butin de Gentilly aurait fait des malheureux, reprise en boucle, ne tient pas debout. « C’est par peur qu’ils ont tué mon père, dit-elle. Il ne se sentait pas menacé, mais, dans ce milieu, tout est possible. » Qui ? Pourquoi ? Aurélie aimerait évidemment en savoir plus, avoir par exemple la certitude que Daniel n’a pas été trahi par l’un de ses proches, lui qui, ces derniers temps, ne prenait aucune précaution particulière.
En attendant, pas question de laisser le petit empire se faire dépecer. Aurélie a beaucoup appris ces dernières années. Elle assume tout, ne rejette rien, surtout pas son père, ce teigneux dont elle a fait son « héros » et auquel elle ressemble tant. « Il aurait été trafiquant de drogue, je l’aurais peut-être pris autrement. Mais c’était un voleur. Les stups, il était contre. Adolescent, dans ces quartiers nord de Marseille où il a grandi, abandonné par ses parents, il pouvait voler quatre, cinq, six motos ou voitures dans la journée. Je lui ressemble. Je suis plus dans le rapport de forces que dans les trafics. Je suis effacée, mais je me laisse pas faire. »
Aurélie n’est pas seule. La police judiciaire parle du « clan Merlini », elle évoque plutôt des « liens d’amitié ». « Une famille », dit celle qui s’emporte à chaque fois qu’on l’appelle « Sandra Paoli », comme l’un des principaux personnages de la série Mafiosa, avec laquelle elle ne se sent guère de points communs : « Moi, je ne tue pas mon frère et je ne suis pas gouine ! » C’est dit et c’est clair, il n’empêche qu’elle n’a besoin de personne pour faire régner l’ordre dans les boîtes de nuit qu’elle gère. « On a une morale, réplique-t-elle un jour, énervée, à un policier qui s’étonne qu’elle règle tous ses achats en espèces. Nous, on est intègres avec les amis ! » « C’est du recel », intervient le fonctionnaire. « Si vous voulez. Ça m’est égal. Je vous dis la vérité : je vis de mes économies et de l’argent que mon père nous a laissé. »
Mais Aurélie sait que le pire peut arriver. Le patron de l’Office central de lutte contre le crime organisé, le commissaire Franck Douchy, n’a-t-il pas glissé à l’oreille de Karim Maloum, membre associé de la Dream Team, que les prochains sur la liste des victimes de règlements de comptes seraient Marie-Jeanne Bozzi et elle, Aurélie Merlini ? Pour ce policier généralement bien informé, ces deux femmes ont en commun un désir de vengeance, la première depuis l’assassinat de son frère, et la seconde depuis celui de son père. Ce pronostic remonte au mois de février 2011. Il se révèle juste : trois mois plus tard, Marie-Jeanne Bozzi est abattue de plusieurs balles dans le dos sur son territoire : cette commune corse dont elle était maire (voir plus loin). C’est un tournant dans l’histoire criminelle de cette île où, normalement, on protège les femmes. Alors, pourquoi elle ? C’est une idée qu’Aurélie garde dans un coin de sa tête, même si elle sait la police capable de « poucettes », comme on dit dans le jargon, autrement dit de faire courir des rumeurs pour que les voyous s’entretuent allégrement. L’une de ces rumeurs revient justement avec insistance. C’est Aurélie, colporte-t-on, qui aurait commandité le plasticage de la Belle Époque, une discothèque de Volx (Alpes-de-Haute-Provence) appartenant officiellement à la sœur des frères Saccomano. Elle a beau clamer que ce n’est pas vrai, rappeler que l’établissement a déjà été victime de tirs qui ne venaient pas d’elle ni des siens, elle mesure bien le danger que lui fait courir ce bruit.
Ce matin du 29 octobre 2012, Aurélie sort assez tôt de chez elle, une maison isolée dans les pourtours verdoyants d’Aix-en-Provence, et se hisse à bord de son puissant 4×4, direction Oraison, où elle a racheté, avec un crédit précise-t-elle, une boîte de nuit où elle gère tout, jusqu’aux flyers. À peine a-t-elle parcouru une centaine de mètres qu’elle entend une rafale. Elle comprend tout de suite de quoi il retourne et enfonce la pédale de l’accélérateur sans demander son reste, surtout sans un regard sur cette jambe qu’elle sent touchée par les balles. La lunette arrière est fissurée, mais la vitre renforcée, à sa gauche, n’a pas explosé, la préservant probablement du pire. Elle sent qu’elle saigne, mais parvient à mener son bolide jusqu’à la gendarmerie la plus proche. « On m’a tiré dessus », souffle-t-elle avant de s’évanouir.
Aurélie après Marie-Jeanne, comme l’avait prédit le commissaire Douchy… Comme si le temps des femmes était arrivé.
« Quand j’ai parcouru ces cinq kilomètres, raconte-t-elle trois ans plus tard, une Marlboro entre les doigts, j’avais l’impression que mon père me parlait. “Vas-y, Aurélie !” J’ai juste regardé derrière, persuadée qu’ils allaient me suivre pour me finir. J’ai pris trois balles sur les trente-deux tirées. Ils n’étaient pas là pour me blesser, mais pour me tuer, sur ce même chemin où mon père avait été pris en chasse. J’étais une menace pour eux. Ils avaient décidé de me lever du milieu, convaincus que je les mettrais à terre. Je n’ai pas eu peur, même quand ils m’ont tiré dessus. Le problème, ce sont les complications que j’ai eues. Je n’ai pas pu marcher pendant deux ans. On a même parlé de m’amputer. Ça m’a forgée. Si c’était un avertissement, ça n’a pas eu l’effet escompté. Ça m’a rendue encore plus déterminée. Je préfère mourir que me faire racketter. Si j’avais écouté mon père, je n’en serais pas là, mais je n’ai jamais écouté personne, à part moi-même. »
« Ils » ? « Ceux qui t’ont tiré dessus ne sont pas ceux qui ont tué ton père », croit pouvoir lui dire un policier. « Lili » (un de ses surnoms) apprend au passage que la police judiciaire aurait pu stopper les tueurs dans leur élan. Une écoute téléphonique annonçait en effet une action pour ce matin-là, seul un problème de communication entre les états-majors parisiens et marseillais aurait empêché la mise en place d’un dispositif préventif. L’écoute ne vaut évidemment pas preuve, mais d’autres éléments seraient intervenus depuis pour étayer les soupçons : c’est bien elle qui était visée, pour une histoire de concurrence dans le monde de la nuit. Ceux qui ont tué son père, c’est certain, étaient un cran au-dessus en termes de professionnalisme : non seulement leur voiture n’a jamais été retrouvée, mais on ne l’a vue passer nulle part, pourtant Daniel Merlini était étroitement surveillé par la police…
« Mon père avait une longueur d’avance, commente Aurélie alors qu’elle marche de nouveau sur ses deux jambes. Il savait que ça se finirait comme ça. S’il avait été vivant, je ne me serais pas fait tirer dessus, mais notre vie, on l’assume. » Avec ses hauts et ses balles. Et les survivantes, mère et fille, se demandent tous les jours ce que ce père aurait fait à leur place s’il était encore là.
Les ennuis ne sont pas terminés. Prise dans les filets conjoints de la brigade de répression du banditisme de Lyon et de l’Office central de lutte contre le crime organisé, Aurélie Merlini se retrouve dans l’organigramme d’un gang constitué, selon l’accusation, « en vue d’attaquer un centre fort ». Quarante-huit heures après une nouvelle opération chirurgicale, elle est interpellée, quatre mois seulement après la tentative de meurtre dont elle a été victime. Transportée à Lyon en ambulance, sous escorte, contre l’avis des policiers marseillais, Aurélie avait compris qu’il se tramait quelque chose en apprenant l’arrestation de son compagnon, la veille. C’est d’ailleurs de lui que lui parlent maintenant les enquêteurs, lui reprochant presque d’être en contact avec cet homme. « Mais je vis avec lui ! » proteste-t-elle. Et Karim Maloum, et Daniel Bellanger, alias « Babar », anciens complices de son père et voyous patentés, pourquoi les recevait-elle à la maison ? « Je n’allais pas inviter des juges à dîner ! » riposte Aurélie, qui éconduit la policière chevronnée qui s’approchait pour faire avec elle un selfie. Les faits ? Un box dans lequel les enquêteurs ont déniché un important arsenal d’armes en tous genres, au milieu duquel un sac contenant une plaque d’immatriculation et un sachet de kit main libre sur lesquels on aurait retrouvé son ADN…