Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
Michèle
Elle se sent très diminuée par la fermeture de son « affaire », une « agression que je méritais pas » et qui lui a fait perdre beaucoup d’argent. Elle sait qu’il lui faudra quatre ou cinq ans pour reprendre pied, mais Tata, qui se sent plus orientale que normande, a en elle ce petit côté immortel qui désarme ses adversaires.
Michèle
On a beau être une jolie fille, on n’entre pas dans ce milieu par effraction.
Michèle a été « adoptée » très jeune, au cœur de ces années où le Paris populaire appartenait encore aux voyous. Elle passait ses journées au Tambourin, un petit bar sans prétention niché dans le 11 arrondissement, e non loin de la place Voltaire, tenu par un malfrat à la retraite connu sous le nom de « Henri le Bijoutier », dont l’épouse cuisinait amoureusement les plats midi et soir. Les bistrots, c’était un peu son monde, dans la mesure où ses grands parents en avait tenu un dans le même arrondissement.
Elle était entrée au Tambourin par hasard, sur le chemin du coiffeur, un jour de l’année 1970, alors qu’elle venait d’avoir 25 ans. Ses parents l’ayant laissée seule aux prises avec la capitale, elle tentait alors sa chance comme mannequin. Les Ford Mustang stationnées en nombre dans la rue en disaient long sur le profil et l’origine des habitués : immatriculées dans les Alpes-Maritimes (06), les Bouches-du-Rhône (13), le Rhône (69) et le Var (83), elles appartenaient toutes à des individus fichés au grand banditisme. Ils passaient la journée là, à jouer aux cartes entre deux apéritifs, jusqu’à la fermeture, autour de 2 heures du matin. Au moins, les flics savaient où les trouver ! Michèle aussi, qui devient peu à peu leur « copine » et les observe avec ses yeux de jeune fille un peu subjuguée :
« Ils dégageaient quelque chose, ces “beaux mecs”. Ils avaient du charme. Leur vie faisait rêver. Ils avaient tous une nana qui tapinait quelque part, mais ne vivait pas avec elle pour ne pas tomber comme mac. Ils passaient la soirée avec elle, tiraient un coup et rentraient chez eux. Ils partaient en vacances avec elle, mais ne pouvaient pas vivre sous le même toit. Certains en avaient deux ou trois, les femmes le savaient et chacune se voyait comme la préférée. Moi, j’étais là tous les jours. Je mangeais avec eux, je faisais la fête avec eux. J’aimais leur état d’esprit, ce côté “grand seigneur”, sans savoir que j’allais connaître avec eux tous les bons restaurants de Paris.
« Quand c’était grave, ils parlaient doucement dans leur coin, parfois très peu, comme “Robert le Silencieux”, qui méritait bien son nom. Ils avaient une trentaine d’années et ils étaient en pleine forme. Tu ne savais pas trop ce qu’ils faisaient, s’ils braquaient ou s’ils étaient dans les enlèvements avec rançon, mais ils avaient de l’argent. Ils se faisaient tailler des costumes sur mesure et offraient des manteaux en vison à leur nana. Ils vivaient au jour le jour, claquaient tout en restos, voitures, fringues et bouteilles de champagne. Quand ils n’avaient plus rien, ils repartaient. C’était l’ébullition. J’avais l’impression qu’avec eux rien n’était impossible, que je pourrais aller où je voulais.
« Un jour, je suis sortie avec l’un d’eux, un Toulonnais. Qu’est-ce qu’il était beau ! Il voulait m’emmener en vacances, mais, avant, il fallait que je prenne de l’argent à la banque. Je lui ai dit que mon père avait bloqué les comptes… Mauricette, la patronne du bar, m’a pris dans un coin pour m’alerter : “Si tu restes avec lui, tu vas partir au tapin…” J’étais trop froussarde pour ça, mais, en même temps, il avait de tellement beaux yeux que j’aurais aimé être à la place de sa femme, qui tapinait et portait bijoux et manteau de fourrure ! »
Michèle, une brune aux yeux verts, grande et mince et qui en pinçait pour le Martini, n’est finalement pas « allée aux asperges », comme on disait à l’époque de celles qui se prostituaient, mais elle n’a jamais tourné le dos aux voyous. Elle a appris la vie en les voyant faire et vécu comme eux, sans penser au lendemain, elle a qui les clients disaient : « C’est pour moi, les femmes ne payent jamais. » Elle a grandi sous leur « protection », certaine qu’avec eux il ne lui arriverait jamais d’ennuis. Elle leur a rendu des services sans trop avoir conscience du danger, comme cette fois où elle prêta sa chambre de bonne une dizaine de jours à un certain Nat Lothoz, gangster lyonnais en cavale. Ou comme les jours où elle a planqué des flingues pour « rendre service », sans vraiment percevoir les inconvénients. Elle a découvert les descentes de police, les perquisitions indélicates, au cours desquelles se volatilisent le fond de caisse du bar et la montre Cartier, et a compris qu’il était préférable de ne pas porter plainte si l’on ne voulait pas voir son établissement frappé d’une fermeture administrative. Elle a aussi vu ces voyous des roses à la main, comme ce « type » magnifique qui vient la voir à la maternité, après son accouchement, pour lui proposer de reconnaître son enfant, lui qui ne pouvait en avoir – elle a reculé au dernier moment. Une bonne école à l’heure de devenir à son tour une actrice de la nuit et d’ouvrir son propre bar, sa « bonne mentalité » en guise de sésame – une « mentalité de voyou », qui fait que l’on peut parler sans crainte devant elle, parce qu’à la différence des « cavettes » (les caves au féminin, autrement dit les novices) elle connaît tous les codes de ce milieu. Et la certitude qu’il ne pourra rien lui arriver, elle qui n’a eu qu’un mot à dire pour que Nat éconduise un prétendant un peu collant dans ce bar de Saint-Germain-des-Prés en lui glissant quelques mots à l’oreille : « Madame est avec moi. » Le garçon s’est éloigné la « queue entre les jambes ».
En attendant de se mettre à son compte, Michèle apprend dans les bars des autres. Dans un cabaret espagnol gare de l’Est, puis près de l’Hôtel de Ville, auprès d’un patron corse, dans un établissement où elle voit débarquer au bout de huit jours Jacques Mesrine en personne, « calibré et à la recherche de mecs »… qui venaient de partir. Elle lui sert son rituel « piper menthe » ; lui la complimente pour ses yeux. Elle se « fait la valise » quand il revient quelques jours plus tard, effrayée de les voir descendre à la cave celui qui l’avait recommandée. La police s’en mêle, recherche la barmaid, qu’ils finissent par localiser au Tambourin. Ils campent devant le bar jusqu’à ce qu’elle se présente devant la Criminelle, à Versailles, qui cherche des tuyaux au sujet de l’ennemi public numéro 1. « Vous savez, ça fait huit jours que je travaille là », répond-elle en prenant son air le plus naïf. « Ne quittez pas Paris », lui ordonnent-ils.
« À 30 ans, tu penses que ça va durer toute la vie, puis tu arrives à 50, à 60 ans, et tu ne sais toujours pas gérer », lâche Michèle, qui s’est retrouvée directrice du Consul, un bar de l’avenue Friedland, tenu par deux lesbiennes, où on faisait la fête tous les soirs, jusqu’à 6 heures du matin, jusqu’au départ du dernier alcoolo mondain, de ceux qui tremblent jusqu’au deuxième whisky et finissent par laisser « 500 balles » de pourboire. Au cœur de ces années 1980, ce n’est pas avec un voyou qu’elle sort, mais avec un banquier, et ses revenus vont avec. Des années tranquilles, où l’on règle ses additions sans râler, le cœur et l’âme allégés par les mélodies d’un guitariste russe ou espagnol. La nuit l’a aspirée et Michèle en connaît bientôt tous les recoins, ne voyant de la vie des voyous que le côté joyeux et ludique, le Marseillais Francis le Belge dans son beau costume un jour d’anniversaire. Des hommes partis de rien pour devenir les rois de la nuit et qui ont « plus de choses à raconter que les banquiers ». De quoi lui donner l’impression d’exister plutôt deux fois qu’une, elle qui applaudit quand on lui apprend le vol de pierres précieuses dans un palace de la Côte d’Azur.
« Les voyous formaient un clan qu’on appelle le milieu. Pour eux, je faisais partie de cette communauté. J’entrais au Laeticia, le bar des vieux de la vieille, ce qui n’était pas le cas de tout le monde. Ils savaient qu’ils ne risquaient rien avec moi. Je parlais la langue des voyous et celle des bourges. Quand il y avait eu cette histoire avec Mesrine, j’avais tenu ma place. C’était rassurant pour eux. Ils prononçaient deux phrases et je savais qui ils étaient, la réciproque était vrai. Je ne posais pas de question, du coup, on pouvait me couper en deux, je ne savais rien ! »
Insouciante, à la limite de l’inconscience, debout tous les jours à 14 heures, Michèle finit par s’associer dans un bar à hôtesses avec un Corse à la réputation bien assise, François Marcantoni. Qui l’a poussée dans les bras de cet homme qui sort de prison, au début des années 2000 ? Un autre voyou, forcément, elle finit par les connaître tous. Parce que, depuis le Consul, elle connaît les gars de la Mondaine, qui supervisent pour la préfecture de police de Paris les établissements qui ferment tard, elle s’autorise des fioritures et installe quelques filles. Trois policiers débarquent dans la semaine qui suit. « Vous avez la permission de nuit ? » « Je ne sais pas. » « Vous savez que vous n’avez pas le droit ? Qu’est-ce que vous avez fait avant ? » « J’étais au Consul où j’ai connu votre collègue Gégé, vous pouvez l’appeler. » Ils l’appellent, lui passent le combiné et ses premiers mots les rassurent : « Chéri, comment tu vas ? » Il faudra quand même l’intervention d’un autre de ses amis, corse et en poste à la police des jeux, un certain « Nono », pour qu’elle obtienne son autorisation de nuit sans verser un centime.
La police ne passe jamais à l’improviste, laissant aux filles, des « Françaises », le loisir de prendre leurs aises avec les clients dans les petits salons – elles touchaient 10 euros par coupe de champagne, 20 euros par bouteille, 200 euros si elles passaient au salon. Mais, c’est curieusement du côté de Marcantoni que le bât va blesser. Ses amis corses de la capitale lui ont bien dit de se méfier, mais Michèle ne les a pas écoutés. Les premiers temps, leur association a d’ailleurs bien fonctionné. Elle verse au vieux 3 000 euros par mois et s’en sort bien, jusqu’au lendemain de ce 15 août où elle a tout perdu : un voyou expatrié au Brésil a acheté le fonds, et tous les meubles ont été déménagés durant le week-end, stock de champagne compris.
À Paris, il n’y a qu’elle pour ne pas se laisser impressionner par François Marcantoni. Elle sait où le trouver, au Méridien, porte Maillot, il y trône tous les jours avec sa cour, un gros cigare au bec, évoquant volontiers entre deux bouffées « son ami Delon ». Mais, à tous les autres, le vieux Corse aux costumes de parrain met une telle frousse que personne ne se bouge pour Michèle, qui en est pour ses frais. Elle pensait qu’en montant un bar avec lui elle serait tranquille, et c’est finalement lui qui l’a « faite marron ».
Sa seule petite vengeance, c’est que l’acheteur était un ami de Nat Lothoz, le Lyonnais qu’elle avait hébergé quand elle était jeune. Un bon moyen de faire passer un message au vieux Corse, qui allait bientôt mourir de mort naturelle et être enterré en grande pompe : l’ami en question a payé durant des mois le loyer de son nouveau bar, à Pigalle. Et elle n’est jamais allée pleurer sur la tombe de Marcantoni.
Il lui a fallu attendre la retraite pour connaître sa première garde à vue. Elle venait de s’installer en couple avec une figure du milieu que la police ne voulait pas voir finir ses jours tranquillement. Première alerte, quelques jours plus tôt, elle avait trouvé la serrure de leur appartement parisien explosée et constaté la disparition de la comptabilité de son bar et d’une montre de luxe. En passant par son ami « Gégé », elle avait atterri au Quai des Orfèvres et récupéré ses documents, à défaut du bijou. Quelques jours plus tard, un autre service cueille son homme en bas de chez eux avant de faire irruption dans l’appartement « comme un essaim d’abeilles ». Encore en peignoir de bain, la moitié d’un croissant dans la main, elle a la « peur de sa vie ».
Transférée en train jusqu’à Marseille et à l’heure de traverser la gare de Lyon, Michèle cache de son mieux les menottes sous les manches de son manteau de vison. Une longue vie de gangster derrière lui, son homme est nettement plus décontracté. Elle découvre alors la prison des Baumettes, dont la saleté la révulse. Exactement ce qu’elle avait cherché à éviter toute sa vie, « trop froussarde, pensait-elle, pour être la femme d’un voyou et se taper perquisitions et parloirs ». Et tout ça le jour du beaujolais ! De quoi perdre trois kilos en trois jours, avant de convaincre le juge, les larmes aux yeux, qu’elle ne se serait jamais mise avec cet homme si elle avait pensé un instant qu’il était encore en affaire. Des dires qui collaient avec ceux de son compagnon, prompt à répondre qu’il ne « raconte pas ses affaires aux femmes avec lesquelles il est ».