Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Chapitre 13 : Épouses et concubines

Chapitre 13

 

Épouses et concubines

 

Comment rester les deux pieds du bon côté de la ligne blanche quand

on est l’épouse ou la compagne d’un bandit de grand chemin ? Un jour ou

l’autre, on devra cacher une arme, aider à compter un sac de billets,

voire, pire, assister à une scène à laquelle on aurait aimé ne pas être

conviée…

 

La rencontre

 

Au siècle dernier, combien de femmes ont tout quitté pour suivre leur mari condamné à mort ! La cavale en a poussé plus d’une jusqu’à l’Espagne franquiste, de l’autre côté des Pyrénées, où Estelle, la femme d’un grand voyou de l’époque, pleura Toulon tous les jours de la semaine pendant de longs mois. Pour la plupart, ces femmes parlaient le même langage que leur mec. Elles avaient cette « mentale » qui les rendait parfois capables de faire de la prison à la place de leur mari, s’il le fallait. Et pourquoi pas d’endosser un meurtre dont on le soupçonnait. Assez professionnelles, elles se repassaient les bons tuyaux, comme le nom de ce pasteur détaché à la prison de la Santé qui rentrait, moyennant finance, avec caviar, vodka ou champagne. Ou celui de ce « maton », volontaire pour introduire ces costumes trois pièces qu’en ce temps-là le « beau voyou » portait jusque derrière les barreaux, prestige oblige. Ou encore celui de ce « visiteur de prison », qui entrait volontiers avec des mocassins flambant neufs, avant d’en ressortir avec une paire usée, et qui avait l’avantage de chausser du 45.

Ces femmes, Me Jean-Louis Pelletier en a bien connu, lui qui, monté d’Aix-en-Provence pour s’inscrire au barreau de Paris, dans les années 1970, a défendu des dizaines de voyous. Ce sont elles qui venaient régler les honoraires quand leur compagnon était empêché, souvent après une quête effectuée auprès de ses amis du milieu. « Elles étaient très fiables et très fidèles, raconte l’avocat. Même si elles venaient de loin, elles assuraient le parloir toutes les semaines et les colis avec le pot de confiture. J’en ai rarement vu laisser tomber leur homme. Elles avaient leur rôle, et si elles ne le tenaient pas, ça pouvait mal tourner pour elles. Elles étaient au cœur d’une chaîne de solidarité à la hauteur de la réputation du voyou. »

« Ces femmes ne tenaient pas tête à leur mec, confirme l’une de ces “anciennes”. Elles avaient la trouille de leur bonhomme. Quand il était en prison, elles ne sortaient pas dîner avec les copines. Elles étaient dépendantes et ne voyaient qu’à travers ses yeux. Elles n’osaient pas prendre partie. Elles ne savaient d’ailleurs pas grand-chose de la vie de leur mari et c’était mieux ainsi, parce qu’une fois en garde à vue il faut tenir ! Quand le policier te balance dans les dents que ton mari “se fait un petit poulet de ferme” [qu’il te trompe] pendant que tu vas tapiner, il faut savoir dégainer la bonne réplique pour leur clouer le bec. »

Elles étaient en sécurité à moins qu’on les soupçonne d’avoir balancé. « On ne tuait pas les femmes, sauf accident, si elles se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment », poursuit l’ancienne. Donc on ne les tuait pas, sauf exceptions (évoquées au chapitre 5), mais en revanche il arrivait qu’elles tombent enceintes, avec toutes les difficultés causées par le fait d’avoir un père en cavale ou en prison, « sans compter l’héritage, dans tous les sens du terme, surtout si c’est un garçon… »

Marie avait 30 ans lorsqu’elle a croisé le chemin de « Sbi », comme on surnommait ce voyou patenté au nom polonais imprononçable. C’était au début des années 1990, dans la charmante petite ville d’Apt, au pied du versant nord du Luberon (Vaucluse). Élevée dans une famille d’ouvriers du nord de la France, elle aurait pu mal tourner, prostituée par exemple, mais elle est devenue représentante et court les foires. C’est ainsi qu’elle débarque dans cette cité du Sud où elle s’assume « avec les moyens du bord », comme d’habitude.

Elle trouve un boulot dans un magasin de meubles et se fait rapidement des amis dans les bars, où elle intègre sans trop s’en rendre compte le petit cercle de la pègre locale. Le soir, elle s’occupe du vestiaire et assure le service au Mom’s, la discothèque du coin, que « Fred le Polonais » tient avec une femme dont il se sépare rapidement pour se mettre avec Marie. Longtemps mariée avec un militaire de carrière, la fille du Nord change de camp pour suivre cet homme séduisant qui brasse beaucoup d’espèces et a des airs de « nounours ». Elle le suit dans les casinos, lui obéit les yeux fermés s’il lui demande d’aller chercher une sacoche pleine de billets, oubliée dans une chambre d’hôtel, et elle ne pose pas de questions lorsqu’elle aperçoit le canon d’une arme dans la boîte à gants du 4×4. Une arme dont il ne tarde d’ailleurs pas à se servir, dégainant en pleine rue en direction d’une cible fantomatique qu’elle ne voit même pas.

Totalement inculte en matière de guerre des machines à sous, Marie ne pose pas de questions. Elle apprend juste les règles de son nouveau job, qu’elle résume ainsi : « Être la plus mignonne, la plus charmante, faire en sorte que tout le monde t’aime et que tout le monde picole, le tout sous la surveillance de Fred, toujours dans le coin. Tout entendre, tout voir et ne rien dire. Être à l’affût et prévenir les “tontons” s’il se passait quoi que ce soit. » Le tout moyennant 500 francs par soirée, ce qui lui faisait un bon petit salaire de cadre supérieur à la fin du mois.

« Sbi » voudrait lui confier la gérance d’un hôtel-restaurant, Marie se défile au dernier moment par peur de se retrouver coincée. Un soir qu’elle part prendre son service dans la nouvelle discothèque juste inaugurée, elle découvre à la place un tas de cendres : la vie du milieu en direct, avec ses rackets et ses vendettas sans fin. L’envers des aventures à l’eau de lavande…

À la suite d’une intervention médicale, elle devient fertile sans le savoir et tombe enceinte. « Je me suis dit que je n’élèverais pas mon fils dans ce milieu », raconte-t-elle vingt ans plus tard. Je suis allée le voir et je lui ai dit : « Laisse-moi partir, je ne te demanderai jamais un centime, mais je ferai de cet enfant quelqu’un de bien. » Il ne l’a pas retenue, s’est trouvé rapidement une autre femme, tandis que Marie refait bientôt sa vie avec… un gendarme.

Quand son fils va avoir 9 ans, Marie s’adresse à l’émission télévisée vedette de TF1, « Perdu de vue », pour retrouver la trace de cet homme volatil. Sous contrôle judiciaire à l’époque, « Sbi » ne se prête pas au jeu de l’émission, mais accepte d’intervenir depuis la Corse, où il vit désormais. « Méchant gentil », comme elle dit, il ne lui fait en revanche pas faux bond pour l’anniversaire du petit. « Les enfants, c’est sacré, même pour les voyous. » « Si tu étais restée avec moi, tu n’aurais pas connu la galère », lui glisse-t-il au passage. En réponse, elle lui montre fièrement les bulletins scolaires de leur fils.