Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)
La femme soumise
Dans son journal intime, la patronne notait ses frais comme ses revenus, jusqu’aux centimes de pourboire ou au kilo de pommes à 3,53 euros. Ce n’est pas le seul élément qui a plaidé en sa défaveur à l’heure du procès : arrivée au tribunal entièrement habillée de blanc, elle a eu bien du mal à contrôler son arrogance naturelle. Mais elle n’a pas non plus su chasser son naturel qui la pousse à un moment à se tourner vers la cour en disant dans un improbable franglais : « Voyez, madame le juge, quand tu fais une fellation… »
« La publicité donnée à cette affaire l’a écrasée, elle qui ne connaissait rien à la justice française », confie son avocat, Me Emmanuel Marsigny. Élevée chez les religieuses dans l’Essex, propre et méticuleuse pour deux, elle a évidemment eu un mal fou à supporter la promiscuité pénitentiaire qui lui a été imposée.
La femme soumise
« J’ai commencé comme strip-teaseuse dans un peep-show de la rue Saint-Denis, à Paris. Très vite, je me suis rendu compte qu’il y avait une forte demande de clients soumis. Je suis un vrai caméléon. J’ai joué la petite fille avec des couettes, la maîtresse, la maman, sans jamais aller jusqu’au rapport sexuel. Avec les clients, on était dans le jeu de rôle. Avec le recul, je me dis que j’ai rendu service à la société, mais que l’esclave, en fait, c’était moi. »
Anaïs, de son nom de guerre, cette femme est une encyclopédie ambulante des pratiques sexuelles les plus tordues. En particulier en matière de coups, domaine dans lequel elle est imbattable : née à la fin des années 1960 dans une famille kabyle comptant sept enfants, elle a subi ceux de son père, ouvrier, qui s’imbibait copieusement de côtes-du-rhône tous les week-ends. Dès 13 ans, peut-être parce qu’elle était plus rebelle que les autres (elle n’avait pas le droit de sortir, même pour jouer avec la neige les jours où, miracle, elle tombait), elle est devenue son souffre-douleur, et les tentatives de conciliation de sa grand-mère n’y ont rien changé. Son père est mort d’un infarctus alors qu’elle avait 16 ans, au retour du travail, sans avoir le temps de l’envoyer se marier au bled, mais sa mère a trouvé une solution : elle a chargé son frère aîné d’assurer la relève. Et d’apprendre à cette effrontée à baisser les yeux. Les coups ont redoublé, auxquels elle a commencé à répondre, supportant mal d’être traitée de « pute » sous prétexte qu’elle portait des talons et se maquillait, giflée quand les autres avaient un carré de chocolat et insultée dans la rue quand elle avait le tort de retrouver une copine sur le chemin du collège. Elle finit par faire sa valise et s’enfuir chez une copine, alors qu’il menaçait de l’emmener avec lui chez l’épouse avec laquelle il s’installait. Quand elle revient, sa mère la serre dans les bras et pour la première fois lui dit : « Ma fille ! » Les coups s’arrêtent.
Après un CAP de sténodactylo, Anaïs débarque à la fac de Nanterre, mais lâche prise dès le premier cours. Le début de la descente. Secrétaire dans une boîte de bâtiment, elle est mise dehors à coups de parapluie par l’épouse du patron, qui imagine qu’elle couche avec lui. Elle atterrit dans l’usine où travaillait son père, comme employée de bureau, où une fille du quartier, prénommée Brigitte, la reconnaît. Elle découvre avec elle les discothèques et les pistes de danse, qu’elle adore, jusqu’au jour où la copine lui demande de la remplacer un week-end dans le peep-show où elle fait des extras, à Paris, ville où Anaïs n’a encore jamais mis les pieds.
Un peep-show ? « Tu danses derrière une glace et tu te déshabilles. »
Anaïs gagne en deux jours ce qu’elle touche dans le mois, en espèces. La clientèle étant friande de petites nouvelles, le patron de cet établissement de la rue Saint-Denis, sous le contrôle à cette époque d’une poignée de juifs tunisiens, lui propose de revenir le week-end suivant. Elle raconte :
« Tu te caresses. Tu leur fais croire qu’il va y avoir un rapport sexuel. Ils rajoutent de l’argent, mais n’ont pas le droit de passer la main. J’ai découvert que j’avais un don et suis rapidement devenue celle qui faisait rentrer le plus d’argent. Je n’avais jamais dominé un homme, mais j’ai énormément d’imagination. Je suis devenue la maîtresse, la dominatrice. “Mets-toi à genoux !” “Mets-toi à quatre pattes !” Je leur donnais des ordres et ils s’exécutaient. Je les bâillonnais, je leur passais les menottes, je les fouettais, mais ça restait un jeu auquel je ne prenais même pas plaisir. J’étais naïve, gentille, et ne savais pas où était la limite entre le bien et le mal. »
Comment tombe-t-elle sous la coupe de ce chauffeur de taxi qui lui prélève peu à peu tous ses gains, dominant la dominatrice avec une perversité professionnelle ? C’est le patron du peep-show qui le lui a présenté, alors qu’elle cherchait à sortir d’une mauvaise histoire de crédit à la consommation souscrit à son nom pour le compte d’une autre fille… C’est désormais le chauffeur, juif tunisien lui aussi, qui commande. Elle lui donne tout ce qu’elle gagne, ne gardant que 20 malheureux francs par jour, juste de quoi prendre le train et rentrer dormir chez sa mère ; lui, il claque tout dans les cercles de jeu parisiens. Elle rêve de fuir mais restera sous la coupe de ce personnage pendant… sept ans.
Entre-temps, le chauffeur de taxi ouvre un autre peep-show où elle « fait » les clients soumis, dont l’un, expert-comptable de profession, tombe amoureux et décide de l’aider à s’extraire de ce milieu. Elle le suit en vacances, lui tient compagnie mais refuse d’être désignée héritière lorsqu’il ,
meurt d’un cancer foudroyant… Reine de la « relance », qui consiste à pousser adroitement le client à remettre un billet (ou sa carte de crédit) au pot, elle est convoitée par tous les patrons de la rue Saint-Denis, mais tombe dans les rets d’un autre homme : un proxénète plutôt beau gosse, d’origine marocaine et de quinze ans son aîné, ayant apparemment certaines accointances avec la police. Il tourne autour du chauffeur de taxi, tente de le racketter, au point qu’ils en viennent un jour aux armes pour elle…
Anaïs s’offre deux ans de répit avant de renouer avec ce Marocain qui lui propose une place dans un de ses salons de massage, un « bordel qui ne dit pas son nom », dans ce 9e arrondissement parisien infesté d’indicateurs. Elle confirme son savoir-faire et attire ceux qui sont prêts à payer très cher pour être enfermé dans un placard, se faire mettre des couches, manger des pots pour bébé ou se travestir en princesse, tout en buvant le thé…
« Il faut que tu recrutes des filles », tranche le Marocain à qui elle s’apprête à racheter cet « institut de remise en forme ». Elle passe une annonce dans Paris Boum Boum : « Cherche masseuse pour hommes courtois. » Il y a la queue devant la porte. Maghrébines pour la plupart, les filles ne restent pas très longtemps, assez cependant pour satisfaire l’appétit du « donneur d’ordre », ce Marocain qui siphonne tous les bénéfices, jusqu’à 3 000 euros par jour, faisant croire à Anaïs qu’il finance un parti politique, lui qui fricote avec les patrons corses des cercles de jeu parisiens. Il la coupe de sa famille, la bat pour des motifs futiles et distille la peur, même à distance, quand il se la coule douce à Marrakech. Jusqu’à la « tromper » avec « Sabrina », la dernière fille qu’elle a embauchée et qui partage son minuscule appartement.
Anaïs se réfugie dans le salon de massage, jongle avec les « soumis » et ses sept numéros de portable, assume comme aucune ses jeux de rôle, mais ne s’appartient plus. Et, pour bien marquer son territoire, le Marocain ne recule devant rien, pas même devant les coups de cravache qui pleuvent sur elle le jour où un client a eu le malheur de laisser une marque sur les épaules de sa « Sabrina ». Elle se réfugie chez une cousine, mais il la tient parce que sa famille ne sait rien. Visiblement couvert par la police, du moins le croit-elle, il se sent intouchable.
En 2002, la jeune femme parvient à s’arracher à l’univers glauque du sexe tarifé et se retrouve, avec l’aide de sa sœur, représentante en… bonbons. Elle en vend tellement que ses clients en prennent à chaque fois pour un an, mais son salaire plafonne à 2 500 euros et le milieu la rattrape par la manche. Une certaine Nadia, patronne d’un peep-show et dominatrice, lui glisse au téléphone : « Je gagne 10 000 euros par mois, arrête les bonbons. » Elle loue avec cette fille un appartement dans les beaux quartiers, près de la place Saint-Sulpice, et voit débarquer comme clients quelques notables et des célébrités de l’audiovisuel, sans oublier cet informaticien adepte du latex, surtout pas de sexe, qui l’appelle « madame » et se fait une joie de lui offrir les plus belles robes. Elle le satisfait tant qu’il lui laisse les clefs de son appartement, où elle continue à travailler en cachette de son nouvel amoureux, qui voudrait bien la voir oublier ses pseudos, « Lady joviale » et autres gracieusetés, pour n’être plus qu’Anaïs.
Les ennuis commencent quand elle recrute une fille qui travaille dans les hôtels, histoire d’avoir quelqu’un sous la main pour « finir » ses clients, ce que faisait si bien auparavant « Sabrina ». Dix minutes de soumission et elle les expédie dans la pièce voisine. L’argent coule à flots, autour de 15 000 euros par mois, Anaïs commence à rêver de s’installer avec son chéri, de s’acheter un petit commerce et de se poser, mais voilà que le Marocain réapparaît dans le paysage, lui qui lors de leur dernière rencontre l’avait menacée de mort, sans doute chagriné de voir fondre son chiffre d’affaires depuis sa disparition. Un petit coup de téléphone sur l’un des numéros qu’elle a glissés dans une petite annonce : « Bonjour, c’est moi, tu veux qu’on se voit ? Non ? Fais attention à toi… » Elle tient bon, mais, deux semaines plus tard, la coïncidence la trouble, une dizaine de flics de la brigade de répression du proxénétisme font irruption dans son appartement. Avec, à la clef, quatre jours de garde à vue au cours desquels elle est « traitée comme une merde, comme d’habitude », tandis que son « associée », coffrée elle aussi, la dépeint comme un « monstre », elle qui l’avait aimablement mise en garde contre un homme qui voulait précisément la « maquer ».
« Au début, j’ai joué la dure », mais Anaïs ne résiste pas longtemps. « Si tu ne dis rien, on va faire venir ta mère », glisse un policier. « Si tu ne signes pas le procès-verbal, la juge va mal le prendre », renchérit un autre. Et la voilà mise en examen pour « proxénétisme aggravé », lourdement chargée par l’autre fille, celle qui « finissait » si bien les clients, et à laquelle elle ne sera curieusement jamais confrontée.
« Il fallait me descendre, m’enterrer, me tuer », songe-t-elle en passant le porche de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Où entre les larmes, elle se souvient de tout ce qu’elle a fait pour ce Marocain, par exemple convoyer en train jusqu’au Luxembourg des sacs remplis de billets pour les déposer sur un compte ouvert sous son nom à elle, auquel elle n’avait cependant pas accès. « Les douanes sont au courant », lui avait-il un jour glissé pour l’intimider définitivement, elle qui espérait encore à l’époque avoir un enfant avec lui. Pauvre « mule » ! Son Marocain avait visiblement le bras long, il l’avait même fait recevoir une fois par un responsable du Quai des Orfèvres qui avait déchiré devant elle la plainte d’un autre client, la laissant avec ces mots : « Attention, on vous couvre, mais soyez discrets. » Combien payait-il ? À qui ? Quels renseignements donnait-il, lui qui fréquentait les beaux voyous de la capitale ?
Elle avait déjà déjà passé un mois dans cette même prison après la plainte déposée par un client : un banquier à qui elle avait réclamé 50 000 francs pour rembourser la somme « empruntée » par le fameux chauffeur de taxi à sa propre mère. Elle avait retrouvé rapidement sa liberté, sa peine vécue avec la légèreté de ses 20 ans. « Enfermée, là ou chez moi, c’est pareil », avait-elle songé lors de cette première incarcération, choyée par les « matonnes » et insouciante.
Désormais, il en allait tout autrement alors même qu’elle commençait à recoller les morceaux. Anaïs n’a plus 20 ans et prend vite conscience qu’elle n’est pas dans un complexe touristique. Elle partage une première cellule avec une prostituée marocaine spécialisée dans la clientèle saoudienne, qui allume la télévision à 6 heures du matin tous les jours. Elle se plaint ; on la met avec une fille qui « soulage » les bijouteries dans toute l’Europe en se faisant passer pour une riche femme d’émir… et l’engueule à chaque fois qu’elle pleure. Elle voit passer « Mme Fourniret » (épouse et complice du célèbre tueur en série), dont « toutes les nanas s’écartaient », échange quelques mots avec une voisine de 22 ans accusée d’avoir découpé un handicapé avant de l’enterrer, observe celles qui « s’imposent avant qu’on les mange » et se réfugie auprès du psy qui s’extasie devant les montagnes d’argent qu’elle a gagné grâce au strip-tease… Tout cela aurait pu encore plus mal finir, songe-t-elle en se remémorant le nombre de filles qui ont plongé dans la cocaïne. Elle s’est laissé mener par l’argent, c’est vrai, au point un jour d’avoir honte de la condition de sa mère. Certes, elle marchait dans la rue en exhibant son sac Chanel, mais elle n’a jamais complètement perdu l’équilibre. Grisée par le sentiment de dominer les autres après avoir été rabaissée toute son enfance, jouer avec ces hommes qu’elle faisait ramper et savait exciter d’une phrase : « Mais qui tu es pour que je t’attache ? »
Tous les jours, à l’heure de la promenade, Anaïs court, beaucoup, mais elle a du mal à partager la vie des autres prisonnières, elle qui ne s’est jamais vraiment considérée comme une « hors-la-loi » – elle a rendu service à une prostituée en l’hébergeant, certes, mais les clients étaient tous « contents » et, s’il fallait boucler toutes les filles comme elle, les prisons seraient remplies à craquer… Sa famille est désormais au courant de son incarcération, mais, loin de couper les ponts, ils lui envoient des mandats, payent son avocate et lui rendent visite, sauf sa mère, mais c’est elle qui ne veut pas lui infliger le parloir – elle lui ment d’ailleurs jusqu’au bout sur la véritable cause de ses ennuis… Les codétenues attentionnées lui suggèrent au passage de mentir également aux autres femmes, parce que « proxénète, c’est mal vu », en clair qu’il vaut mieux se faire passer pour braqueuse, voleuse ou trafiquante de drogue. Exactement comme dans les prisons pour hommes.