Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

La longue descente de Samira

Nathalie a été transférée à la maison d’arrêt de Dijon lorsqu’elle apprend l’arrestation de Peter par les gendarmes, à l’occasion d’un banal contrôle routier sur la commune de Monistrol, dans l’Allier. Selon le tableau que lui présente le juge d’instruction, on lui met sur le dos quarante-neuf vols à main armée, dont une bonne partie commis avec sa compagne. Dix ans plus tard, le 23 août 2010, dans le Gard, Peter entend visiblement étoffer davantage encore son palmarès, puisqu’il est de nouveau arrêté et réclamé par la justice allemande qui le soupçonne d’être l’auteur d’un vol en bande organisée commis à Francfort.

Quant à Nathalie la braqueuse, elle a tourné définitivement la page.

 

La longue descente de Samira

 

« Calamity Jane de banlieue », c’est son surnom dans la presse. Elle braque, elle se bat, jusqu’au meurtre final. De ces guerrières dont sont tirés des films ou des romans. Son vrai prénom c’est Samira. Condamnée à dix-huit ans de prison pour homicide volontaire par la cour d’assises de Créteil en janvier 2015, la belle, âgée de 42 ans au moment de son procès, a été quelque peu cabossée par la vie.

Ce 25 novembre 2010, au mal nommé Bar des Amis, il est 17 heures quand Samira, blouson et bottes noirs, pousse la porte. Elle connaît les lieux. Jean, le serveur, est même devenu un copain. Elle commande un petit blanc et s’installe. Deux hommes débarquent, ils semblent furieux. L’un d’eux lui aurait même lancé : « Arrête de picoler, suis-moi ! » Samira aurait alors répondu : « Je t’emmerde ! » Les deux clients s’en vont. Entre alors François, un autre habitué. Handicapé à 80 %, il a une maladie psychiatrique. D’autres clients répéteront aux policiers qu’il est « parfois un peu soûlant » avec les gens. Lui aussi se met à boire. Les échanges de regards sont vaguement agressifs. François, 45 ans, toise Samira, assise à quelques pas de lui. Elle l’interpelle, ils se disputent. Le ton monte. Des insultes racistes fusent. Pendue au téléphone, prise d’une rage soudaine, elle ne cesse d’aller et de venir, elle sort du bistrot puis revient. Elle n’est pas loin de craquer. Le serveur tente de mettre François à la porte, mais il ne veut pas bouger. Et, en moins d’une seconde, c’est le drame. Samira sort un Smith et Wesson, calibre 38, de son sac à main et tire dans sa direction. Elle vise la tête. L’homme s’écroule, touché au cerveau. Transporté à l’hôpital dans le coma, il mourra trois semaines plus tard.

 

Sixième d’une fratrie de dix, Samira a toujours été la rebelle de la famille. Elle n’obéit ni au père ni aux frères qui commandent. L’adolescente lâche l’école. Elle est placée en foyer à 16 ans. Elle s’oriente vers des études de coiffure, sans succès. À son procès, les experts ont des mots simples et durs : Samira souffre de ce père autoritaire, de la menace d’un mariage forcé, d’un climat familial « difficile ». Elle rencontre rapidement son premier compagnon avec lequel elle a deux fils. Il sera expulsé vers l’Algérie pour une affaire de stups. Avec son deuxième compagnon, elle a cinq autres enfants.

Commence alors sa descente aux enfers. La guerrière est tombée sur un « mâle dominant ». Il la bat et la maltraite, de multiples mains courantes ou interruptions d’incapacité de travail en attestent. Le président de la cour d’assises lui pose une question sur ce compagnon. Elle chuchote : « Quand je l’ai rencontré, je n’allais pas bien, j’ai appelé au secours, personne n’est venu, c’était un monstre, il me tapait plus que sur un mec. » Un jour, après des coups plus durs que d’autres et un séjour à l’hôpital, c’est le parquet qui porte plainte contre lui : elle, elle n’ose pas, de peur des représailles. Il est condamné à dix-huit mois d’emprisonnement pour violences conjugales. Elle va le voir en prison, elle qui, depuis, porte un dentier, les dents cassées par son bourreau.

Le jour où il est libéré, elle va le chercher. Elle ne parvient pas à sortir de ses griffes. Les coups ne cessent pas. Et Samira se drogue. Son mec idem. Les enfants sont placés, ce qui la plonge un peu plus dans le mal-être, la voyoucratie et les mauvaises rencontres. Sabrina, une copine avec laquelle elle a marché dans une cour de prison, raconte à quel point Samira était maternelle :

« Elle nous couvait toutes, elle nous préparait à manger, vérifiait qu’on allait bien et parlait tout le temps de ses gosses, c’était toute sa vie, quand les services sociaux les lui ont arrachés, ils l’ont précipitée dans le malheur ; c’était sa raison de vivre, ses amours. »

Sans enfants, comme amputée, elle se laisse entraîner. Elle sombre. Elle pèse 40 kilos lorsqu’elle rencontre Michel, qui la prend sous son aile. Entendu à son procès, extrait de sa cellule pour témoigner (il est tombé pour une affaire de transports de drogue), il raconte dans quel état il l’a trouvée et comment il essaye de la protéger de cet ex qui lui a cassé les dents. « J’ai fait vingt-huit ans de prison, je ne les donnerais pas pour dix ans de sa triste vie ! » dit-il devant la cour d’assises. Il explique alors comment, avec lui, elle commence à souffler. Il la nourrit, la remet sur ses deux pieds, lui trouve même un petit appartement. Elle n’espère qu’une chose : retrouver ses sept enfants. Mais la vie s’acharne : Michel tombe, il va en prison. Elle se retrouve à nouveau seule, et replonge.

Samira reprend du service, nous sommes au début des années 2000. Des « connaissances » l’embarquent dans des braquages de banque. Pour ces faits elle passe aux assises une première fois et écope de sept ans de prison. Lorsque Michel est libéré, en avril 2010, elle aussi a purgé sa peine. Ils se lancent dans le « saucissonnage ». En se faisant passer pour des policiers venus perquisitionner, ils s’introduisent chez leurs victimes et les détroussent.

Pour ces faits, ils repassent devant les assises, elle pour la deuxième fois. Et, cette fois, elle prend six ans.

Lorsqu’elle tire dans ce bar d’Alfortville, ils sont en cavale. Elle est sur les nerfs, ils se disputent souvent. Ce jour-là, c’est Michel qui lui a laissé l’arme, un 38 mm. C’est ce pistolet argenté qui est sorti des scellés au deuxième jour du procès. Et c’est ce jour-là que seront visionnées les images qui l’accusent. La scène du crime a été filmée par le système de vidéosurveillance du bistrot. La salle va revivre, sur grand écran, les deux minutes du drame. La mère de la victime et l’un de ses fils préfèrent sortir. L’autre frère reste. Les images défilent, il est 17 heures 58 dans le bar, l’heure de l’apéro. Samira s’avance, s’énerve, fait de grands mouvements. Elle marche rapidement vers le fond du bar, côté billard. Son téléphone portable collé à l’oreille, elle a l’air nerveuse. On distingue le serveur qui essaye de faire sortir François, la victime. Il tente de s’interposer, en vain. En moins d’une seconde, le bras de Samira se lève, passe au-dessus de l’épaule du serveur. Elle tire dans la tête de la victime quasiment à bout portant. Il s’écroule. C’est l’affolement, personne ne se préoccupe de celui qui vient de tomber.

Le président s’adresse à elle : « Pourquoi cet acte ?

– Moi aussi j’ai du mal à y croire, je n’étais pas partie pour le tuer, répond-elle.

– Mais pourquoi ?

– Il m’avait dit des injures raciales », finit-elle par répondre.

Quand viennent s’exprimer la mère et les frères de la victime, la salle retient son souffle. La mère raconte l’enfance, puis le décès du père et la tristesse énorme de ce fils qui développe à 20 ans une maladie mentale. Elle parle de sa tentative de suicide, de ses difficultés à vivre et de ses coupures avec la famille. Elle évoque la profonde solitude de ce fils et ses passages au café pour « rencontrer du monde, parler ». C’était un garçon gentil, pas méchant, sans ami, bavard et à la langue bien pendue.

Dans la salle de la cour d’assises, quelques copines dont certaines rencontrées en prison, sont venues soutenir Samira. Il y aussi son fils aîné. Tout le monde se serre les coudes. La beauté de Samira saute aux yeux du public, venu nombreux ce jour-là. Brushing impeccable, maquillage soigné, veste de cuir marron, elle se tient très droite, sourit. Sauf quand elle porte son regard du côté des parties civiles : la maman de la victime entourée de ses deux fils. « Elle va avoir beaucoup de mal à s’exprimer face à la famille de la victime, souffle Delphine Boesel, son avocate. Elle est très sensible, elle est mal, elle reconnaît ce qu’elle a fait. » Elle voudrait d’ailleurs faire appel de sa peine pour se donner une deuxième chance d’être comprise…