Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Chapitre 9 : Grandes et petites voleuses

Chapitre 9

 

Grandes et petites voleuses

 

Le vol est un art qui consiste d’abord, au-delà de l’adresse, à passer

inaperçu. Quelques pickpockets sont entrés dans la légende du crime,

mais les femmes (pour beaucoup d’entre elles venues des pays de l’Est)

ont aujourd’hui massivement investi ce secteur lucratif. Rarement

autonomes, elles appartiennent à des réseaux qui planifient le

cambriolage comme une activité industrielle.

 

Angelina

 

Elle se prénommait Doris et c’était une vedette dans le petit monde des pickpockets. Noire américaine, « elle avait des mains immenses », se souvient son avocat, Me Jean-Louis Pelletier, qui l’a défendue à plusieurs reprises. Immenses, mais aussi expertes ces mains, à chaque fois que son défenseur entrait dans la petite pièce tenant lieu de parloir, elle se frottait à lui en susurrant d’une voix mielleuse : « Pelletier, Pelletier ! » et, deux minutes plus tard, exhibait malicieusement le portefeuille de son visiteur, qu’elle avait dans le même élan extrait discrètement de sa poche intérieure, sans qu’il s’aperçoive de rien.

Un cas isolé et plutôt amusant dans l’univers des voleuses, où tout est bien plus organisé qu’il n’y paraît, où chacun a sa place, sa fonction. Les plus disciplinées dans ce domaine étant certainement les Roms originaires de Serbie, à en croire Angelina, désormais « rangée des voitures », qui campe en quelques mots cette allure reconnaissable entre toutes : jupe sous le genou, décolleté proscrit, cheveux attachés, pas de talons avant d’être maman.

« Pour la population française, qui met tous les Roms dans le même sac, nous sommes des voleurs de poules, mais c’est plus compliqué que ça, poursuit cette femme née en région parisienne. Chez nous, Roms de Serbie, les filles ont un statut à part. Elles sont un peu comme une maison ou une voiture. Les parents les retirent de l’école vers 10-11 ans pour être sûrs qu’elles ne fréquentent pas de garçons et restent vierges jusqu’au jour où ils les vendront à la famille qui proposera la meilleure dot. Le prix dépendra de la qualité : si elle est vierge et si elle vole bien, il pourra monter jusqu’à 200 000 euros, en cash et en petites coupures. Une mineure est rentable à 300 %, dans la mesure où elle est relâchée après quarante-huit heures en cas d’arrestation. Pour une majeure qui ne serait plus vierge, le prix chute. Un de mes oncles est allé chercher l’autre jour une fille en Allemagne. Comme elle avait déjà 19 ans, il l’a eu pour 120 000 euros. C’était une fille d’“occasion”, comme on dit chez nous… »

On ne s’improvise pas voleuse. Les filles apprennent sur le terrain auprès de leur mère, qu’elles accompagnent sur les marchés dès l’âge de 7 ans. Elles leur transmettent l’art de faire les poches comme un artisan transmet son savoir à un élève, en espérant bien se faire un jour rembourser cette formation sur le marché communautaire. Cibles prioritaires : les étrangers, noirs et arabes, réputés conserver des espèces sur eux et moins enclins à appeler la police en cas de souci. Ces mères de famille ont un défi à relever : rendre leur petite aussi efficace que possible, faire en sorte qu’elle ait vraiment la « main », non sans oublier de lui inculquer les bases de la vie de famille, ménage et cuisine. Lui apprendre à voler de ses propres ailes, si l’on peut dire. Car elles le savent depuis le jour de l’accouchement : leur fille va partir, très vite, rejoindre une autre famille. Certaines s’attachent à leur progéniture féminine, au risque de voir le « bétail » se déprécier, d’autres voient le bon côté des choses : la rentabilité, le business, cette vie de pacha sur le dos des gains de la petite, avec le bonus en bout de course, la dot qui permettra d’embellir le domicile familial ou d’acheter une caravane.

Les premiers membres de la communauté ont atterri dans les bidonvilles de Montreuil, puis ils ont commencé à construire en dur, le plus souvent sans permis, entre Livry-Gargan et Le Raincy pour les plus aisés, du côté d’Aulnay et du Blanc-Mesnil pour ceux qui avaient moins de réussite. Des maisons couvertes de marbre du sol au plafond, où les enfants ont tous les droits les premières années, même celui de monter sur la table, comme s’ils devaient en profiter avant de découvrir ce qui les attend. « L’hyper-liberté avant les menottes », résume avec une froide lucidité Angelina, passée par toutes ces étapes. Avec quelques limites tout de même pour les filles, qui n’auront jamais vraiment la parole et devront rester « pures », à la différence des garçons.

« On dit “travailler”, mais travailler, c’est voler », résume notre interlocutrice. Sa vie de petite voleuse est loin derrière elle. Les filles commencent en faisant les poches et les sacs à main, puis elles passent à l’étape supérieure, le cambriolage de pavillon et d’appartement. Les mères les couvent comme la poule ses poussins. Elles leurs enseignent comment détecter le policier, le « méchant », surtout quand elles auront plus de 16 ans et courront le risque d’être incarcérées. Elles leur inculquent le flair. Les petites n’ont pas fait beaucoup d’école mais elles sentent très vite si elles sont suivies. « C’est en elles, poursuit Angélina. Si tu as deux ou trois filles, elles peuvent rapporter jusqu’à 3 000 ou 4 000 euros les bonnes journées. Il y en a qui sont nées pour ça. Elles travaillent, c’est plus fort qu’elles. Elles sont comme des robots : si elles ne volent pas, elles sont malades. Elles se sentent inutiles et se plaignent : “Mon mari ne va pas m’aimer.” C’est leur destin. Celle qui se défile n’est plus bonne à rien. Elle ne se mariera pas ou atterrira dans une famille où on va lui faire la misère, où elle devra se lever tous les jours à 5 heures du matin pour s’occuper de la maison… »

Elles vont « chourave » (voler), elles vont « se gave » les mains dans les poches. Elles se choisissent des faux noms pour tromper les fichiers de la police « Elles peuvent en avoir jusqu’à trente-six », plaisante Angelina. Jessica, Katia sont les plus fréquents, elles se font volontiers plaisir avec des prénoms américains, genre Kimberley. « Tu es née où ? » demandera le policier. « Serbie. » « Quel âge as-tu ? » « Treize ans », répondra-t-elle, même si elle en a bien plus, ce que trahira son niveau de langage, mais elles savent aussi faire semblant de ne rien comprendre, elles qui suscitent l’admiration de l’ancienne : « Elles sont tellement rusées qu’elles sont capables de manipuler n’importe qui, de monter toutes sortes de scénarios. À un moment, pour s’amuser et faire diversion, elles se sont toutes mises à dire aux policiers qu’elles s’appelaient “Hamidovic”, un patronyme musulman, alors qu’elles sont orthodoxes. Elles se sont passé le mot et la justice a mis longtemps avant de se rendre compte de la supercherie. »

Les « travailleuses » ont souvent effectué un petit stage d’observation au tribunal avec leur grand-mère, histoire de ne pas tomber des nues le jour où on les y traînera menottées. Elles savent à quoi sert un avocat depuis l’âge de 4 ans et connaissent l’angoisse du délibéré. Aux policiers comme aux juges, elles ne donneront jamais l’adresse de leurs parents. « Je vis avec ma grand-mère dans un camp », disent-elles. « Quel camp ? » « Dans le 77. On vit dans un camp. On a froid. » Elles ont vu faire leur mère. Elles sont tellement rodées qu’elles n’ont plus peur. Au sortir d’une garde à vue, elles ne rentrent pas à la maison, pour éviter les filatures et les foudres du chef de famille, qui, les bons jours, laisse éclater sa joie : « Ce soir, McDo pour tout le monde ! » Pas plus chic, histoire de maintenir la pression sur la petite, dont le mari, ce soir-là, est particulièrement fier…

Pour mettre de la distance entre chez elles et le lieu de leurs forfaits, elles prennent volontiers la route. Elles partent à trois, deux petites et une plus grande qui se met derrière le volant et gère les deux autres. Elles partent en Belgique ou en Allemagne, les deux destinations prisées en ce milieu des années 2010, où elles écument les maisons, à la recherche d’espèces ou de bijoux qu’elles planqueront dans les roues de la voiture, pas forcément assurée, ou dans leurs chaussettes. Pieds-de-biche et tournevis en main, elles ramassent tout ce qui est en or et savent où chercher : chambres, salles de bains, cuisine, jusque dans le congélateur (ne dit-on pas la « fraîche » pour désigner les espèces ?). Elles se repassent entre elles les bons coins, de bouche à oreille, et connaissent les exigences du métier : être au moins trois au moment d’attaquer un appartement, ruser pour endormir la vigilance des personnes âgées, par exemple en demandant un verre d’eau, tandis que l’autre fouille les lieux, ne jamais « taper » sur le chemin du retour au bercail, au risque de tout perdre…

Leurs premières règles annoncent un imminent départ de la famille. À l’approche du mariage, le « pire moment pour les filles », même si le système s’est récemment assoupli avec la possibilité de refuser deux ou trois maris pour les « gagneuses », les pères négocient le tarif entre eux. Un long marchandage dans lequel tout rentre en ligne de compte. Celle qui a la « main en or » part évidemment à un prix imbattable. Une fille à la peau blanche se vend plus cher, car elle a l’avantage de passer partout en Europe sans se faire remarquer. Si elle est jolie, le prix monte : c’est un investissement sur le futur, dans la mesure où elle fera de beaux enfants. Une peau mate, c’est 20 000 euros en moins. Les plus pauvres, ou les plus pingres, peuvent toujours aller chercher des filles en Italie, où les prix sont plus bas, sachant que la cérémonie elle-même coûtera facilement 100 000 euros.

L’argent, espèces ou or, est posé sur la table, devant témoins, le temps que les époux concluent (on raconte qu’il fallut une fois appeler une guérisseuse qui décréta que la mariée était… hermaphrodite, ce qui fit grand scandale). Le prix de l’amende a été fixé à l’avance au cas où la fille ne serait pas vierge. S’il s’avère par la suite qu’elle est infidèle, et que cela s’ébruite, les pères se revoient pour évaluer le montant du remboursement, éventuellement restituer la fille à sa famille, qui aura bien du mal à la remarier, avec un prix qui « tombera » à 50 000 euros. Car tout se sait dans la petite communauté des Roms de Serbie. Tout se sait et tout se voit, la réussite comme la misère, à la taille du pavillon, de la caravane, à la marque des voitures, à la dose de bling-bling, ces signes extérieurs que l’on montre aux voisins, qu’on connaît tous par leur prénom. Non seulement l’argent n’est pas tabou, mais on l’exhibe, du moins les hommes, qui sortent facilement la liasse de billets au bistrot, dans lequel la femme réfléchit à deux fois avant d’entrer, elle pour qui l’insulte suprême pourrait être : « T’es même pas capable d’apprendre à travailler à ta fille ! »

À l’opposé, chez les Roms de Roumanie, ce serait plutôt l’inverse : on vit dans un camp misérable, on n’hésite pas à « taper » alentour sans craindre les conséquences, on met volontiers les filles sur le trottoir, manche ou prostitution, et on se sacrifie tous les jours en espérant construire un petit palace au pays, l’argent étant collecté tous les soirs par le « chef du camp » – une personne qui a généralement dépassé la cinquantaine et connu la prison. Un univers où les filles, à entendre Angelina, sont « maltraitées, alors que, chez nous, elles ont leur bien-être, vivent dans le marbre, ont des cuisines de ministre, roulent en Mercedes et ne fouillent pas dans les poubelles »…

Les filles donnent tout ce qu’elles volent. Il peut leur arriver de dissimuler quelques centaines d’euros pour « s’éclater un peu », mais les belles-mères n’hésitent pas à les fouiller ; et, si elles sont démasquées, les coups pleuvent vite. « La règle, c’est de tout apporter à la belle-mère, qui reverse tout au mari, précise Angelina. La femme dispose d’un budget mais elle n’est pas autonome et ne tient pas les cordons de la bourse. » Le mari, lui, est censé connaître les bons réseaux pour écouler or et bijoux, c’est sans doute la raison pour laquelle les garçons sont parfois surnommés « Rolex », « Gucci » ou « Mercedes ».

« Les femmes naissent pour enrichir l’homme et la maison, assure encore notre interlocutrice. Elles alimentent la cagnotte quotidienne et financent les extras du mari, même s’il gagne très bien sa vie par ailleurs. Une fois qu’elles ont fait leurs preuves, c’est à leur tour de prendre la place de la Mama et de faire trimer les autres. Elles sont mères à 16 ans, grands-mères à 30 ans, et exercent sur leurs belles-filles un énorme pouvoir : celles-ci n’achèteront pas le moindre chemisier sans son autorisation… » Une vie aux antipodes de celles des garçons, qui mènent grand train, flambent avec une maîtresse judicieusement choisie hors de la communauté, gitane, manouche ou maghrébine, qui souvent les mènera par le bout du nez… Hors de la communauté, toujours, en évitant cependant les « Gitanes » de Bosnie, musulmanes : les familles serbes et bosniaques, dit-on, s’entretuent pour un rien.

Ainsi va la vie « depuis des siècles et des siècles », soupire la jeune femme, qui voit la nouvelle génération relever le défi avec appétit et intégrer les règles sans sourciller, veillant à effacer toute trace de rouge à lèvres et à rattacher les cheveux avant de rentrer à la maison si elles se sont offert un moment de répit ou de distraction, sachant que, « si elles couchent, c’est la fin du monde » (même si on peut toujours recoudre) et que « celui qui n’est pas un Gitan pur est un bâtard ». Ainsi va la vie de cette communauté qui n’a pas de pays, mais un drapeau qui dit le voyage, le bleu du ciel, le vert de la terre et le rouge de la souffrance. Et où les pères n’ont que ces mots à la bouche : « Toi, t’as pas assez d’argent sur cette terre pour ma fille ! »

En Serbie, elles auraient trop peur de voler un paquet de bonbons et de se faire « éclater par la police », pourquoi pas de finir exhibées dans une émission de télévision comme une bête de foire. En France, elles courent juste le risque de se retrouver en prison. Elles pleureront certainement, mais finiront par considérer cet accident de parcours comme une sorte de rituel vers le passage à l’âge adulte, dont elles tireront le cas échéant une certaine fierté – petites, elles ont parfois été placées en foyer, d’où elles se sont sauvées au bout de deux jours, portées par un solide instinct de survie, capables de remonter de Bordeaux ou de Marseille en pleine nuit sans un sou en poche, au risque, c’est arrivé, de mourir écrasée sous une voiture. C’est sur l’avocat que la pression sera alor maximale, lui à qui la famille s demandera de faire libérer au plus vite la poule aux œufs d’or, et que les policiers recevront sans beaucoup d’égards, supportant mal que ces filles officiellement à la rue aient les moyens de se payer un « baveux » (avocat) de qualité… En attendant, derrière les verrous, par-delà cette solidarité clanique qui les verra peu se mélanger aux autres détenues, c’est la course à celle qui sortira le plus vite, comme s’il n’y avait qu’une place à gagner, assurées que leur défenseur s’arrangera avec le juge, puisqu’il le connaî et t que tout se monnaye, n’est-ce pas ? En Italie, les familles graissent bien la patte des juges, alors pourquoi pas en France ?

« L’étranger est pour elle un danger, observe Me Nathalie Grard, qui en a défendu plus d’une. Il peut amener les ennuis, la police ou le mauvais œil. Elles se sentent apaisées quand elles voient qu’on les comprend, quand on leur fait savoir qu’on sait d’où elles viennent. Elles se tournent vers nous et disent : “Toi au moins, tu sais.” Dès lors, elles nous voient un peu comme des magiciens. J’ai besoin qu’elles me livrent quelque chose d’elles-mêmes avant le procès, mais ce n’est pas toujours facile. » « Merci de les défendre comme vous les défendez », lui a dit un jour publiquement un procureur. Me Grard venait de plaider en disant combien sa cliente était insupportable et combien elle avait elle-même dû insister pour qu’elle assiste à l’audience, mettant, dans le même élan, les magistrats de son côté… Celles qui « tombent » savent qu’elles ne verront pas la famille au parloir le temps de leur incarcération, prudence oblige : comme il leur faudrait présenter leurs papiers à l’entrée, les proches risqueraient de se faire repérer. L’avocat les rassure comme il peut en leur disant que leur père ne les lâche pas, qu’il est derrière elles. Aux plus jeunes, elle peut glisser un CD de « musique de chez nous », comme elles disent, histoire de leur remonter le moral. La famille leur expédie cependant vêtements et mandats afin qu’elles puissent cantiner des cigarettes, du chocolat, des BN (les gâteaux), du café ou des produits pour soigner les cheveux, mais, au fond, si elles sont sous les verrous, c’est qu’elles ont un peu cafouillé, qu’elles n’ont pas été tout à fait performantes… « C’est comme tomber par terre, on se relève toujours », finissent-elles par philosopher, tout en profitant de l’aubaine pour apprendre à lire et à écrire, histoire de pouvoir remplir un mandat. Le tout en tenant leur langue, car ces femmes sont bien « dressées » : elles ne parlent pas avec la police ni avec le juge, laissant la responsabilité de ces relations extérieures aux hommes, qui eux seuls savent ce qu’on peut dire ou ne pas dire, avec toutes les conséquences que la moindre confidence peut entraîner pour les relations entre les familles – le fusil n’est jamais loin.