Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
La veuve du chef
L’avocate est mise en examen pour association de malfaiteurs et tentative d’extorsion de fonds lorsque le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière interroge François Santoni. Alors que le magistrat ne cache pas sa gêne devant le sort réservé à cette femme, le nationaliste l’interrompt aussitôt : « Voyez, monsieur le juge, je ne comprends pas où vous voulez en venir. Marie-Hélène Mattei est une militante politique. Il n’est pas mauvais pour un militant de passer par la case prison. Pour le reste, vous savez, quand un homme est en prison, ce qui l’inquiète, c’est de savoir où est sa femme, et moi, je le saurai. »
Condamnée en appel, la militante en question sera sauvée par la Cour européenne, rejugée et finalement relaxée pour la tentative d’extorsion de fonds. François Santoni, lui, a été exécuté peu après sa libération par des rivaux.
La veuve du chef
« Sandra, mafiosa ? Alors je suis le pape dans sa dernière encyclique ! Une femme mafieuse en Corse, ça n’existe pas ! C’est une véritable connerie ! »
M Jean-Yves Liénard est sans doute le mieux placé pour parler de e
Sandra Germani, sœur de Jean-Luc Germani, bandit corse, et veuve de Richard Casanova, parrain insulaire s’il en est, qu’il a défendu tout au long de sa carrière et dont il était l’ami, jusqu’à sa brutale élimination sur une petite route, par un homme dissimulé derrière un muret de pierre. « Sandra était peu au courant des affaires de Richard, qui a toujours eu une attention particulière pour sa famille, se souvient l’avocat. Bon navigateur, il les a même emmenés faire le tour du monde en voilier pendant sa cavale. »
C’est dans les dossiers des juteux cercles de jeu parisiens, chasse gardée depuis toujours des bandits corses, que le nom de Sandra, née à Bastia en 1967, apparaît. En particulier, dans l’affaire du cercle Wagram, dont la fermeture par le ministère de l’Intérieur a sonné la fin d’une époque entamée au lendemain de la Libération, quand il fallut remercier les résistants corses, et dont son ex-mari fut longtemps le patron officieux. Une fois Richard Casanova exécuté sur fond d’éclatement de la bande de la Brise de mer, gang bastiais dont il était l’un des fondateurs et piliers, les bénéfices du cercle, évalués par la justice à 100 000 euros par mois, changent de main. Mais, aux yeux de la police, Sandra continue à toucher sa part. La donne change lorsque l’ex-ami et associé de Richard, Angelo Guazzelli, voit son frère assassiné et se lance dans une OPA à main armée sur le Wagram. Il dégage l’équipe en place et installe ses hommes, parmi lesquels un ancien policier (une habitude dans les cercles de jeu, où il est de bon ton d’avoir un fonctionnaire, corse si possible, dans son moteur).
La suite germe dans l’imagination des magistrats du parquet de Paris, diront les avocats : ne pouvant tolérer de voir l’ennemi profiter de ce bien familial, Jean-Luc Germani, gendre et héritier de Richard Casanova, reprend possession des lieux. En douceur, prétendra son avocat, pour qui Jean-Luc n’aurait jamais logé au domicile parisien de Sandra, sa sœur, s’il avait eu de mauvaises intentions. « La seule victime de ce prétendu coup de force, ironise M Liénard, c’est un téléphone portable ! » Quant à Sandra e
Germani, elle peut justifier de son train de vie, puisque son protecteur, Michel Tomi, plus grosse fortune corse d’Afrique noire et « père spirituel » de son mari, assume le fait de l’assister financièrement pour qu’elle ne manque de rien, jusqu’à payer le loyer de son appartement parisien, par virement bancaire, précisera-t-elle, sans oublier de lui fournir des espèces en fonction de ses besoins et de louer pour elle un 4×4 haut de gamme quand elle est sur l’île de Beauté. Une protection qu’il doit bien au seul bandit de ce calibre qui, dans l’histoire contemporaine de l’île, soit mort avec un casier judiciaire vierge, comme le rappelle encore son avocat, qui se souvient que cet homme officiellement en cavale avait voté plusieurs fois dans son village, reconnu ses enfants à la mairie, et même appelé le juge d’instruction pour protester de son innocence et lui dire qu’il ne se rendrait pas si c’était pour aller en prison. Un personnage au-dessus du lot, Richard Casanova, auprès duquel Sandra menait une vie de bourgeoise, elle qui peut se targuer d’un casier « extra-vierge » pour calmer ceux qui la voient en héritière des pouvoirs et du territoire de son veuf.
« Sandra n’est pas le juge de paix du milieu », insiste M Liénard. Elle e mène une vie de mère de famille aisée, mais ne serait destinataire d’aucun revenu illicite, d’ailleurs feu son mari fut blanchi de la plupart des accusations portées contre lui, par exemple celle d’avoir été le cerveau du fameux casse perpétré à Genève contre l’UBS (Union de banques suisses) : il avait pris ce jour-là un avion sous son nom pour aller assister à un match de boxe à Ajaccio, durant lequel il avait été reconnu par une bonne douzaine d’élus au moins, sans compter la chambre d’hôtel prise à son nom. Alibi « irréfragable », selon le mot de son défenseur. L’épisode n’en ayant pas moins contribué à asseoir sa légende, et, par ricochet, celle de Sandra, dont le frère a vaillamment pris la relève du défunt, arme à la ceinture et dents serrés. « Les policiers brodent, assure encore M Liénard. Ils en ont e fait un mythe. »
Les policiers de la sous-direction de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance financière qui interrogeaient Sandra, le 8 juin 2011, en marge de l’affaire du Wagram, n’en ont pas moins épluché son train de vie, ses achats, ses comptes bancaires jusqu’au moindre détail, jusqu’à se préoccuper de savoir si sa propre mère était locataire de son appartement, un sort réservé à ceux que l’on soupçonne de vivre grand train en fermant les yeux sur la provenance de l’argent. Le Wagram, elle dit alors ne le connaître que parce qu’un cousin de feu Richard y jouait au poker, mais elle admet fréquenter plusieurs protagonistes de l’affaire, comme ce Philippe, l’un des repreneurs présumés du cercle au côté de son frère, qui sortait vingt ans plus tôt avec une de ses amies et dont les enfants fréquentent le même atelier de dessin que les siens, à Paris. Liens amicaux ou liens de famille ne sont pas liens criminels, explique-t-elle en substance. Elle est cependant incapable de confirmer le fait que le père de ses enfants, Richard Casanova, fréquentait ou non ce cercle, ce dont les policiers sont convaincus, eux qui affirment même qu’il en a été longtemps l’un des patrons occultes.
Des dîners chez elle, avec des Corses de passage dans la capitale, bien sûr qu’il y en a eu, en général en présence des enfants, où l’on parlait notamment cinéma, avec Michel ou Frédéric, qui tournaient dans cette fameuse série Mafiosa à laquelle l’une de ses amies rêvait précisément de participer. La famille Federici, dont les policiers, jamais à cours d’imagination, assurent qu’elle est la colonne vertébrale d’un gang régnant sur la Haute-Corse, celui des « bergers braqueurs » ? Elle les connaît aussi, presque tous et depuis longtemps, ce qui est naturel dans la mesure où sa mère tenait un bar dans le village d’Arena Vescovato, au cœur de leur fief, au milieu des années 1980… Et César, lui aussi soupçonné d’avoir participé au dernier coup de force contre le cercle ? Un ami d’enfance, depuis l’âge de 12 ans, répond posément Sandra. Et pourquoi donc lui reprocherait-on le fait que son frère Jean-Luc, présenté par certains comme l’homme fort du milieu insulaire, dorme parfois chez elle quand il passe dans la capitale ? Les motifs de ses visites ? « Nous voir moi et mes enfants, pour le reste, le mieux c’est de lui demander », coupe-t-elle court, avant d’expliquer qu’elle le joint comme n’importe quelle sœur son frère, sur son téléphone, et qu’à sa connaissance il travaille avec son oncle à elle, qui dirige une société d’entretien d’espaces verts… Quant à Paul Canarelli, qui possède un domaine hôtelier réputé à Murtoli et intéresse lui aussi les enquêteurs, rien de surprenant à ce qu’il ait longtemps mis à leur disposition l’une de ses plus belles chambres, dans la mesure où Richard et elle étaient les parrain et marraine de l’une de ses filles. « C’est un peu comme de la famille », tranche encore Sandra Germani au terme de sa quatrième déposition d’affilée, mettant un terme aux supputations policières.
La déposition suivante vaut à la veuve un flot ininterrompu de questions sur son emploi du temps des 18 et 19 janvier 2011, date du changement de direction au Wagram, mais c’est un « peu vieux » pour qu’elle se souvienne de tout. « Vous êtes certaine de ne pas être au courant de ce qui s’est passé le 19 janvier ? insiste le policier.
– Oui, répond-elle.
– Ne trouvez-vous pas bizarre que la plupart des individus s’étant livrés à ce coup de force s’étaient retrouvés chez vous la veille ?
– Non, c’est un concours de circonstances, si ce que vous dites est vrai.
– Vous attendiez-vous à ce que la police vienne vous poser des questions concernant ces événements ? Vous a-t-on indiqué les réponses à fournir ? Vous êtes-vous arrangée avec votre frère Jean-Luc sur une version à donner à la police ?
– Pas du tout. »
Ses réponses sont de plus en plus courtes et rien ne l’ébranle, pas plus les enregistrements d’écoutes téléphoniques qu’on lui inflige que les questions dix fois posées. Sandra ne tombe pas non plus dans le piège lorsqu’on lui demande si elle connaît un certain Pascal, directeur d’un autre cercle de jeu, l’Eldo, originaire lui aussi de Vescovato, après lui avoir fait dire que dans ce genre de communes, « tout le monde se connaît ». Au fait, relance sans crier gare le fonctionnaire alors que la séance touche à sa fin, « est-ce bien à cette période que vous avez téléphoné avec une carte de téléphone prépayée à votre ostéopathe pour prendre rendez vous pour Jean-Luc ?
– Oui.
– Vous souvenez-vous quel jour de la semaine a eu lieu cet appel ?
– Je crois que c’était le lundi.
– Donc, vu que cela coïncide avec la venue de Paul Canarelli au salon de chasse de Rambouillet, qui avait lieu du vendredi 1 au lundi 4 avril 2011, er cet appel a eu lieu le lundi 4 avril 2011, est-ce exact ?
– Oui, c’est exact… », concède Sandra, laissant à son interlocuteur engranger un tout petit point.
Alors qu’on juge quatre ans plus tard Jean-Luc Germani devant le tribunal correctionnel de Paris, Sandra est là, sur les bancs du public, plantée sur ses hauts talons. Elle ne sert pas la main aux inconnus, ne parle, dit-elle, qu’aux gens qu’elle « aime ». Elle ne se revendique pas voyou, loin de là, mais c’est pour elle, dit encore la légende policière, que l’on se serait battu autour du cercle Wagram. La poule aux œufs d’or du milieu corse est tombée en moins de dix minutes entre les mains de Jean-Luc et de ses amis, mais il ne portait même pas d’arme ce jour-là, insiste à la barre l’un de ses avocats. « Il n’avait pas besoin de sortir d’arme », intervient le mordant procureur de la République sous les yeux de la veuve impassible. « On s’est servi de moi », insiste le bandit corse fraîchement coffré après des mois d’une cavale très professionnelle.
« Sandra Germani est au cœur de cette guerre de clans », insiste l’avocat général, mais la parole est à la défense : « Voilà trois ans que Richard Casanova est mort ! tonne M Jean-Jacques Campana. Vous a-t-on apporté e
la preuve qu’il était propriétaire de quoi que ce soit ? Tout cela n’est que rumeur, mais il est plus difficile de pulvériser un atome qu’une rumeur. La légende noire, c’est Richard Casanova. Quand il a été sauvagement assassiné, il avait un casier judiciaire vierge. Il a une famille. Pour la première fois, son fils est là, avec Sandra, dont la sœur tient le greffe du tribunal de Bastia et dont le père est un général dont les décorations n’ont rien de salonardes. Cette famille a l’impression que cette légende va la poursuivre jusqu’à la fin des temps. Supposons que Jean-Luc Germani se soit trouvé sur une plage de Tahiti avec une vahiné, tandis que grillaient les langoustes, eh bien, les choses se seraient passées de la même manière. Il n’a joué aucun rôle dans cette action. Est-ce une infraction de venir faire la fête à Paris entre compatriotes ? Imaginer qu’il y ait un plan pour récupérer le Wagram, dans lequel il mettrait sa sœur en danger en l’amenant au restaurant… C’est une injure à la culture corse. S’il y avait eu un projet, jamais sa sœur n’aurait été au courant. L’exposer de telle manière qu’elle subisse une garde à vue ? Il n’aurait jamais pris ce risque. Cette affaire, c’est le Petit Poucet ! »