Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
Chapitre 1 : Une prison pour femmes
Chapitre premier
Une prison pour femmes
Une prison pour femmes : pas de meilleur endroit pour entamer cette
plongée dans le monde des voyous au féminin. Où l’on comprend, au fil
des rencontres, que les différences sont finalement assez minimes avec les
prisons pour hommes : mêmes rapports de forces, mêmes bagarres,
mêmes rackets, même façon de s’entraider ou de se faire la guerre…
Le beau gosse
Il est 9 heures. Ce matin, vingt-deux détenues attendent sagement derrière la porte d’une cour du centre pénitentiaire de Rennes, seule prison en France entièrement réservée aux femmes.
Comme tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, elles ont rendez-vous avec leur corps. Elles sont déterminées, sérieuses, motivées, mais vingt-deux, sur les deux cent soixante femmes que compte actuellement l’établissement, c’est peu. Peu si l’on considère que la pratique sportive calme en profondeur les esprits échaudés, regonfle le mental épuisé et tonifie les corps abîmés. Peu quand on sait que ces femmes entre 17 et 70 ans (pour la plus âgée) purgent parfois de très longues peines.
Beau gosse, tatouage tribal sur le biceps, large sourire et poignée de main assurée, un corps qu’on imagine souple et musclé, le surveillant et moniteur sportif est sexy, tout simplement. Ce sont les filles qui annoncent la couleur. « Il est canon, notre entraîneur ! » clament en chœur deux d’entre elles après quelques séries de « rameur ». « En plus, il est cool ! » rétorque une autre. L’intéressé, lui, fait comme s’il n’entendait pas. Il ne rentrera pas dans ces considérations sur le look et l’apparence, trop éloignées, dit-il, de ce qui le motive dans ce travail « passionnant » : l’éducation physique et sportive en détention, pour réinsérer.
Appelons-le Régis. Tenue de sport, toujours en civil, il évite le jogging bleu marine, couleur de l’administration pénitentiaire. « C’est mieux comme ça parce que nous sommes dans une salle de sport, même si elle est située dans une prison », dit-il, tout en jetant un œil aux différents groupes qui se forment. À leur arrivée au gymnase, il a serré les mains des détenues, toutes les mains : celles de sportives entraînées par leur coach. S’il n’y avait le grillage installé à quelques mètres au-dessus de nos têtes, rien ne dirait que nous nous trouvons en prison.
Dans un coin, deux jeunes femmes, la trentaine, s’entraînent au volley. Elles se renvoient la balle avec énergie. Plus loin, un groupe est en plein conciliabule. Les filles discutent pour décider de l’activité de la matinée. « Faut pas trop traîner, mesdames, l’heure passe très vite, il faut y aller là, décidez-vous ! » lance le coach.
C’est fait. Un groupe de six rejoint une salle attenante pour une séance de fitness animée par Samia : « C’est pas parce que j’ai fait des conneries dans ma vie, des grosses bêtises si vous voulez, que je ne peux pas changer et même devenir prof de gym si j’ai envie ! » dit-elle le sourire éclatant. Son dossier, on n’en parle pas, ni au gymnase ni ailleurs. On apprendra, bien plus tard, que la belle a été condamnée pour braquages avec violences. Il y a même un homme qui en est mort…
Régis, les condamnations, ça ne l’intéresse pas vraiment. Il élude. Ce matin, il est manifestement ravi : les sportives attaquent. Ce n’est pas tous les jours le cas. Beaucoup d’entre elles découvrent le sport ici. Au début, il faut les pousser, les dérouiller, leur apprendre à lâcher prise. Leur suggère-t-il que grâce au sport elles vont s’évader – dans leur tête ? Et que les hormones produites sont celles du bonheur, du bien-être, de la détente ?
D’autres sont déjà installées dans la salle de musculation. Les rameurs et les vélos elliptiques sont les mêmes que dans n’importe quelle salle de gym parisienne. Seule différence ? Les affiches collées au mur. On y voit des femmes bodybuildées à la mode des années 1980, abdominaux serrés, muscles tendus et huilés, sur la tête le bandeau rose fluo qui a rendu célèbres Véronique et Davina sur Antenne 2, quand elles donnaient tous les dimanches matin leur cours de « gym tonic ».
Les filles suent, rigolent, courent vite, s’appliquant à dépasser le nombre de calories dépensées la veille. « 130, 140, 145 », la fréquence cardiaque est surveillée de près. Elle indique la limite qu’on souhaite dépasser pour griller davantage. Un objectif dont semblent se moquer royalement deux jeunes femmes restées assises sur un banc : elles ont visiblement des choses à se raconter, regardent de temps à temps les autres, mais ne bougent pas le moindre orteil. « Pas très grave, je les connais ces deux-là, elles sont énergiques d’habitude, mais je ne vais pas me gêner, sur le chemin du retour, pour leur dire qu’on ne vient pas au gymnase pour se tourner les pouces. »
Régis, ancien surveillant et entraîneur sportif dans une prison pour hommes pendant vingt et un ans, connaît les techniques de motivation. Il sait à quel point la pratique physique peut remettre debout la personne la plus à plat. Arrivé au centre pénitentiaire de femmes de Rennes il y a un an, il a aimé cette ambiance, moins tendue que chez les mecs avec lesquels c’étaient « biscottos contre biscottos ». Les hommes seraient donc des masses d’hormones en boîte ? Les femmes délicates et plus intellectuelles ? Régis n’aime pas trop la caricature, mais il avoue : « C’est différent chez les femmes, c’est plus malin, moins terre à terre, avec elles on peut davantage discuter. Et quand il y a de l’orage dans l’air, ou ça se règle par de longues, laborieuses et parfois houleuses discussions, ou… par le sport ! C’est une soupape de décompression, certaines prennent toutes les heures possibles, dix-huit heures par semaine, ça commence à être pas mal ! J’en ai aidé plusieurs à arrêter de fumer ou à moins consommer de médicaments en les mettant sur rameur pour compenser le manque, d’autres ont perdu dix kilos à raison de deux heures d’entraînement, de course sur tapis et de pompes ! »
Il vient d’en voir une avachie dans un coin, il la secoue : « Et toi, tu ne joues pas ? Viens, tu vas t’engraisser à rester sans te bouger ! »
C’est parce qu’il aime la boxe et parce qu’elle permet une belle catharsis qu’il a introduit, dès son arrivée, la boxe « pieds et poings ». Il a organisé des combats mémorables, comme entre ces deux femmes, une braqueuse et une détenue politique basque. Ces deux-là mettaient une ambiance électrique pendant les séances de sport. Si l’une participait à un match de volley, l’autre refusait d’y aller. Et vice versa. Quand les séances de boxe ont débuté, les ennemies se sont regardées de travers, mais se sont évitées. Régis avait entendu parler de ces « embrouilles » qui n’arrêtaient pas entre elles et qui, par ricochet, mettaient une sale ambiance, jusque dans la cour de promenade. Pour leur faire signer la paix, il décide un jour de les mettre face à face, directement. Le combat s’est révélé extraordinaire… de force et de respect !
Quelques mois après ce combat mémorable, les deux ex-rivales n’en sont certes pas à boire le thé ensemble, mais au moins elles ne s’empoignent plus dès que le prof a le dos tourné. « C’est leur langage qu’elles ont parlé ensemble, analyse le coach. Je me doutais que je pouvais compter sur leur intelligence au combat. Affronter sans détour et sans baisser les yeux la personne qui vous met hors de vous, c’est une forme de communication. Il s’est passé quelque chose entre elles ce jour-là, qui a abouti à une forme de paix. »
Régis et son acolyte (ils sont deux pour superviser toutes ces sportives) comptent emmener plusieurs détenues aux jeux olympiques pénitentiaires. Ils en ont repéré quelques-unes, à la fois sportives et « permissionnables », la condition sine qua non. Luna est de celles-là. Elle a été sélectionnée pour sa grande gueule, ce caractère bien trempé qui se transforme en force et aboutira, espèrent-ils, à une vraie « réinsertion ». Condamnée à dix-huit ans, on ne saura pas grand-chose des raisons pour lesquelles elle est ici, sauf qu’elle sait se battre. La trentaine, petite, tout en muscles, elle grimpe en courant une côte virtuelle de 15 % de dénivelé, le tout à 9 km/h. Jusque-là silencieuse et concentrée sur sa performance, l’intéressée prend part à la conversation : « Ne l’écoutez pas, il ne dit que des âneries, la prison développe des pathologies, ici je n’ai appris qu’une chose, à mentir ! » Le surveillant sourit. Il sait bien que ces propos relèvent de la posture. Tout à l’heure, il ne tarira pas d’éloges sur elle. « Elle fait un gros travail sur elle-même, c’est le genre de profil qui passe bien en sport parce qu’elle a l’esprit de compétition. Elle a la niaque de s’en sortir, elle assume ce qu’elle a fait et sait que le sport va la tirer du merdier dans lequel elle s’est mise. » Preuve de cet esprit d’équipe, elle protège les plus faibles.
« Ici, on leur apprend à canaliser la violence », dit Régis. Il y a moins de bagarres chez les femmes que chez les hommes, mais gare à celle qui se montre faible. Tous les prétextes sont bons, parfois futiles, d’autres fois moins, comme ce jour où une détenue a mangé la photo du fils d’une nana dont la tête ne lui « revenait » pas. La baston a été à la hauteur de la violence des faits. Résultat : une poignée de cheveux arrachés, un passage par l’infirmerie et quelques jours de mitard…
Louise, 32 ans, sort de la séance de fitness, son petit sac sur l’épaule. Rien ne la prédisposait à atterrir ici, elle, la bonne bourgeoise issue d’une grande famille bretonne, mais elle a fait une « bêtise » avec son mari (incarcéré dans un autre centre pénitentiaire). « Je fais tout ce qu’on me propose en détention, dit-elle, souriante. Tous les matins de la semaine de la gym, mais aussi des études. Je me remets à niveau en anglais, l’après-midi je vais aux rencontres avec les sœurs, à l’atelier point de croix, et, bien sûr, en soirée, je m’avale des séries de pompes et d’abdos. Le sport c’est ma soupape. J’oublie. Je m’évade. » « Quand tu vas à la gym tous les matins, que tu te prépares, que tu es propre sur toi, que tu penses à ta silhouette pour pas te transformer en grosse vache, eh bien, ça va déjà mieux, tu as la moitié de ta peine mentalement effectuée » (toutes les demi-journées mises bout à bout !), renchérit une femme de 46 ans qui, elle, purge une peine (la troisième) pour escroquerie.
Réunies autour des entraîneurs sportifs et de très bonne humeur après les quatre-vingt-dix minutes de pratique, les femmes s’amusent. Quand Régis évoque le manque de personnel et la nécessité, inscrite dans les textes, d’avoir à ses côtés une femme surveillante parce qu’il n’a pas le droit de faire des palpations, Louise et les autres s’esclaffent. « Et si on avait un problème de santé, tu nous ferais le bouche-à-bouche ? Tiens, on simule une attaque si tu veux, on voit ce qui se passe ? T’es cap ou pas cap ? Allez ! Vas-y ! »
Plus tard, les entraîneurs avoueront : la question de la drague est une vraie préoccupation. C’est leur plus grande crainte, quand ils commencent à travailler dans une prison de femmes. « Ça me stressait beaucoup quand je suis arrivé, on ne va pas se mentir, raconte l’un d’eux. Ce sont quand même des relations hommes-femmes. C’est à nous de ne pas avoir de regard appuyé. Quelques-unes blaguent, surtout les longues peines, mais elles sentent bien que c’est inutile d’essayer de nous draguer. N’empêche, il m’est déjà arrivé de dire à une femme de remonter son pantalon de survêtement, certaines n’hésitent pas à te montrer leur string en plein exercice, c’est franchement limite… »
Son acolyte raconte la forme de bizutage qu’il a vécue en débarquant. Elles étaient toutes autour de lui, à le « coller ». Puis, au bout d’une semaine, elles se rapprochaient de plus en plus. « Elles m’allumaient littéralement, elles me disaient : “Mais qu’est-ce que t’es froid, c’est pas possible, tu peux te rapprocher de nous, on est gouines, t’en fais pas !” Moi je le prenais sur le ton de la plaisanterie et je répondais : “Ça tombe bien, moi aussi je suis lesbienne !”Après ce “baptême”, tout est rentré dans l’ordre. » Et l’échange sportif a eu le dernier mot.
« Dans les centres de détention pour hommes, le langage est familier, on se rentre dedans, c’est physique, basique, conclut Régis. Les femmes sont plus mûres. » Mûres, peut-être, mais de là à être gentilles entre elles, c’est une autre histoire : la violence est plus insidieuse que chez les hommes et les coups bas plus subtils, il évoque à mots couverts les pressions qu’a subies une détenue alors que tout le monde avait appris qu’elle avait touché un héritage – l’administration a dû prendre des mesures pour la protéger.
« En prison, on doit vivre à côté de son ennemie, remarque une détenue sur le chemin qui sépare le gymnase de sa “division”, loin des oreilles du coach. On doit se maîtriser. C’est pas facile. Ça dégénère pour des broutilles. Tu veux étendre ton petit linge et l’étendoir est occupé. Ça peut partir en live. D’abord, ça crie. Puis ça se griffe, avant d’arriver aux coups de poing. Certaines savent se défendre, attention ! C’est puni, bien sûr. Les deux vont finir au cachot, la victime et l’auteur…
– Il y a des tensions partout, abonde sa voisine. Ça s’engueule. C’est de la gaminerie. C’est un nid de vipères, ici.
– Certaines font mine d’être les patronnes et se croient tout permis, alors qu’elles ont un numéro d’écrou, comme les autres… Et puis, il y a ces vols de café, de nourriture, de médicaments, d’argent, de courrier, de vêtements…
– La femme en prend plein la gueule, reprend la voisine. On la veut posée, bien élevée, elle a pas droit à l’erreur. Une femme au tribunal, ça passe mal… Pour un délit égal, on prend le double d’un homme. On doit être un ange, la femme idéale.