Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Les « Mamas » maquerelles

Elle reste quatre mois sous les verrous, un peu plus que son chéri qui, dans la bataille, a perdu son appartement et son boulot, mais elle ne l’abandonnera pas, malgré un contrôle judiciaire sévère, une lourde caution et quatre ans à jouer à cache-cache en attendant le procès, car ils n’ont pas le droit de communiquer. Commerciale dans l’âme, Anaïs se lance avec succès dans l’immobilier, loin de cette rue Saint-Denis et de ce Marocain ombrageux et violent, ce « bon à rien » dont elle apprendra un jour, de la bouche de la brigade criminelle, qu’on a retrouvé son cadavre dans une valise, du côté de Lorient. Avec dans sa poche la clef… du salon de massage. Dire qu’à une époque elle aurait été « capable de tuer quelqu’un pour ce diable » !

 

Les « Mamas » maquerelles

 

Octobre 2012. Les enquêteurs de l’Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information travaillent sur des escroqueries commises au sein de la communauté nigériane de Rouen, lorsqu’ils tombent sur un réseau de prostitution. Trois pavillons serviraient à héberger des prostituées dans deux quartiers de la ville. Une certaine Esther, née en 1978 à Freetown, capitale de la Sierra Leone, résidant dans l’une de ces maisons, serait particulièrement impliquée dans l’animation de ces réseaux. Tuyaux aussitôt transmis à leurs collègues de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains, qui pose aussitôt ses grandes oreilles pour écouter les conversations de la présumée proxénète…

Quelques jours suffisent à établir que la piste est bonne. Esther ne cesse d’inviter ses interlocuteurs à ne pas parler au téléphone. Elle a tout de la « Mama » africaine, ces mères maquerelles qui n’ont rien de maternel et viennent, pour la plupart du Nigéria, le pays le plus peuplé d’Afrique, par ailleurs anglophone, comme les filles qu’elles exploitent. Il est question de femmes qui patientent en Espagne, dans l’attente d’un titre de séjour, d’autres qu’il faudra héberger, d’autres encore qui devront déménager à Lyon parce qu’« il n’y a plus de place ici ».

Le marché rouennais est saturé, en déduisent les policiers, mais Esther a de la ressource. Elle négocie très sérieusement avec Sophia, une autre Mama installée en Normandie, l’achat d’emplacements de prostitution, une « négo » qui permet à une certaine Rita de s’implanter près du métro Boulingrin… après qu’Esther s’est acquittée de la modique somme de 2 500 euros. Elles ont visiblement du monde à placer, au point que l’on entend Esther appeler une Mama établie en Norvège, qui disposerait de quelques emplacements disponibles. Et ce n’est qu’un début, car de nouvelles recrues attendent un feu vert entre les mains des passeurs, au Nigeria, dont les plus jeunes ont tout juste 15 ans. Toutes sont bien évidemment passées avec succès par la case « joujou » : une cérémonie religieuse proche de l’envoûtement destinée à les transformer en créatures définitivement soumises. Une séquence où la magie se mêle à la morale. Elles s’engagent alors à obéir au passeur, puis à la Mama à laquelle elles seront confiées, sous peine de lourdes mesures de rétorsion contre leur famille. Pas de « joujou », pas de prostitution.

 

Au terme de l’enquête, il apparaît donc qu’une structure d’envergure exploiterait des jeunes femmes, à l’instar de marchandises, en exerçant sur elles une emprise morale et psychologique totale. Arrivées en France, elles déposent leur demande d’asile. Leur autorisation provisoire de séjour en poche, elles sont envoyées sur le trottoir où elles sont censées tapiner autant qu’il le faudra pour rembourser les 60 000 euros dus au passeur et à la Mama. Le prix de leur voyage…

Basés au Nigeria, les passeurs sont très mobiles. Ils voyagent en Europe, pour accompagner les filles vers les pays où elles devront se prostituer, collecter l’argent, dispenser conseils et instructions. Ils circulent avec de faux papiers et des billets d’avion obtenus en escroquant les compagnies aériennes, ce qui rend leur localisation et leur interpellation particulièrement « malaisées », selon le mot des enquêteurs. Le principal passeur de se réseau, né en 1968, se prénomme Bami. Les femmes sont déjà dans le coup sur place, où elles sont chargées de sélectionner les candidates. Bami fournit passeport et vrai visa en les faisant passer pour des membres de sa famille. Montant de la facture par tête de pipe : 11 000 euros, qu’il vient parfois lui-même récupérer en France, en Espagne ou en Autriche. Un marché qu’il partage avec deux autres fournisseurs, dont l’un, né en 1959, se fait appeler « Papa ». Le tout sous la coupe d’un couple « royal » formé d’une certaine Sophia, la chef des Mamas, et d’un homme qui s’est arrogé le titre de « Président ». Un « personnage majeur dans le milieu du proxénétisme nigérian », écrivent encore les enquêteurs, qui relèvent l’incroyable pouvoir tutélaire qu’il exerce sur les Mamas. Né en 1984, chef de la communauté Edo (présente dans le centre et sud du Nigeria et à l’extérieur du pays) en Normandie, sa base, il organise la traite des femmes, gère les rendez-vous en préfecture, tente d’apaiser les conflits entre les maquerelles, supervise la collecte de l’argent et la recherche de places de trottoirs pour les filles qui s’affranchissent. C’est aussi lui qui assure les liens avec les grands chefs basés au Nigeria. Sa compagne répartit les territoires dans la région rouennaise, où les conflits sont nombreux. Elle-même a en charge au moins six filles dont deux qu’elle héberge. Son statut de femme du « Président » lui confère un rôle de première dame au sein de la communauté. Elle est en contact avec toutes les Mamas qui font la révérence à son approche, et c’est nulle part ailleurs qu’au domicile du couple royal qu’elles se retrouvent toutes, un soir, pour fêter Bami, la principale vedette.

Les Mamas, quant à elles, quadrillent le terrain, assurent l’accueil des filles « maraboutées », les « louent » au gré des besoins. Implantées à Rouen mais aussi à Caen, Clichy-sous-Bois, Strasbourg ou Colmar, elles s’occupent de l’aspect immobilier, essentiel pour l’exercice régulier de ces activités. Certaines travaillent en couple, les autres en solo, mais toutes appartiennent à l’organisation. Ici, l’indépendance est assez mal vue, voire punie : on ne monte pas sa petite affaire dans son coin. En revanche toutes sont programmées pour changer un jour de statut, à l’instar de Sylvia, 25 ans, encore prostituée mais en passe de devenir une Mama importante de la ville, elle qui supervise avec une « fermeté féroce », écrivent les enquêteurs, une fille fraîchement arrivée en France ; elle la harcèle plusieurs fois par jour lui reprochant de ne gagner que 1 300 euros par semaine. Jeune Mama affranchie, elle défend en même temps bec et ongles cette portion de trottoir qu’elle a achetée 2 000 euros, convoitée par quelques nouvelles venues, Bulgares, Roumaines, et même Nigérianes, n’hésitant pas à jouer du poing dans la rue. Elle n’est pas la seule à miser sur la force physique pour défendre son bout de gras. Les arrestations ont lieu au début de l’été 2013. Niant toute implication dans un quelconque réseau, les Mamas semblent ne pas comprendre ce qu’il leur arrive. Les SMS échangés ? Elles ne savent pas de quoi il s’agit. Les déclarations d’une prostituée qui raconte comment elles l’ont fait venir en France par l’intermédiaire d’un passeur ? Le résultat de l’envie, de la jalousie. Les envois de coordonnées bancaires où il est question d’une « chose » qui doit arriver bientôt ? Elles parlaient de nourriture. Les conversations liées à l’arge t ? Elles aident des gens, elles n sont chrétiennes. Certaines reconnaissent se prostituer mais nient faire travailler d’autres femmes. Elles sont « indépendantes » et ne touchent aucune somme venant de quiconque. De mauvaise foi, elles se critiquent les unes les autres, se traitant de « menteuses », « jalouses », « envieuses », « mal élevées » et autres gentillesses. Au total, dix-sept personnes, dont onze femmes, sont cependant mises en examen pour « proxénétisme aggravé en bande organisée, traite des êtres humains, blanchiment de proxénétisme et association de malfaiteurs en vue de la préparation des crimes de proxénétisme et de traite des êtres humains ».

« Cherchez la corruption, vous trouverez la prostitution, commente Me Catherine Glon, avocate pénaliste à Rennes, qui a défendu un grand nombre de ces filles depuis une vingtaine d’années. La mécanique mise en œuvre par ces réseaux est presque toujours la même, » observe-t-elle. Les filles, endettées jusqu’au cou, sont systématiquement sous l’emprise psychologique des sorciers africains dont elles sont incapables de remettre en cause les pouvoirs. Et, selon elle, il serait temps de dénoncer ce travers de la justice qui « punit les femmes sans chercher à attraper les véritables organisateurs du trafic ». « C’est toujours imprégné de morale, déplore l’avocate. Dès qu’une femme tombe dans la délinquance, le traitement judiciaire est impitoyable. »