Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

« Ne change jamais, Djamila »

Sabrina, le seul alter ego qu’ait jamais eu Youssouf Fofana dans la cité ? Certainement davantage que la jeune Emma, appât d’un jour, ou que la Marseillaise Ibtissam, envoyée à la pêche sur les pistes de danse, qui ressemblaient si peu à leur commanditaire.

 

« Ne change jamais, Djamila »

 

« La fratrie était soudée. Il y avait une confiance. Mes frères me protégeaient, limite m’adoraient. C’est moi qui gardais l’argent, dans une malle en métal. J’étais le coffre-fort. Les garçons ne voulaient pas me mouiller : j’étais la plus intègre. J’étais dans la vie active, tous les autres étaient des voyous. Quand mon frère était tombé en prison une première fois, ma grande sœur avait tourné autour de son argent. Elle touchait à l’héroïne. Il a souhaité que je la remplace. Je n’avais que 18 ans, mais j’avais le sens de l’argent. Personne n’était au courant, à part son associé. »

De quatre ans son aîné, son frère Mohamed a eu raison de lui accorder sa confiance : « fille correcte », comme elle dit, Djamila n’a pas pris un « dollar » dans la malle. Son associé, lui, a eu moins de chance : dans le secret de la prison, il a glissé à l’oreille d’un certain Fourniret le nom du petit bois où il avait enterré son magot, un trésor sur lequel le tueur et violeur en série a fait main basse une fois libéré, non sans tuer au passage la compagne de son trop bavard codétenu.

C’est dans les années 1980 que Djamila, placée en foyer par des parents qui passent plus de temps dans les montagnes de Mostaganem, Algérie, qu’à Vitry-sur-Seine, dans la banlieue sud de Paris, apprend ce qu’elle appelle l’« autre vie » et l’autonomie. « Les parents partaient sans nous laisser un franc, j’ai dû m’adapter très vite. Ils faisaient construire leur maison au bled, et nous on vivait limite Secours populaire et Restos du cœur. J’ai eu trop de colère après eux ! Mon frère sentait qu’il devait nous protéger. Il a commencé à voler pour nous nourrir. Il a vu que c’était simple et il y a pris goût. Il s’est occupé de nous. Il savait avec qui on était, chez qui. Il avait ses indics dans le quartier… ».

La fratrie, neuf enfants dont elle est la quatrième, se prend en main. S’entraide, ou plutôt fait corps face à la difficulté, comme un seul « homme », partage tout, au point que l’adolescente assimile des « valeurs de mec » qui lui porteront préjudice plus tard, ne sachant plus trop, parfois, « ce que les gens attendent d’une femme ». « On ne peut compter que sur la famille, poursuit-elle. Le jour où tu meurs, c’est elle qui t’enterre. Quand les garçons étaient en prison, on ne vivait plus. On n’était pas heureuses. Dans le cœur, on était en prison nous aussi. »

Djamila observe, comprend pourquoi il ne faut pas dire aux policiers, quand ils vous interrogent : « Je ne balance pas », mais plutôt : « Je ne sais rien. » Ou raconter des histoires, à l’instar de son frère Mohamed, qui rend fous ceux qui l’interrogent. Elle a des réflexes, comme ce jour où elle vole au secours de la très sexy Nassima, une « chaude », avec ses hauts talons tous les jours, fichée pour trafic de stupéfiants : à l’heure d’un contrôle de police surprise au pied de l’immeuble, Djamila récupérant discrètement les doses qu’elle a sur elle. Plus tard, bonne copine, elle offrira même le gîte à cette fille du quartier, pour lui faciliter la cavale.

La frangine découvre la justice « à double vitesse », mais aussi que sa meilleure arme, c’est la « bouche ». Elle n’envoie pas de « marmites », certaine que les « coups t’amènent nulle part ». Elle n’éprouve pas de satisfaction particulière à l’idée de « briller avec de l’argent qui vient de là » (du crime). Elle ne touche pas plus à la drogue, quand l’une de ses proches s’est proposée comme « goûteuse ». Mais elle est l’« une des leurs ». D’ailleurs, le quartier en rajoute, qui lui prête une richesse dont elle ne dispose pas, assurant qu’elle « blanchit le pactole de son frère », l’obligeant sans cesse à se justifier.

Sœur de gangster, cela expose cependant au pire. Alors que son frère cadet vient de mourir dans un accident de voiture et que l’un de ses petits frères a reçu des menaces de mort, celui dont elle était si proche, Mohamed, est fauché par les balles un jour de grève, elle s’en souvient comme si c’était hier. Il avait 26 ans, mais déjà les moyens de faire installer un jacuzzi dans sa chambre, lui qui brassait le shit par centaines de kilos. Une semaine plus tôt, la police avait tenté de l’arrêter, mais il s’était (malheureusement cette fois) échappé. Une autre loi l’attendait, celle de la rue, où l’on peut payer de sa vie une simple gifle donnée à la mauvaise personne.

Ce jour-là, le 8 mai 1995, ce frère qui a toujours voulu la préserver lui glisse qu’il va vite fait à un rendez-vous avec des « Gitans », mais qu’il n’en a pas pour longtemps. Dans la soirée, alors qu’elle est sur son scooter en combinaison de motarde, Djamila appelle à la maison. « Ton frère a eu un accident », lui glisse-t-on. Entrant dans l’allée qui mène à la maison, elle croise un ami de son frère qui lui annonce qu’il est mort. Elle s’écroule…

Ce frère qui l’encourageait à travailler dans le social, une « bonne cause », Djamila en était fière. « On s’aimait parce qu’on se respectait, dit-elle. Mon frère, c’était mon idole. C’était un homme. Un homme de parole. Un bonhomme. Un mec qui assumait. S’il allait en prison, il y allait tout seul : il n’emmenait pas la dynastie avec lui ! Il se prenait pour un acteur, tellement il était bien réputé dans son milieu. Il kiffait ce qu’il faisait, voler, mais, le paradoxe, c’est qu’il était gentil : il ne vendait pas de drogue à ceux qu’il connaissait. Il ramenait même les garçons trop accros en Algérie pour qu’ils puissent se sevrer. Il s’organisait pour qu’on puisse tous sortir en boîte. On dormait chez lui… Il ne pensait pas qu’on puisse lui faire à l’envers. Il s’est cru invincible. »

Comme si le deuil ne suffisait pas, l’élimination du frangin transforme la vie de la famille en cauchemar. « On nous mettait à toutes les sauces. On nous collait des agressions, des affaires de stups. Un voyou en moins, ils auraient dû être contents. Ils trouvaient qu’on n’avait pas assez de peine. Je me suis retrouvée au commissariat, et même en prison, comme s’ils voulaient se venger sur nous d’avoir bossé pour rien. Les filatures, ça a un coût ! “Vous allez payer pour lui !” ils nous disaient. Comme on était fragiles, on n’a pas su se défendre. Je me suis répété cette phrase que j’avais entendue toute ma jeunesse : “Écoute, Djamila, quand il t’arrive une galère, c’est pour t’épargner une autre galère.” Pour retrouver le calme, il a fallu qu’on quitte Vitry et qu’on se fasse oublier, de toute façon l’appartement avait été complètement vidé… »

Famille « dispatchée », famille détruite. Chacun guettant l’heure du prochain « accident ». Djamila particulièrement touchée, elle que Mohamed passait régulièrement chercher, le soir, pour lui offrir un verre ou une bonne table du côté de la place du Châtelet, à Paris, parfois, pour le plaisir, à bord d’une Porsche empruntée à un ami. Le frangin était marié mais il avait « besoin de piment », se souvient-elle. « Pourquoi tu fais pas comme ta sœur ? » lui demanda-t-il un soir, l’imaginant elle aussi au bras d’un « voyou blindé » ? « T’as pas compris, je me mets pas avec quelqu’un par intérêt », lui avait-elle répondu. « Ne change jamais, Djamila », avait conclu Mohamed.

La police avait attendu le jour de leur départ en vacances pour coller une histoire de vol de voiture sur le dos de Djamila et de deux de ses sœurs. Les valises étaient faites, l’argent dans les sacs à main, et voilà que le juge considère Djamila rien moins que comme le « chef du gang », elle qui se présente comme la « plus honnête de la famille ». Elle lui dit droit dans les yeux ce qu’elle pense, qu’il s’agit d’un coup monté, de mensonge, avant de comprendre qu’il n’est pas bon de mettre la justice en cause. Et de changer complètement de stratégie à l’heure de comparaître devant le tribunal, où elle fond en larmes et « parle avec ses tripes ».

Au total, Djamila passe tout de même quarante jours en prison, avec à la clef une petite satisfaction : elle a pu voir ce que les autres avaient vécu au quotidien. Et comprendre combien « ils étaient forts ». « Ah, les V. ! », c’est l’une des phrases qu’elle a le plus entendues à l’heure de la gamelle ou de la promenade. Ce patronyme lui a aussitôt ouvert des portes. Cigarettes, bouteilles de Coca, linge repassé sentant bon, elle n’a manqué de rien, sauf de mecs, mais c’était pareil pour toutes les autres. Elle n’en a pas moins perdu au vol son travail et même son logement, elle que les policiers ont fait passer pour une trafiquante de drogue auprès de son bailleur, alors qu’elle avait toujours refusé que son frère prenne le loyer à sa charge… Mais tout n’est pas négatif : grâce à la prison, Djamila échappe peut-être au pire. Elle est en effet incarcérée le jour où sa voiture, louée ou prêtée à quelqu’un, est utilisée sur un règlement de comptes. « Vous étiez où ce jour-là ? » l’interrogent quelques mois plus tard les policiers. « À Fresnes », se souviendra-t-elle fort à propos. Une chance, même si l’une de ses sœurs reste incarcérée pendant huit mois.

On la retrouve en train de vendre des blousons dans les cités de Seine-Saint-Denis, mais l’impression qui domine, c’est qu’elle a plus de mal à se faire payer depuis la disparition de Mohamed. « Maintenant qu’il est mort, on risque plus rien », semblent penser les mauvais payeurs. « On va voir qui va me carotter après la mort de mon frère ! » s’énerve-t-elle un jour avec un Kabyle qui ne lui paye pas le prix de la voiture qu’il vient de lui acheter. Elle finit par lui mettre une claque, éclate de rire tant ça ne lui ressemble pas, et lui s’acquitte de sa dette. Mohamed mort, chacun fait son business dans la famille, mais les filles se gardent bien de toucher à la drogue. Dire qu’il n’y a pas si longtemps, leurs frères faisaient repasser au fer les billets de banque pour que les liasses prennent moins de place !

Un autre jour, Djamila se retrouve dans la situation exacte de bien des caïds, mais sexes inversés. Le garçon dont elle vient de tomber amoureuse, alors qu’ils marchent dans le quartier des Champs-Élysées, s’arrête devant la vitrine d’une horlogerie de luxe et se tourne vers elle : « Tu m’achèteras ça ? Tu veux bien ? » Elle éclate (une nouvelle fois) de rire, découvrant subitement qu’il s’était rapproché d’elle parce qu’il la croyait… riche comme un gros voyou. « Il s’était dit : Djamila, c’est le jack-pot. Comme je sortais de prison, où les sentiments se multiplient par dix, j’avais répondu à ses appels. » Le beau gosse s’est rapidement éloigné après l’épisode de la montre, la laissant à son rêve de rencontrer, un jour, un « homme de parole », à l’image de son frère.

Bien sûr que Djamila se bat pour que la justice fasse la lumière au sujet de la mort de son frère. Elle en veut aux flics, qui savaient tout ce qui se passait dans la maison grâce à un indic, un garçon que l’on surnommait en riant « pommada » tellement « il passait son temps à mettre de la crème sur les condés ». Comment n’auraient-ils pas su alors que tous ceux qui connaissaient Momo de près savaient, du moins croyaient savoir, de la bouche d’un de ses voisins et amis qui l’accompagnait le jour où il a été tué ? Elle démarche même le juge d’instruction, mais ses soupçons ne se concrétisant pas sur le plan procédural, la voilà quitte pour vivre avec ses fantômes et le sentiment que les coupables ne seront jamais condamnés…

« La vie, la mort, ça dépend des rencontres que tu fais », dit celle que le milieu, où l’on sait qui est qui, appelle encore la « sœur à Mohamed ». Elle continue à inventer la vie, non sans avoir effectué un petit ménage dans son entourage, entre déceptions et trahisons. Elle sent qu’« ils » (les flics, la justice) ne la lâcheront pas, guettant le premier franchissement de ligne blanche. De passage par le tribunal de Créteil, elle dit ce qu’elle pense de cette justice « fausse ». « Il ne faut pas remettre la justice en cause », lui rappelle son avocate. « J’ai perdu mon frère, je suis partie en sucette, se rattrape-t-elle devant le juge, les larmes aux yeux. Mon avocate m’a demandé de ne pas parler parce que je suis très émotive, mais je vais vous raconter mon histoire… » Son histoire ? Plutôt celle que la justice attendait d’elle ce jour-là, contée avec les félicitations de son propre défenseur :

« Djamila, franchement, tu as été excellente ! »

 

OceanofPDF.com