Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Chapitre 4 : Les Méditerranéennes

Chapitre 4

 

Les Méditerranéennes

 

Le milieu, c’est bien connu, a son épicentre autour de l’arc

méditerranéen. Corses, Marseillais, Toulonnais et Niçois ont tenu le haut

du pavé tout au long du e XX siècle. Une culture communicative, si l’on en

juge par le nombre de femmes qui leur ont emboîté le pas, avec le même

appétit, la même volonté hégémonique, la même force de caractère et une

gouaille qui leur est commune.

 

Diamanta, la femme qui rêvait de diriger Marseille

 

Si elle avait été un homme, elle aurait voulu Marseille tout à elle. Femme, elle a pris sa part. Une grosse part : Diamanta avait faim, et elle « avait la chatte », dit-elle, comme d’autres proclament qu’ils « ont les couilles ». « C’est Pablo Escobar en femme », dira d’elle un jour un grand quotidien régional à son sujet. Parce qu’elle a touché aux stupéfiants, entre autres, à l’instar des grands bandits phocéens – spontanément multicartes –, elle a toujours eu plusieurs fers au feu, n’ayant peur ni du racket, ni des machines à sous, ni des armes.

Diamanta dit « nous » en parlant de ce milieu auquel elle appartient ni plus ni moins qu’un homme.

« Je suis une femme, mais j’ai des principes. Si tu te mélanges avec nous, tu acceptes les conditions. Tu marches droit, sinon tu payes les conséquences. Nous, on est corrects. Tu es avec nous, on est corrects avec toi. Tu veux nous enculer, on t’enculera avant. Je sais que je suis hors la loi, mais je m’en tape. S’ils nous prennent, tant mieux pour eux ! Pleurer parce que tu te retrouves en prison ? T’avais qu’à faire la gentille fille, coiffeuse ou serveuse, honnête citoyen ! » Elle poursuit : « Ma vie n’est pas celle d’une femme au foyer. J’ai aimé c’te vie, j’ai aimé l’adrénaline. » Elle raconte ce jour où elle fut prise en chasse par des motards de la police alors qu’elle conduisait sans permis avec quelques « trucs » (des cartes bleues) dans la voiture :

« Ça a commencé à la sortie de chez moi, se souvient Diamanta. C’était un 14 juillet. J’ai grillé un feu orange. Ils se sont mis derrière moi. J’ai tracé jusqu’à Aubagne. J’avais une BM coupée série 3. L’un des trois hommes qui était avec moi a jeté les cartes. Je roulais à 220-230 à l’heure. Je les ai rendus fous. Ils ont appelé un hélicoptère à la rescousse tellement ils avaient peur de me perdre… Quand les motards sont arrivés à mon niveau, j’ai basculé à la place du passager qui a pris la mienne, sans ralentir. Je crois qu’ils ont vu notre manège, parce que, au moment où tout s’est arrêté, le motard s’est adressé à moi : “C’est toi, Barbie, qui conduisais !” »

Barbie ? Elle en a le look : blonde platine aux yeux verts. De surcroît, l’enfant terrible des quartiers sud porte ce jour-là un petit haut rose satiné. Au procès, elle a assumé cette séquence digne de cascadeurs professionnels. Ils lui ont « collé six mois ferme » sans tenir compte du fait qu’elle n’avait ni fumé un joint ni bu le moindre verre d’alcool, elle qui ne consomme que de l’eau et du chocolat chaud, et déteste la drogue…

« Je reste sobre, dit-elle, cela me permet d’être toujours à l’affût. Je ne tourne jamais le dos à la porte. Le seul vice que j’ai, c’est la Marlboro. »

On l’appelait encore « Nini » (avant qu’elle se découvre une passion pour les diamants) quand elle a appris à conduire des voitures, au volant d’une Renault 4L volée, sur des chemins de campagne, alors qu’elle n’avait pas 14 ans. Elle pilotait déjà les deux-roues depuis un an, depuis qu’on lui avait offert son premier Chappy, une sorte de scooter. Elle est passée au MBK Booster, puis à la voiture. Comme ses jambes de gamine étaient trop courtes pour atteindre les pédales, elle a innové en greffant sous ses chaussures des talons faits maison, en réalité des cannettes en métal. Une sous chaque pied. Elle a tout de suite aimé la vitesse, virus transmis par ses oncles qui roulaient en BMW 635 GT turbo et plutôt de l’autre côté de la ligne blanche, celui des gens fâchés avec le code de procédure pénale. On lui a très vite retiré son permis : ceinture de sécurité oubliée, ligne continue négligée, excès de vitesse, c’était trop pour la préfecture. Elle s’en est longtemps sortie sans ennuis, ayant depuis toute petite un certain don pour la tchatche et une bonne pratique de l’art d’embrouiller le gendarme.

Nini a beau avoir un petit gabarit et ne pas avoir de frère, elle aime la bagarre et n’en rate pas une. Les filles qui s’y frottent s’en tirent soit avec une minerve, soit avec des béquilles, soit avec la chemise tachée de sang. Au point qu’elle se retrouve très vite, à l’adolescence, avec quatre plaintes sur le dos et un début de sérieuse réputation dans le quartier où l’un de ses oncles tient un bistrot, comme son père, tout comme ses grands-parents qui avaient aussi un pied dans les boîtes de nuit, un secteur commercial contrôlé par les malfrats. Elle s’est construite auprès de ces hommes qui savent ce qu’est une machine à sous, une barrette de shit, une liasse de billets, un « coup de pression », tous ces réflexes qu’elle apprend « sur le tas » : repérer les flics « qui nous empêchent de travailler » et « détester les indics » qui finissent toujours par se faire griller, parfois directement par ceux qui les emploient. Elle sait que, lorsqu’ils l’arrêteront, les flics essayeront de lui « monter la tête » en lui disant par exemple que sa mère a parlé, et qu’il faudra alors répondre sans hésiter : « Je sais, c’est moi qui lui ai dit de mentir. » Que, le cas échéant, on peut toujours se faire conduire à l’hôpital en simulant un malaise. Elle a commencé à prendre goût au jeu en accompagnant ses tontons au Love’s, fameux casino de Monaco, plaisir auquel elle s’adonnera en éclusant les salles de jeu d’Espagne et du Maroc.

La Marseillaise a 16 ans quand, avec une bande de garçons, elle « met à l’amende » ses premiers pigeons, autrement dit use de la force pour leur soustraire scooter ou porte-monnaie, voire les deux. Elle ne manque de rien, mais travaille son image de marque. « Je gazais, dit-elle. Je donnais des coups. J’étais un vrai garçon manqué, toujours en baskets, toujours prête à faire des conneries. J’aimais la racaille. On se faisait plaisir. » Délaissant l’hôtellerie à laquelle la destinait son CAP, Diamanta se met en couple avec un garagiste et se lance dans le trafic de voitures à destination du « bled », Algérie, Maroc ou Tunisie.

« Trois voitures volées dans la journée, ça faisait 15 000 euros qu’on partageait en trois. Je vendais à des clandestins en disant que c’était un “coup d’assurance”, alors que ça venait d’un car-jacking. »

Elle fait aussi dans les vols à l’arraché : elle pilote le scooter, le garçon arrache le sac. Elle en dépose un autre (garçon) devant une bijouterie, le temps qu’il fasse son coup. Un jour, prise en chasse par la police au volant d’une Peugeot 205 GTI, elle a un accident et se retrouve dans le coma. Ses oncles sont partagés : fiers d’elle, ils voudraient en même temps qu’elle arrête tout…

Son physique pourrait la griller facilement, tant les blondes sont rares dans cet univers, mais il est un atout à l’heure de faire des affaires : Diamanta passe bien. À la différence de quelques autres, elle se défend d’avoir été utilisée par les garçons :

« Je mangeais autant qu’eux, moitié-moitié. Il y en a qui ont voulu m’escroquer, je les ai niqués par la suite. La parole fait l’homme. Quand tu m’oublies, je t’oublie. J’essaye de me faire respecter. Si j’apporte une affaire, je prends plus que les autres. Je sais installer la confiance. »

Elle n’a pas seulement reproduit le savoir-faire de ses oncles, bien qu’ils aient apparemment tenté de la freiner, elle a aussi repris leurs mots, les mots des voyous. « Salis notre nom avec la police, on s’en bat les couilles, mais ne fais jamais le tapin », a fini par dire celui qui avait fait un petit bout de carrière de proxénète.

« Ils auraient essayé de me mettre sur le trottoir, j’aurais vidé mon chargeur », plaisante à peine la jeune femme, elle qui a appris avec les hommes le maniement des armes, élément consubstantiel de la panoplie du voyou. Elle a compris en voyant les « condés au cul » d’un autre oncle qu’elle ne toucherait jamais à l’héroïne. En revanche, à 17 ans, elle revend des cachets de Doliprane dans les raves en racontant que c’est les meilleurs « ecstas » (ecstasy) qu’elle a jamais vus. Cent francs pièce. Son moteur, elle qui ne manquait de rien ? « Je voulais être une débrouillarde, avoir mon argent à moi, m’acheter des sous-vêtements Lacoste en disant qu’une gentille copine me les avait offerts. » Les garçons, elle met ça de côté : les affaires d’abord.

Sa première rencontre avec les « condés » ne la marque pas particulièrement. Bien préparée, elle nie, non sans s’être mise d’accord au préalable avec son complice. Encore mineure, elle sait qu’elle ne risque pas grand-chose. On lui demande ce qu’elle fait avec des chèques volés dans son sac, remplis d’une écriture qui ressemble à la sienne… « Je ne sais pas écrire », réplique-t-elle.

Diamanta est attirée par le grand banditisme et ne le cache pas, même si le milieu a toujours davantage valorisé les hommes que les femmes. Petite, elle pleurait pour monter dans les belles voitures de ses oncles, maintenant elle a les siennes : Audi S3, VW Passat W8, Porsche Cayenne, Mini Austin Cooper et tous les prête-noms qui vont avec… Ce n’est pas de sa faute si elle aime ce qui brille et assume Marseille et ses excès, elle, l’une des rares filles du coin à être « montée » sur des agressions :

« Marseille, c’est chaud. Les tueries, c’est pas une réputation usurpée. Les Marseillais rigolent pas. Si je te dis : “Je vais te faire ça”, je vais te le faire. Je n’ai jamais tué qui que ce soit, mais j’en serais capable. Je suis née à Marseille, j’ai été élevée ici et j’aime la mentalité de ceux qui en ont une. »

Loin des toxicomanes qui « dorment debout » en tenant les murs du quartier, Diamanta se lance dans le shit à grande échelle avec des Lyonnais et quelques Maghrébins. Pas en spectatrice : elle assiste aux réunions entre hommes dans les hôtels de Tanger, Fès, Casablanca ou Meknès, supervise les passeurs et l’aménagement de planques dans les voitures ou l’importation de salons marocains truffés de résine. « Gucci », « Versace », « Cerutti », tels sont les noms donnés aux plaquettes de qualité supérieure qui n’ont aucun secret pour elle, pas plus que leur odeur. « On prenait aussi de l’olive, c’est le meilleur, le plus fort », affirme celle qui n’est jamais passée pour une novice auprès des vendeurs marocains, avec lesquels elle prend soin de rester sobre et réservée malgré les compliments – dans ce milieu, les femmes sont rares, exception faite des « michetonneuses », « elles ne vont pas chercher leur argent, mais attendent qu’on le leur donne » (voir chapitre 8).

Égale de son homme, qui est aussi son complice, Diamanta puise dans la cagnotte quand elle en a besoin. « Ce qui est à lui est à moi. » Il livre les quartiers ; elle collecte l’argent. Un jour, pourtant, elle se fait aider pour transporter jusqu’à la gare Saint-Charles un sac alourdi de billets (il y en avait pour 400 000 euros) qu’elle devait remettre à un homme en échange d’un justificatif. Parfois ça coince, par exemple quand on vous livre une mauvaise marchandise et qu’il faut remuer ciel et terre en Espagne pour retrouver le type et le menacer, parfois le séquestrer, jusqu’à ce qu’il rende les sous. Pas très agréable, mais shit et machette ont toujours fait bon ménage, d’après Diamanta…

« Quelquefois, poursuit-elle, il faut appeler du monde et montrer sa force, sinon tu te fais manger. Si tu te laisses monter dessus par le premier venu, c’est foutu. Tu dois montrer que tu es crédible, encore plus si tu es une femme. Les stups, c’est ce qui rapporte le plus. Il nous fallait des compteuses tellement il y avait de billets ! On doublait facilement la mise, surtout en période de pénurie. Tu mets un coup de barre aux jeunes, qui sont obligés de faire tourner leur réseau. Ils sont déterminés. Ils s’entretuent pour avoir le monopole. Ils veulent monter sur tout le monde ! »

La petite entreprise prospère, jusqu’au jour où un appel anonyme met la police sur la piste du garage de Diamanta et de son mari de l’époque. « Un jaloux », tranche-t-elle. Deux de leurs passeurs se font arrêter à Bayonne à bord d’une Safrane chargée de marchandise.

« Ils ont encerclé la maison, pas la peine d’espérer s’échapper par la fenêtre, se souvient-elle. Puis ils ont enfoncé la porte avec le bélier. Ils m’ont arrêtée comme si j’étais un homme, devant ma fille, qui n’a pas réagi. Ils ont cherché partout ! La maison, c’était Sarajevo ! Je suis partie avec mes tongs, un tee-shirt et un pantalon de survêtement… »

« Ta fille va aller à la DDASS ! » lui lance un policier pour la déstabiliser. « Non, mon beau-père va venir la chercher », répond-elle, obtenant finalement l’autorisation d’appeler sa famille… « Vous voulez que je vous dise que mon argent vient des stups ? lance-t-elle en interrompant le juge d’instruction. Ne comptez pas sur moi ! »

La semaine, Diamanta confie sa fille à sa belle-mère, qui la lui amène le samedi au parloir des Baumettes ; puis elle la garde auprès d’elle jusqu’au dimanche, non sans profiter de ces mouvements pour faire passer quelques messages aux amis. À charge pour elle de ramener au silence les voisines trop bruyantes, en gueulant par la fenêtre : « Fermez vos gueules, ma fille elle dort ! »

Elles finissent par se taire, mais Diamanta n’en reste pas là. Le lendemain, elle se fait ouvrir les portes des cellules des mineures qui se défendent comme elles peuvent : « Non, c’est pas moi ! » « La prochaine fois, je vous arrache la tête ! » L’une d’elles a tout de même droit à une raclée, avec l’aval des surveillantes qui ont parfois du mal avec la discipline. Le lendemain, dans la cour de promenade, la fille revient vers elle. « Excusez-moi, madame. » « Tu vas recommencer ? » « Non. » « Tu m’as mal parlé et tu as eu quoi ? » demande Diamanta en regardant les traces de coup. « J’ai glissé sur la savonnette, madame. »

Elle pourrait garder la petite auprès d’elle toute la semaine mais préfère « ne pas lui infliger le bruit des portes et des clefs ». « Elle n’a pas à subir ça », ajoute-t-elle.

Au collège, Diamanta « défendait les faibles » en ne reculant devant personne. En prison, « suceurs » et « suceuses » viennent quémander sa protection, qu’elle accorde au gré des présents qu’elle reçoit en retour, par le biais de la cantine. Gare à celle qui lui fait un tour de cochon, comme cette détenue qui, ne voulant pas balancer le nom de la fille qui lui avait offert un collier, a tout mis sur le dos de Diamanta : le jour où elle l’a retrouvée, à l’infirmerie, elles ont dû se mettre à huit pour les séparer.

Pendant son incarcération, la Marseillaise aux yeux verts est un peu la reine, la seule à pouvoir tenir les autres en respect, même les plus récalcitrantes. En signe de reconnaissance, le personnel la gratifie de tous les nounours en chocolat dont elle a besoin. Bientôt transférée dans une maison d’arrêt de la région Rhône-Alpes, elle se charge de nettoyer les bureaux des surveillantes, en fonction de quoi elle dispose d’un passe-partout, signe d’une certaine liberté de mouvement. Elle « tient » bien son aile, mais aussi celle où elle sert les repas. Elle distribue quelques coups, avec parcimonie. Une fille se permet de se faire passer pour elle sur un forum de prisonnières ? Elle l’avertit une première fois, mais la fille récidive en commettant de surcroît l’erreur d’appeler un mec dans la prison où est incarcéré son propre mari. Coups de tête, de genou et de poing, elle ne lésine pas sur la sanction ; le mari se charge de son côté de massacrer celui qui a pris l’appel. On appelle ça une correction coordonnée.

Diamanta est alors convoquée au prétoire. « C’est pas moi. » Une surveillante prend sa défense : « Elle n’a rien vu. – Sûre ? – Oui. » On la fait revenir trois fois. Elle n’a toujours rien vu. Verdict : relaxe. « J’aurais fait le mitard avec fierté », commente Diamanta avec le recul. « Débrouillarde, ajoute-t-elle, tu l’es ou tu l’es pas. » Visiblement elle l’est, et ne se prive pas de racketter les autres quand elle n’a pas reçu ses mandats. Et si une victime porte plainte ? Elle réplique en déposant plainte à son tour.

Mais Diamanta s’est aussi fait des amies, selon les mêmes règles qui prévalent dans les prisons pour hommes : les plus affûtés se reniflent, marchent ensemble en cours de promenade et finissent par planifier une future collaboration s’ils sont en confiance. Elle croise en chemin Aurélie Merlini, qui a longtemps tenu une discothèque à la mode, avant de se mettre dans la peau de son père, dont elle était la fille adorée jusqu’à son exécution. Avec une fille comme elle, elle peut tout partager, elle qui a grandi dans le milieu et ne vit que pour lui (voir chapitre 5). Elle noue aussi une relation fraternelle avec Christelle, poursuivie pour avoir importé en France des containers de crevettes surgelées truffés de drogue (voir chapitre 7). Elle se verrait bien placer quelques machines à sous dans les bars avec elle, convaincue que, si l’on est « droite » et « carrée », ce n’est pas si dangereux. Pourquoi ne pas profiter du fait que Christelle connaît les « bonnes personnes » ? Non seulement c’est une activité lucrative, songent-elles en tournant en rond dans la cour, mais, en cas de pépin, les peines ne sont pas si lourdes… Elle a encore noué un lien fort avec cette Serbe prénommée Anita (voir chapitre 7), pour qui elle a fait entrer 20 000 euros d’un coup au parloir. Ou avec cette Roumaine de Lyon, une fille « sincère, en qui j’ai vu que je pouvais faire confiance », qui a commencé comme pickpocket avant de faire venir quelques filles du pays, bonnes pour le vol en série.

« Elle fait des ménages au noir et vous voulez la faire passer pour Pablo Escobar ? » interroge à l’audience son avocat, M Denis Fayolle, tandis e qu’elle se protège de sa main pour échapper aux photographes. « Elle était en vacances avec nous », clament en chœur tous les autres mis en examen. La brigade des stupéfiants a peu d’éléments à charge contre elle, juste une bribe de conversation téléphonique où on entend quelques mots d’elle : « Prépare les affaires. » Le téléphone, elle s’en méfie depuis ce jour où, très jeune, elle avait utilisé le sien alors qu’elle et ses amis avaient été accueillis d’un tir de fusil par un diamantaire qu’ils avaient eu l’idée de cambrioler ; elle s’était enfuie à travers les collines, avait pris soin de nettoyer ses chaussures, mais avait passé cet appel en trop… Heureusement, son alibi était solide : elle ne pouvait pas être sur ce braquage, puisqu’elle se faisait les sourcils chez son esthéticienne !

Après dix-neuf mois de préventive, entre 2007 et 2009, Diamanta est remise en liberté, mais ne tient pas très longtemps : elle retourne en prison trois mois plus tard après une plainte pour extorsion de fonds déposée par un assureur, lequel envoie un courrier le jour du procès pour dire qu’elle n’a finalement rien à voir avec cette histoire, lui ouvrant la possibilité de réclamer une indemnisation… pour les onze mois passés en prison. Elle sort, mais replonge au terme des trois mois désormais fatidiques, pour purger de nouveau… trois mois de prison. Au cours desquels elle garde le cap : survêtement Gucci, baskets Adidas, toujours propre, le plus important étant de « rester au-dessus ».

L’affaire suivante est plus compliquée. Une embrouille à la marseillaise qui a mal tourné. Un décès « accidentel », une nuit, à 2 heures du matin, en plein quartier et devant de nombreux témoins qui l’accusent, elle et son mari. Une balle perdue sur fond de dette liée au trafic de drogue, selon les enquêteurs, la victime est un lointain cousin de la jeune femme.

Quand la police frappe à sa porte, Diamanta vient d’avoir 27 ans et elle est enceinte. « On a pris ta mère », lui glisse un fonctionnaire. Elle fait semblant de tomber dans les pommes, comme son oncle le lui avait suggéré, et c’est en chemise de nuit et en chaussettes qu’elle atterrit en prison. « Bon courage ! Tu pars pour une affaire criminelle », lui glisse un policier. « Bon courage à vous pour le dossier ! réplique Diamanta. Tu vas me faire quoi ? T’as rien ! Tu me nargues, je peux être ironique, moi aussi ! »

Diamanta a connu la brigade des stupéfiants, la brigade de répression du banditisme, voilà qu’elle a affaire, pour compléter le tableau, à la brigade criminelle. Des vols et des escroqueries, elle en a commis un certain nombre et elle est passée à travers, comme si rien n’accrochait sur son dos. Elle a connu les téléphones bidon qu’on jette dans les égouts après un « go-fast », un de ces transferts rapides de stupéfiants dans lesquels elle pilotait volontiers la voiture ouvreuse, louée sous un prête-nom, détectant à la ronde douaniers et gendarmes, décrétant la pause du convoi en cas d’alerte. Mille cinq cents kilomètres d’une traite, ça ne la dérangeait pas. Elle a recruté dans les quartiers nord des michetonneuses, des « crasseuses » pour faire de la figuration dans le convoi, les pare-chocs remplis de cannabis… Elle a fait entrer en détention produits de beauté, parfums, viande, cartouches de cigarettes, de l’argent pour corrompre. Mais là, il y a eu un mort…

Arrivée en prison, elle récupère les baskets d’une fille libérable, sûre cette fois de s’installer pour un moment, même si elle ne voit pas tout à fait les choses comme ses accusateurs : pour elle, il s’agit d’un crime passionnel sur fond de tromperie, sinon jamais elle et son mari n’y seraient allés avec leurs propres téléphones et la voiture en règle…

« Tu m’as serrée, je vais prendre le maximum », lance-t-elle au juge à l’occasion d’un nouvel interrogatoire. « C’est quoi, la différence entre un revolver et un calibre ? » l’interroge le magistrat. « J’en sais rien ! » « Tu peux me les dessiner ? » « Et ces gros dépôts à la banque ? » « Tu es plus au courant que moi », dit-elle en se levant. « Rasseyez-vous ! » « Non. Je retourne aux Baumettes. Tu fais les questions et les réponses, c’est pas la peine ! » « Ça suffit ! » « C’est pas parce que tu es juge que tu vas me monter sur la tête ! » Le tout sans lui confier, ce qui aurait pu détendre l’atmosphère, que, gamine, elle avait rêvé de devenir magistrat parce qu’elle pensait qu’ils gagnaient beaucoup d’argent…

Enfermée et enceinte de cinq mois, Diamanta refuse de séjourner à la nurserie. « J’étais bien à l’étage, dit-elle. Je voulais pas me retrouver avec que des femmes enceintes. Je préférais les petites racailles, les filles de quartier. » L’administration est aux petits soins, mais sa grossesse ne l’empêche pas de se bagarrer s’il le faut, par exemple pour faire taire cette vague parente qui « dit du mal de la famille ». La police l’escorte le jour de l’accouchement, à terme. Elle donne le biberon un bras accroché au lit avec les menottes, mais ses « gardes du corps » se montrent souples à l’heure des visites : elle fait venir qui elle veut.

Condamnée à deux ans de prison avec sursis pour les stupéfiants, mais relaxée en appel Diamanta est considérée comme « primaire » lorsqu’elle comparaît pour la première fois devant les assises, un avantage non négligeable. Au procès, elle joue le rôle que lui a assigné son avocat : un jean Diesel, deux tresses de gamine et des ballerines bidon aux pieds, elle proscrit le tape-à-l’œil et les tenues flambantes. Un vrai don de caméléon qui la rend très adaptable, capable de « faire la peuchère » (la fille perdue) une heure après avoir affiché un look panthère, au risque de provoquer l’avocat de la partie civile, qui clame : « Elle voudrait passer pour une sainte-nitouche, mais les garçons, chez elle, elle les fait trembler ! »

Peu enclin à suivre la thèse du crime passionnel, le tribunal lui inflige neuf ans de prison. Cette fois, elle reste quatre années pleines sous les verrous, mais elle positive, comme à son habitude, pas seulement en revendant des trousses de toilette (complètes) entre 600 et 1 000 euros ou en faisant sortir vers l’extérieur des bijoux fabriqués à l’atelier, à charge pour la famille de les revendre.

« La prison, c’est dans la tête. Soit c’est elle qui t’a, soit c’est toi qui l’as. C’est tout psychologique. On réfléchit à ce qu’on va faire, à ne pas tendre la perche pour se faire battre. On écoute, on observe. J’étais bien avec les surveillantes. Je leur offrais du Coca, un paquet de cigarettes, et en avant. J’avais la douche trois fois par jour. J’en faisais profiter les copines, comme la femme à B. ou à C. [NDA : de gros voyous marseillais.] Les autres, je les faisais payer. Je parlais au téléphone avec mon mari jour et nuit. Les surveillantes savaient, mais pas de problème. Quand il fallait mettre le holà pour ramener le calme, je m’en occupais. Devant moi, personne ne cassait les pieds à une surveillante. Une fille la traitait d’enculée ? J’intervenais tout de suite : “Excuse-toi !” »

Diamanta obtient facilement ce statut d’« auxi », source de bien des privilèges. C’est elle qui gère l’entretien des lieux, les machines à décaper les sols, et qui supervise toutes les autres « auxis ». Elle qui décide quand on va lustrer et cirer telle ou telle aile de la prison. Et, ce jour-là, tout le monde s’y met.

« Ma cellule, c’était la plus belle. J’avais mis des tapis par terre, des photos de la famille au mur. J’avais 30 à 40 survêtements, 15 à 20 paires de baskets, deux chaines Hi-Fi, les plaques chauffantes et une vraie couette, que j’avais échangée contre du shit… Il me manquait rien, à part mes enfants, à qui j’envoyais des jouets par le biais des maris des détenues. Ce sont les surveillantes qui ont pleuré quand je suis partie. Le chef s’est déplacé pour me dire au revoir. Je sais que je leur manque… ».

Trois mois après sa libération conditionnelle, Diamanta pose un regard attendri sur ce passé en mode voyou turbo, parfaitement assumé : « J’ai tenu mon rang. J’ai su rester à ma place. Je n’ai pas pété plus haut que mes fesses. Tu dois te souvenir que tu n’es pas un homme. Tu peux avoir du charisme, mais reste à ta place. Prends ton pain et fais en sorte qu’on te respecte. Chaque fois que j’ai eu un problème, je l’ai réglé moi-même. Je n’étais pas “la femme de”. Beaucoup de femmes ne sont que les accessoires de leur parrain de mari. C’est pas ma mentalité. »