Femmes hors-la-loi : Le banditisme au féminin (Documents) (French Edition)

La petite amie

 

Comment se retrouver au milieu d’une intrigue policière des plus noires sans l’avoir jamais cherché ? Les incroyables mésaventures survenues à Irina offrent une palette de réponses digne d’une école du polar. Où comment une « fille tranquille », comme elle se décrit, tombe amoureuse à 17 ans d’un garçon plus remuant qu’elle et, sans voir venir le coup, se retrouve en train de prendre des cours de danse orientale dans une prison où elle est incarcérée pour… « complicité de tentative de meurtre », au milieu de véritables « voyouses » qui l’adoptent en la gratifiant d’un joli petit nom : « Crevette ».

Par où commencer ? Par ce père originaire de Guyane, lui-même métis, mort prématurément, ou par cette mère italo-allemande dont elle est moins proche que de sa grand-mère ? Par son abandon de l’école vers 15 ans parce qu’elle préfère être serveuse que de devenir biologiste ? Par le parcours pour le moins chaotique de ce garçon dont elle s’éprend après avoir fait quelque temps la fête avec la jeunesse dorée parisienne et fréquenté un étudiant en médecine ? « Pas du tout matérialiste », elle vit « d’amour et d’eau fraîche ». Un temps caissière, un temps femme de ménage dans un hôpital, comprenant vaguement que son amoureux a un pied dans les affaires, sans qu’elle se sente plus concernée que ça. Jusqu’au jour où elle ne le trouve pas chez lui et où la police vient frapper à sa porte au petit jour. Avec un chien. Ils ne trouvent évidemment pas de drogue, mais son ami est dans une mauvaise passe. « Où est-il ? » « Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? » « Vous voulez prévenir quelqu’un ? » « Oui, ma famille, qui appellera mon travail », dit-elle en comprenant qu’elle va devoir les suivre.

C’est la première fois qu’elle entre dans un commissariat. Menottes. Photos. Prélèvement d’ADN. Garde à vue. Remise en liberté en fin de journée avec ces mots : « Si vous avez des nouvelles, prévenez-nous. » « Bien sûr », répond-elle, mais l’amour est plus fort qui la pousse dans le train pour le Sud, où le fugitif s’est sagement mis au vert. C’est là, alors qu’elle passe un nouveau week-end auprès de lui, que l’Antigang défonce la porte du petit appartement où ils dorment. « On m’attrape par les cheveux, on me jette à terre sur le ventre. Leurs chefs leur ont dit qu’on était dangereux. Dans l’avion du retour, ils ne m’enlèvent même pas les menottes, me traitant de “morue” et d’“insolente” parce que j’ai osé réclamer un avocat. » Sauf qu’elle n’est au courant de rien, la seule chose qu’elle puisse se reprocher est de ne pas avoir dit à la police qu’elle filait retrouver son amoureux…

Peu à peu, Irina découvre la profondeur du puits diabolique où on voudrait la plonger. Une altercation qui a mal tourné, avec usage d’arme à feu, un blessé grave laissé sur le pavé et ce témoin qui dit avoir aperçu une femme non loin de la fusillade, voilà l’histoire en quelques mots. Il n’est pas sûr à 100 %, mais il croit l’avoir reconnue, elle. Elle nie, dit que l’on cherche à atteindre son mec à travers elle. En retour, la juge lui fait la morale. La seule photo de femme qui figure au dossier, c’est pourtant bien la sienne.

La jeune fille échappe à la prison d’un fil parce qu’elle a emploi et domicile, sauf qu’elle ne résiste pas à la tentation et se fait passer pour sa propre sœur afin de rendre visite à son mec en détention. Une surveillante en chef la démasque. Contrôle judiciaire révoqué sur-le-champ, mandat d’amener, dépôt. Direction la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, où Irina est déposée tard le soir par le fourgon. Une cellule sale, la télécommande, une chemise de nuit après la fouille à corps, nue ; elle met beaucoup de temps à s’asseoir la première fois.

« À 6 heures du matin, ils éclairent au néon pour voir si on est vivante. À 7 heures, ils ouvrent la porte pour vérifier si on est toujours vivante. » Régime des arrivantes : « Voulez-vous étudier ? Travailler ? Avez-vous des croyances ? » Elle se retrouve placée auprès d’une Russe qui parle anglais, mais ce sont les Roumaines qu’elle remarque : elles cherchent partout des mégots à fumer. « T’as des clopes ? » Il lui faudrait un peigne, pouvoir laver ses vêtements aussi, heureusement la famille est autorisée à livrer du linge. « Au début, je ne parle à personne. Je n’ai pas confiance. Je vois toute cette misère, les toxicomanes, les vols… Je ne m’étais même pas imaginée la prison. Pour moi, c’étaient les faits divers. On y mettait les gens dangereux. »

Elle y est parce qu’elle a voulu voir son homme. Le premier mois, privée de parloir, Irina est un peu « perdue ». Ébranlée aussi par ces filles qu’elle voit pleurer alors qu’« elles, au moins, savent pourquoi elles sont là ». Pleurer sur son sort, ce n’est cependant pas dans sa nature. « On est assez battants dans la famille, dit-elle. On ne se laisse pas aller. » Et cela vaut mieux, car tous, mère, sœur, tantes, oncles, vont être confrontés aux psychologues chargés d’établir la personnalité de l’accusée.

Irina obtient le droit d’écrire à son compagnon… mais seulement pour les fêtes et les anniversaires, précise la juge, soucieuse de maintenir une forme de pression sur elle. Pourquoi lui en voudrait-elle à cette magistrate ? Sa mère lui apporte bientôt des nouvelles plus fraîches, elle a le droit de les visiter tous les deux, jusqu’au jour où ils la placent elle aussi en garde à vue « comme une terroriste ». Irina se met au sport. Cinq fois par semaine. Elle fréquente les condamnées basques, avec lesquelles elle se sent plus d’affinités qu’avec les « caïds » qui ne l’approchent d’ailleurs pas trop, sauf pour lui faire comprendre qu’elles sont fières d’être là, comme cette jeune Algérienne, incarcérée pour avoir volé des personnes âgées, qui se confie à elle à la faveur de la promenade : « Franchement, c’est bien la prison. Le matin, on te réveille. Tu reviens de la promenade, on te donne à manger. On te dit même bonne nuit. » Raconter son histoire à celles qui la pressent de questions ? Celles à qui elle parle semblent croire son récit, mais beaucoup brodent et mentent sur les raisons qui les ont menées là, alors Irina ne sait jamais trop.

De cet univers, elle ignorait auparavant toutes les règles, jusqu’au vocabulaire. Elle se laisse guider par cette fille de son quartier retrouvée en promenade qui lui explique le fonctionnement de la prison, par exemple qu’il faut éviter de défendre les filles qui sont là pour des affaires de mœurs, et même de parler avec elles. Irina plaint les surveillantes, ces femmes qui sont tout autant enfermées qu’elle. Elle découvre rapidement le travail en atelier : pour 3 euros de l’heure, elle emballe des préservatifs six jours sur sept avec la curieuse impression « d’être en Chine », à cause du nombre d’Asiatiques qui l’entourent, mais aussi de cette ambiance de travail à la chaîne.

Irina ne se bagarre pas, évite les « gros mots », bronze avec les autres en topless pour mieux profiter du soleil, jusqu’au jour où on la met dans une cellule avec une Manouche pas commode. Incarcérée pour proxénétisme et esclavagisme, sa codétenue « regarde des trucs glauques à la télé, cache son papier toilette pour pas que je le prenne et force les filles à faire le ménage et à avoir des rapports avec elle ». Trop aux yeux d’Irina : « On m’a félicitée parce que j’ai quand même tenu un mois avec elle ! On ne peut pas devenir bisexuelle sous prétexte qu’on est en prison ! »

« Crevette » redécouvre la misère auprès de ces femmes qui reçoivent nettement moins de visites que les détenus hommes, certaines aucune. Confrontée à la justice pour la première fois de sa vie, elle est passablement découragée. « La loi n’est pas la même pour tout le monde », déplore-t-elle. Son défenseur dépose une « DML » (demande de mise en liberté), sa mère y croit, mais pas elle, jusqu’au jour où une surveillante s’adresse à elle au retour de la promenade : « Libérée. » « Qui, moi ? » « Oui, toi. » Surprise, elle va saluer la fille qui lui a servi de guide, lui laisse ses effets et tombe dans les bras de sa sœur qui l’attend derrière la grande porte.

Irina vient d’avoir 21 ans, elle a un peu de mal à trouver du travail, mais, le plus dur, c’est cette interdiction qui lui a été notifiée de se rendre dans la capitale, officiellement parce que la justice craint qu’elle ne fasse pression sur les témoins de la fameuse fusillade où on voudrait qu’elle fût présente. Consignée dans les Hauts-de-Seine, chez des gens qu’elle connaît mal, elle craque à nouveau et retourne vivre chez sa mère. Quand la police frappe une nouvelle fois à la porte, un matin du mois d’octobre 2011, elle connaît la chanson : « Vous ne respectez pas votre contrôle judiciaire. » Elle savait à quoi elle s’exposait en enfreignant les règles ; quelques affaires de rechange sous le bras, et elle reprend le chemin de Fleury-Mérogis.

Des filles sont parties, d’autres sont revenues. Sylvie Piciotti, dont elle apprécie l’excentricité, est toujours là et pour un moment encore, tellement ce qu’elle a fait est « énorme » (voir chapitre 11). Elle atterrit dans la cellule d’une jeune fille insouciante et passablement focalisée sur l’argent, elle qui passe sa vie à voler des cartes de crédit et à écluser les grands magasins. Elle se fait aussi une nouvelle copine : une braqueuse à la carrure imposante qui supporte mal ces « jeunes qui mettent la musique à fond ». D’origine algérienne, « attentive » et « super-gentille », Samira lui prépare le tagine comme elle l’aurait fait pour sa fille, tout en lui racontant comment elle avait tué un type qui la « faisait chier » (voir chapitre 6). « Dégage, sinon ça va pas le faire ! » lui avait-elle lancé. Il était parti, mais avait commis l’erreur fatale de revenir… Elles marchent ensemble dans la cour de promenade, Irina perçant la « carapace » de cette aînée qui a deux fois son âge et s’en veut d’avoir tiré ce jour-là, découvrant un « grand cœur » en lieu et place de ce « cœur de pierre » que lui prêtent les autres détenues.

Irina pose un regard sévère sur cette prison où « il n’y a pas forcément que des coupables ». « On enferme les filles pour les punir de ce qu’elles auraient fait, dit-elle. On les isole de tout et on les assiste en permanence. Elles ont mal à une dent ? On l’arrache. Elles ont mal au dos ou à la jambe ? C’est Doliprane. Mieux vaut ne pas tomber malade, surtout le week-end ! Une fois, une fille a mis le feu à sa cellule pour être transférée, les surveillantes n’ont même pas ouvert nos portes. Chacun résiste comme il peut… » Comme ce jour où l’une d’elles a frappé cette surveillante que les femmes surnomment « P4 », parce qu’elle lui ordonnait de se lever, et que toutes les autres se retrouvent privées de promenade. La fois suivante, en guise de protestation, elles qui ne « peuvent pas faire grève » refusent de regagner les cellules à l’heure réglementaire, au risque d’une sanction. « Pourquoi nous punir pour quelque chose qu’on n’a pas fait ? » demande Irina, qui a désormais compris comment la prison pouvait rendre folle.

Après quatre interminables années, le procès finit par arriver. Le bout du tunnel. L’occasion pour elle de donner enfin sa version, de répéter qu’elle est innocente, de dire que cette histoire a gâché sa jeunesse, qu’elle ne supporte plus cette épée de Damoclès au-dessus de la tête… Elle comparaît libre, mais elle a tout de même préparé un petit sac au cas où. « Elle était sur les lieux, c’est elle qui lui a donné l’arme », insiste la victime, bien que la reconstitution ait démontré qu’il ne pouvait pas la reconnaître dans la nuit et qu’il est le seul à avoir vu une femme. « J’étais cette nuit-là chez ma mère parce qu’on s’était engueulés, répète-t-elle, en plus je travaillais le lendemain. » Le procureur réclame cinq ans contre elle et dix-sept ans contre son compagnon, auquel elle n’a jamais tourné le dos. Loin de l’épargner, le tribunal lui inflige finalement une peine de sept ans qui lui vaut un nouveau crochet par la prison. Pour deux mois.

« Abasourdie », « anéantie », Irina passe alors les pires moment de sa vie, dort tout le temps, ne mange plus, jusqu’au moment où une détenue basque parvient à lui faire avaler quelques compotes et à la faire sortir du silence dans lequel elle s’est retranchée. « Promenade ? » « Pour aller où ? » demande-t-elle. L’essentiel, à ses yeux clairs comme l’eau d’un lac de montagne, reste que personne, dans sa famille, n’a jamais considéré une seconde qu’elle puisse être coupable, mais, pour la première fois, Irina pleure.

 

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