Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
Chapitre 7 : Dealeuses en tous genres
Chapitre 7
Dealeuses en tous genres
Le trafic de drogue est l’activité la plus lucrative de la voyoucratie
contemporaine. Une activité dans laquelle le sens du commerce, la ruse,
la filouterie comptent tout autant que la force physique, nécessaire pour
faire face à toutes les embrouilles. Les femmes ont d’abord servi de petites
mains, de nourrices, de passeuses, mais certaines ont imposé leur style au
sommet du trafic.
Sosso la grosse
« J’aurais été un mec, j’aurais fait pire. »
Pire que les mecs ? Celle que les caïds de la banlieue sud ont baptisée « Sosso la grosse » ne s’est bagarrée qu’une seule fois : lors de sa première incarcération. Un accident de parcours survenu au bout de sa première fugue, alors qu’elle avait 15 ans, après une ultime dispute avec sa mère qui lui avait promis une raclée à son retour du marché. C’était au milieu des années 1970 et les allées de la cité où elle avait grandi, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), ne « ressemblaient pas encore à celles de Conakry », en Guinée : le quartier était essentiellement peuplé d’Algériens, comme ses parents, qui lui ont dispensé cette « éducation traditionnelle qui l’a protégée », reconnaît-elle, de l’alcool et de la drogue.
La rue l’a conduite vers Barbès, haut lieu de l’immigration maghrébine dans la capitale, où elle a traîné jusqu’à trouver un petit boulot dans le prêt-à-porter. Elle a appris la débrouille, fréquenté des voleurs, mais s’est abstenue de toute « bêtise », se contentant des 5 francs qu’elle touchait à chaque robe vendue, ce qui finissait par faire une somme, car elle supplantait apparemment toutes les autres vendeuses…
Un an plus tard, quand la police l’a retrouvée, avant de la rapatrier vers le commissariat de Montreuil, Sosso vivait avec un garçon qu’elle ne tarde pas à épouser, « à l’algérienne » (sans contrat de mariage), avant de se retrouver enceinte. Mais le mari est incarcéré pour escroquerie et la voilà de retour chez sa mère. Elle trouve un emploi de serveuse dans un restaurant, jusqu’au jour où, profitant d’une pause, elle rejoint une copine de son frère qui se nourrit en volant dans les magasins. Elle est d’ailleurs en train de passer aux travaux pratiques et subtilise sous ses yeux le sac à main d’une dame. Une fois vidée de son contenu, en bonne voleuse, la copine s’apprête à s’en débarrasser dans une poubelle, mais, prise d’un élan de bonté, Sosso propose de garder ces effets et de les rapporter à la victime.
Dans la foulée, les deux gamines entrent dans une parfumerie, où la voleuse s’empare discrètement d’un flacon particulièrement cher. Pour l’offrir à Sosso ? Une centaine de mètres plus loin, la copine est rattrapée par deux hommes parmi lesquels le patron de la parfumerie. Sosso fait demi-tour « comme Zorro », attrape les sacs et se met à courir, avant d’être immobilisée à son tour. Direction le commissariat pour sa première garde à vue. Présentation le lendemain à la dame au sac à main, qui la reconnaît. Bien sûr ils ne croient pas un mot de son récit (« je voulais lui rendre… »). Et la voilà en prison à Fleury-Mérogis. Avec les grandes, puisqu’elle a désormais 18 ans.
« Le premier jour, une nana m’a sauté dessus. Je me bats. Une autre s’en mêle ; je la massacre. Est-ce ma force de caractère ? J’ai peut-être pleuré, mais je me suis jetée dans le tas. Faut pas te laisser écraser. »
Brutal préambule avant la découverte d’un monde où les filles compensent l’absence de télé dans les cellules par de longues séances de danse en musique. Où les toxicomanes répètent à qui veut l’entendre qu’elles sont là pour « se refaire une santé ». Où les « Françaises » sont les plus vieilles et sont là pour longtemps. Où Sosso retrouve quelques copines qu’elle a connues à Barbès et prend la défense de tout le monde. Où elle apprend la « bonne mentalité », qui fait qu’elle refuse jusqu’au bout de donner le nom de la voleuse, disparue dans la nature. Pas vraiment traumatisant ce baptême carcéral, assure-t-elle, d’autant qu’on la laisse téléphoner à la famille et prendre des nouvelles de sa fille.
« Une nana me fait les cartes et me dit : “Tu vas revenir.” Je suis finalement jugée et je prends huit mois ferme. Le type qui passait avant moi a pris moins alors qu’il avait tiré sur quelqu’un ! Ils m’ont niqué la vie ! Quand je suis sortie, j’ai foncé aux Assedic. Je voulais travailler, même comme femme de ménage. “Vous avez des références ?” ils m’ont demandé. “Pour tenir un balai ?” »
L’ex-taularde atterrit chez un publicitaire parisien où elle est censée vendre des encarts dans la presse par téléphone. Plutôt jolie fille, elle plaît au patron qui en fait sa secrétaire. Un soir qu’elle s’est éternisée sur les livres de comptes, elle rentre vers minuit chez sa mère, qui refuse de lui ouvrir la porte. Elle s’installe chez un ami qui tient un hôtel et finit par croiser le chemin d’un « voyou qui faisait peur à tout le monde », moitié tueur, moitié cambrioleur, un « vrai bicot » qui la pousse à quitter son emploi. Elle se prend au jeu : « Tu ne veux pas que je travaille ? Je vais voler avec toi. » Il dit oui. Deux jours plus tard, ils sont arrêtés et présentés devant le tribunal de Créteil, où Sosso prend dix mois ferme pour complicité de tentative de vol (son ami écope d’un an de prison). Ont-ils été balancés par celui qui les accompagnait ? C’est leur conviction.
Atelier coiffure une fois par semaine, cours de yoga, cours de français, beaucoup de chocolat cantiné, qu’elle partage volontiers… La routine pour cette fille qui se voit comme la « brebis galeuse de la famille », même si elle va souvent jouer les Père Noël et distribuer les cadeaux. Elle est encore en prison lorsqu’on vient lui annoncer la mort de son père, d’un cancer, au moment précis où il venait de prendre sa retraite après une vie d’ouvrier chez Renault. Quand elle voit les « armoires à glace » qui devaient l’accompagner au cimetière, elle renonce, convaincue que ces « keufs » allaient faire de cette sortie un enfer, eux qui « ne supportent pas qu’une femme fasse des conneries ».
Sosso est libérée la première, se remet à travailler dans la publicité, ce que son mec lui reproche quand il sort à son tour. Elle accouche d’un deuxième enfant et finit par se lasser de ce personnage ombrageux (il entrera bientôt chez les Frères musulmans) qu’elle quitte pour prendre son propre appartement…
« J’ai commencé à taper aux chèques, à faire des petites magouilles qui pouvaient me rapporter jusqu’à 10 000 francs par jour, que je partageais avec deux garçons. C’est moi qui allais décaisser, j’avais le bagout pour ça. Fallait les couilles pour le faire, je te le dis ! »
Le vol, finalement, elle y prend goût. Surtout s’il s’agit de rafler des manteaux en vison en Suisse. Elle devait séjourner quarante-huit heures dans le pays, elle y reste un mois avec une copine ; elles jouent leur partition comme d’autres une partie de ping-pong, avec légèreté, le vison glissé sous la jupe, entre les jambes, et puis s’en vont.
Premier contact direct avec la drogue, cette rencontre avec un garçon qui vend de l’héroïne. « La poisse », sauf que les douaniers qui les contrôlent au retour d’un week-end à Amsterdam ne découvrent pas le produit… Elle retourne dans la pub, mais cette fois dans une société moins nette que la précédente, où ils ne sont que trois : une gérante de paille, elle et le patron, qui finit par se retrouver en prison pour escroquerie. Il lui passe les consignes au parloir, jusqu’au jour où elle est arrêtée à son tour. Elle a beau être à nouveau enceinte, le juge la renvoie en prison, toujours pour les mêmes raisons : elle ne veut pas balancer son patron. Au bout de quatre mois plutôt « tranquilles », elle accouche par césarienne dans une chambre d’hôpital, flanquée de deux flics qu’elle amadoue en leur offrant des gâteaux. Le père de l’enfant n’ayant pas assumé, elle le quitte à son tour, juste avant qu’il replonge pour trafic de stupéfiants.
L’étape suivante, celle dans laquelle Sosso va se faire un nom dans la capitale comme dealeuse, non plus de robes comme autrefois à Barbès, mais de cocaïne, démarre avec la rencontre des cadors de la voyoucratie dans la banlieue sud de la capitale. Ils fréquentent ce restaurant du 13 arrondissement où elle est serveuse. Tous la draguent ouvertement, mais e
c’est sur un certain « Sim’s » qu’elle jette son dévolu. Elle découvre la « cc », comme on dit au début des années 1990, cette cocaïne qui lui ouvre toutes les portes de Paris.
« Tu leur apportais ça, t’étais le messie. Tous les soirs en boîte, j’ai fini par ouvrir un bar du côté de Barbès où je me suis mise à vendre de la “cc”. J’avais mon petit tablier où je mettais l’oseille. Je vendais un bon produit. Le bar coulait quand je l’avais acheté, je l’ai fait monter. Je mettais l’ambiance. Je vendais à des gens pleins de fric, à un chef de protocole qui vivait sur les Champs et à toute une série de stars du showbiz. Une femme, ça les rassurait. J’avais une petite cuillère ronde, ça faisait un gramme. J’avais pas l’impression de faire un délit. »
La police, pourtant, en est persuadée, et remonte sa trace. Sosso a commis l’erreur de louer un appartement à Cannes pour les vacances avec une « voleuse » qui non seulement ne paye rien, mais la balance. De surveillances en filatures, ils débarquent dans son bar et bondissent sur un client. « Laissez-le, c’est pas lui qui vend, c’est moi », lance-t-elle. « Tu nous dis qui te vend cette cocaïne et tu sors demain. » « Je fais pas de grosses quantités, vous savez, juste ce que je peux assumer. » Ils acceptent de la laisser entrer chez elle sans les menottes, pour ne pas effrayer les enfants, et elle leur désigne une bouteille de parfum contenant 50 grammes de cocaïne, histoire d’éviter qu’ils ne retournent tout dans la maison.
Le soir, à l’heure de l’audition, elle tente une diversion, désignant du doigt l’un des deux fonctionnaires : « C’est bon, j’ai compris, c’est lui le méchant. » Les policiers se dérident un peu. Le lendemain, elle accueille le « gentil » d’un sonore : « C’est pour moi que tu t’es fait beau comme ça ? » Le client, ce « bâtard », a raconté qu’elle l’avait dragué en boîte. Elle leur parle des enfants, fait dévier la conversation sur le terrain de la vie familiale, « quand tu es une femme tu peux te le permettre ». « Donne-nous quelqu’un ». « Je peux vous donner les noms de deux grosses balances, rien de plus », réplique-t-elle. Le « gentil » la laisse appeler sa fille, puis dit sa surprise : « Je croyais qu’on aurait affaire à une connasse. » « Ça ne va pas t’empêcher de m’envoyer au chtar [la prison] ! »
Pas faux. Pour les 50 grammes, Sosso est bientôt condamnée à trois ans. Elle les purge à Fleury, où elle connaît bien quelques surveillantes qui apprécient son côté « bonne vivante qui aide tout le monde ».
Sosso s’est trouvé une nouvelle famille, protectrice et fidèle : les voyous. « Avec ces gens-là, t’es sûre qu’il va rien t’arriver. T’es en sécurité. C’est vrai que j’ai commencé à parler mal avec ma langue, mais le fait d’être avec eux t’apportait une protection. Tu parlais de la banlieue sud, plus personne ne bougeait. J’étais la gonzesse de l’un d’entre eux. On partait en vacances tous ensemble. J’étais la Mama. C’est moi qui faisais la bouffe et le ménage. Je leur présentais aussi des filles, des beurettes le plus souvent. »
Beaucoup plus jeune, à l’école, Sosso jouait déjà avec la renommée de son quartier pour se faire payer des glaces en maniant le « tu vas voir, sur la vie de ma mère ! ». Aujourd’hui, sa « mauvaise » référence, c’est une bande qui jouit d’une solide réputation en Ile-de-France et même au-delà. Ils lui font confiance, elle finit par leur ressembler, ce qui, à l’entendre, est une garantie de longévité : « Ils aiment bien les femmes qui ont la grande gueule et qui font des conneries, les femmes qui se défendent, plus que les femmes soumises, dont ils se lassent vite. Pendant un moment, j’ai même été chaude pour y aller et leur servir de chauffeur, mais ils n’ont pas voulu. Ils ont eu peur… Pourtant, je conduisais très bien. »
Libérée, la fille de Montreuil remplace une serveuse dans le bar d’un ami, non loin de la rue du Faubourg-Saint-Denis, et multiplie le chiffre d’affaires par dix. Avec ses bénéfices, elle rachète peu à peu l’établissement, tout en reprenant discrètement la vente de cocaïne sous le comptoir. La police intervient plusieurs fois pour tapage nocturne, mais Sosso maintient le cap et Les Copains d’abord (le nom du bar) reste ouvert tard toutes les nuits. Jusqu’au jour où un client qui la « prend pour Escobar », feu parrain de Medellín, en Colombie, la balance. Mise sous surveillance, elle est alertée par des Gitans qui ont repéré le manège des flics. Elle veut tout arrêter, mais il est trop tard.
Le jour de la descente de la brigade des stups, Sosso joue aux cartes avec des amis. Elle ne reconnaît pas la prison de Fleury, où « les renois ont remplacé les rebeus d’avant », où les cellules sont « dégueulasses ». Elle se débrouille pour se retrouver au service des cantines et négocie le droit au frigo, utile en cette période de canicule…
« Avant, les filles sortaient de prison plus belles qu’avant, aujourd’hui, elles sortent droguées, commente-t-elle. Ils leur donnent des cachets qu’elles ne savent pas gérer. Elles me faisaient tellement de peine que je les aidais. Je n’ai pas non plus reconnu les surveillantes. Les vieilles compréhensives d’autrefois avaient cédé la place à de véritables pisseuses, sans aucune classe. »
Elle reste sept mois sous les verrous, tandis que dans une prison voisine, loi de la rue oblige, le jeune qui l’a dénoncée, avant de mentir et de se défausser, se fait rectifier le portrait. Condamnée à dix-huit mois par le tribunal, elle doit y retourner deux mois. Elle « pleure toute sa race » quand madame le procureur lui annonce qu’elle purgera ce reliquat à Fleury-Mérogis, là où tout a commencé.