Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

Chapitre 8 : « Marlouses », maquerelles et michetonneuses

Chapitre 8

 

 

« Marlouses », maquerelles et michetonneuses

 

Dans l’histoire du milieu, le domaine de la prostitution est celui qui a

vu le plus de femmes occuper les premiers rôles. Elles sont passées au

premier plan quand les hommes, lourdement frappés par les tribunaux

lorsqu’ils étaient accusés de vivre des revenus de la prostitution, ont opté

pour une forme de repli stratégique. La figure de la mère maquerelle s’est

peu à peu imposée, elle est même devenue universelle.

 

Les « marlouses »

 

« Je déteste ce milieu de maquerelles, ces femmes sont mauvaises, méchantes, arnaqueuses. » C’est une bonne connaisseuse de la nuit parisienne qui parle, une femme qui a tenu plusieurs bars et fricoté toute sa vie avec les voyous de haute voltige, ceux qui snobent les proxénètes des deux sexes. « Moi, poursuit-elle, je ne sais pas voler le client. Je suis très honnête avec les gens. Je ne suis pas escroc, j’en serais incapable, alors que ces femmes… Dans ce milieu-là, personne ne pouvait tenir sans balancer. »

Au siècle dernier, il y avait deux mondes, celui des gangsters qui se démenaient pour aller chercher leur argent dans les banques ou à New York, où ils écoulaient leur héroïne made in France, et le monde de ceux qui se nourrissaient de « pain de fesse », le commerce du sexe. Le deuxième a toujours compté de nombreuses femmes, mères maquerelles souvent tenancières des hôtels de passe, après avoir dirigé les maisons closes, qui, pour continuer librement leur petit commerce, n’avaient d’autres choix que de renseigner les limiers de la brigade mondaine, devenue plus tard brigade de répression du proxénétisme. Donc, de nourrir les « poulets » en espèces, en nature et en renseignements, de manière à ce que leur patron puisse justifier de ses galons, le préfet se faire reluire auprès de son ministre et le ministre se gargariser publiquement de ses bons résultats (et d’informations croustillantes au sujet des mœurs de quelques notables en vue).

La frontière entre les deux univers n’était cependant pas complètement étanche, dans la mesure où tous les braqueurs, perceurs de coffres et autres cambrioleurs de haut vol qui avaient une place au soleil étaient en cheville avec au moins un « tapin ». D’abord parce que ces femmes ne pouvaient pas vivre avec un « mec normal », au risque de le voir plonger avant Noël pour proxénétisme, ensuite parce qu’il n’était pas question d’arpenter le pavé sans avoir au-dessus de soi un « protecteur », comme on disait. La fille n’était pas importunée, en échange de quoi elle assistait son homme quand, par malheur, il se retrouvait sous les verrous, sous forme de mandats prélevés sur ses gains. Couverte dans ses activités, certaines de n’être « mises à l’amende » par aucun autre, elles réservaient très naturellement une part à leur « mari ».

« Les tapins faisaient partie du milieu, explique un voyou qui fit longtemps pleurer les propriétaires de coffres-forts. Elles sortaient des bas fonds, comme nous. Elles étaient marlouses : elles ne parlaient pas. Elles balançaient rarement leurs mecs, qui, généralement, les respectaient, sauf ceux qui les prenaient pour des machines à sous. Avec moi, si un jour elle ne voulait pas y aller, elle n’y allait pas. Quand on faisait la fête, on invitait nos gonzesses. L’été, on partait sur la Côte [d’Azur] avec elles. On était en famille. Les vrais macs, ceux qui tenaient les hôtels, ne fonctionnaient pas comme ça : ils voyaient la fille une fois par mois, pour ramasser l’oseille. »

Ces filles poussaient parfois le vice jusqu’à s’assurer les services d’une « doublarde » pour plaire à leur « mari ». Elles restaient la « première dame », mais recrutaient une femme, en général plus jeune qu’elle, pour à la fois doubler la « comptée » et occuper les nuits de leur compagnon, au risque de le perdre s’il tombait sous les charmes de la nouvelle.

Avec Margaret McDonald, digne héritière de Madame Claude, ce qui se fit de mieux à Paris dans le genre au siècle dernier, on aborde une vision plus industrielle du métier, façon réseau d’escort girls à l’échelle du continent. Un pied en Italie, un autre en Grèce, c’est en France que cette femme d’affaires a fini par se faire coincer pour proxénétisme, en 2004. Dédaignant les pages de Paris Sexe ou de Paris Boum Boum, elle passait ses petites annonces dans les pages nobles de l’International Herald Tribune, lues par la crème des cadres supérieurs, classe internationale, anglais obligatoire. Parlant huit langues et régnant sur un « parc » de près de quatre cents filles, Mme McDonald vivait plutôt bien. Elle tenait sa troupe en respect, mère maquerelle affectueuse autan que pointilleuse. à en t juger par les amendes qu’elle infligeait aux retardataires.