Les prétendants
Dédicace
© Editions Grasset & Fasquelle, 2009.
978-2-246-75759-7
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A Pierre, Laure et Alice
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I
Prologue
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Printemps 2007
C’était un dimanche comme les autres. Félix était chez son père. On était fin mai et il commençait à faire beau. Aucun doute. Les vacances allaient occuper l’essentiel de la conversation du dîner que ma sœur et moi avions institué une fois par mois avec nos parents. Fallait-il que je n’aie rien d’autre en tête pour anticiper une soirée que je vivais tous les ans à la même époque, depuis des années ! Je ressentis une bouffée de mélancolie : il ne se passait décidément rien dans ma vie. A part le bien-être de mon fils Félix et l’angoisse de mes patients, j’étais vide, sans passions. Pourtant je me persuadai qu’il n’y avait aucun mal à savourer cette routine familiale dont je déroulai le scénario.
Marie et moi nous retrouverions dans la cour à neuf heures moins cinq pour nous complimenter sur nos tenues avant d’affronter l’indifférence de notre mère qui semblait ne jamais remarquer nos efforts pour satisfaire ses exigences vestimentaires. Le dîner du dimanche constituait une gageure en termes de style. Car nous devions y apparaître à la fois élégantes et décontractées, c’est-à-dire en tenue de ville mêlée d’un relâchement de bon ton, ou en sportswear mâtiné de haute couture. Un casse-tête où excellait ma sœur.
A table, une fois que nous serions allés en délégation dans la cuisine chercher les plats préparés la veille par le cuisinier, la conversation se dirigerait invariablement sur l’été à venir.
— Encore les mêmes invités ! soufflerait plaintivement mon père.
Ma mère, somptueuse liane brune en chignon et en « robe d’intérieur », concept désuet qui conjuguait robe de chambre et robe du soir, se défendrait en ripostant qu’elle faisait de son mieux. Ne se donnait-elle pas assez de mal comme ça pour renouveler les cadres ! Il n’était pas si facile, malgré les apparences, d’inviter tous les ans des gens bien élevés, intéressants, qui aient de la conversation et ne soient pas des pique-assiettes. Puis elle se raviserait, faisant mine de capituler :
— Au fond, tu as raison. Mais je n’ai pas… Mes dernières tentatives… Rappelle-toi Joy, Moïra ou Samuel… La greffe n’a pas… n’a pas pris ! Ils ont l’air charmant et puis… un désastre.
Marie et moi nous regarderions pour vérifier que nous ne rêvions pas. Comme d’habitude, personne d’autre que nous ne paraîtrait remarquer le phrasé haché, hésitant de notre mère. Au point que le relever nous range rait déjà dans le camp de la malveillance. Mais notre échange de regards se limiterait à cette constatation afin de ne pas gâcher l’évocation de notre maison d’été.
Car, pour nous, le bonheur y résidait.
A l’abri du temps, dans sa bulle de luxe et de légèreté. Nous en parlions avec fierté, à la manière dont les gens ordinaires évoquent « l’original » de la famille ou le personnage haut en couleur qu’ils ont le privilège de connaître et de côtoyer.
L’Agapanthe n’était pas une simple maison de vacances faisant la part belle à l’enfance, fabriquant son lot de nostalgie et de souvenirs à coups de confiture, de pain perdu et de genoux écorchés. Non. Tel un paquebot, la maison exigeait, en saison, un personnel nombreux et des voyageurs. Bref, c’était ce qu’il était convenu d’appeler une « bonne maison ».
Un euphémisme d’un snobisme éhonté qui faisait référence aux quelques demeures de cet acabit à travers le monde, alliant le luxe, un goût sûr, un art de vivre, et que le personnel qualifiait pour sa part de « grande » maison, comme ils auraient dit les « grandes familles » ou les « grands hôtels ». Chacun d’entre eux aurait pu en faire la liste en Corse, au Mexique, à Corfou, ou en Hollande, en un inventaire plus confidentiel que celui des palaces d’Europe qui s’affichaient dans les guides et les magazines, sans pour autant les définir d’un mot ou préciser ce qu’elles avaient en commun.
En vrac, l’on y trouvait toujours
des monte-charge,
des chambres froides
et des tableaux de sonnettes correspondant aux chambres,
des camionnettes pour aller faire le marché,
des placards à plateaux de petit déjeuner,
une cuisine (pour les cuisiniers)
et un office (pour les maîtres d’hôtel),
une buanderie et des lingeries,
une pièce humide pour ranger les vases et composer les bouquets,
des caves,
des remises
et tout un quartier dévolu au personnel.
Dans une bonne maison, les machines à laver la vaisselle, les fours à micro-ondes, la télévision dans les pièces de réception, les plateaux-repas, la bonne franquette et toute forme de laisser-aller vestimentaire étaient bannis.
La beauté du lieu en constituait un des premiers critères. Mais le temps devait y avoir effacé toute forme de trivialité en y déposant sa patine, ce qui disqualifiait d’emblée les maisons récentes, aussi fastueuses soient-elles. Sans pour autant inclure les monuments historiques dont le propriétaire, rarement fortuné, se vivait souvent en dépositaire d’une tradition qu’il avait le devoir de transmettre, quitte à végéter dans la misère. Car, loin des obligations du châtelain, le maître de « bonne maison » mettait sa culture, sa fortune et son savoir-vivre au service du plaisir qu’il offrait à ses invités. Son but ? Leur faire oublier toute contingence matérielle afin qu’ils puissent jouir de la beauté de sa maison, de ses œuvres d’art, de sa bonne chère comme de ses conversations.
En gros, les convives y avaient leurs valises défaites et refaites par des femmes de chambre à grand renfort de papier de soie. Ils y trouvaient de jolis draps, de l’eau minérale, des fruits, des fleurs, un coffre-fort, des allumettes, des crayons et du papier à lettres gravés au nom de la maison. Mais plus encore, on ne les y forçait à rien. Ni à faire du sport, ni à visiter les environs, même si tout cela était possible et s’organisait facilement à leur demande. Seuls les repas y constituaient des rituels obligatoires, comme les matines d’un couvent laïque où l’on s’entendait penser.
Et l’Agapanthe répondait en tous points à cette curieuse et longue définition tant l’endroit, magique, parvenait à suspendre le temps, à l’arrêter dans un autrefois d’un luxe ahurissant et sans ostentation.
Mais si, au cours de ce dîner familial, Marie et moi nous risquions à tomber d’accord avec notre père sur les invités à la maison, ma mère s’insurgerait aussitôt. Et, en bonne timide qui se faisait souvent vindicative, elle ferait valoir que sa tâche à l’Agapanthe s’apparentait davantage à la gestion d’un hôtel de luxe qu’aux responsabilités habituelles d’une maîtresse de maison.
Plus trace, dans sa voix, de la moindre hésitation lorsqu’il s’agissait de l’organisation de la maison, vérifierions-nous à nouveau, avant de lui rendre hommage pour apaiser sa soif de reconnaissance et nous permettre d’arriver enfin à notre casse-tête favori, le casting des invités.
Mon père, atteint depuis quelques années par l’impression de routine laissée par ses derniers étés, semblerait enfin sincère lorsqu’il nous demanderait de lui souffler des idées de nouveaux convives.
Car ma mère rechignait à dénicher de nouvelles têtes. Sans doute était-ce avant tout pour éviter de se rendre compte qu’elle ne saurait pas comment s’y prendre. Il lui aurait fallu convenir qu’elle avait vieilli, elle aussi, et qu’elle avait de plus en plus de mal à « faire son marché » au sein de sa génération. Non que ses congénères meurent comme des mouches, mais la vieillesse, multipliant ses ravages, engendrait parmi eux de plus en plus d’aigris, de confits en dévotion, de gens assoiffés d’honneurs ou boursouflés de leur importance. Et elle se doutait bien qu’en se tournant vers des plus jeunes en quête de sang neuf, elle se sentirait aussi vulnérable et intimidée qu’un nouveau venu dans une cour de récréation.
— Mais enfin Flokie, s’insurgerait mon père, comment font les autres ?
— Les autres ?
— Oui, les gens qu’on connaît.
C’est là que Marie et moi interviendrions. Pour rappeler à nos parents qu’ils voyageaient tellement qu’ils n’avaient plus l’occasion de rencontrer de nouvelles têtes dans les dîners en ville et leur expliquer que la plupart de leurs amis décrochaient simplement leur téléphone pour convoquer qui bon leur semblait : les écrivains dont on parle, le ministre vedette, le savant lancé ou le financier aux dents longues. Bref, des personnalités en vue composant une assemblée brillante, prestigieuse et sexy destinée à mettre leurs hôtes en valeur.
Mes parents ouvriraient des yeux ronds, ébahis d’apprendre que leurs relations se comportaient désormais comme des présentateurs de télévision composant le plateau d’invités de leur émission. Cela ne leur serait jamais venu à l’esprit.
Il aurait fallu pour cela qu’ils aient conscience du nombre de personnes prêtes à tout pour être conviées à l’Agapanthe. Or ils étaient loin de s’en douter. Et Marie et moi aurions beau leur glisser le nom de gens dont nous savions qu’ils en crevaient d’envie, ils ne nous croiraient qu’à moitié. Car ils se contentaient de repérer et de fuir les arrivistes les plus avérés sans remarquer les appels du pied discrets et les contorsions subtiles des uns et des autres pour se faire inviter. Et ils devaient accomplir un réel effort d’imagination pour leur attribuer un désir d’« en être » qu’ils n’avaient, quant à eux, jamais eu à éprouver.
Ils savaient pourtant qu’ils représentaient le « comble du chic ». L’arrogance tranquille contenue dans leur modestie le prouvait. Mais ils étaient loin d’imaginer qu’ils étaient vus ainsi par les gens qu’ils côtoyaient. Les autres existaient-ils assez à leurs yeux pour cela ? Dépourvus de l’inquiétude suffisante pour se guetter dans leurs regards, ils ne les observaient pas assez pour imaginer qu’ils pourraient être l’objet de quelconques fantasmes.
Enfin, trop intègres et trop intelligents pour s’autoriser à succomber à la tentation du narcissisme, ils s’étaient interdit une fois pour toutes de prêter la moindre attention à l’illusion du succès. Ce qui fait que, loin de l’image caricaturale de nababs du monde des arts et des affaires que la presse donnait d’eux, mes parents se vivaient comme des gens timides, courtois et peu enclins à la familiarité en vogue chez les gens à la mode.
Et c’était un de leurs charmes. Ils invitaient, non pas des people, mais des gens, pour leur conversation, leur beauté ou leur culture. Ou parce qu’ils étaient gais, gentils, touchants, ou encore parce qu’il le fallait, pour rendre une invitation, offrir une semaine de luxe à un ami déprimé ou un cousin désargenté. Parfois leurs principes nuançaient leurs envies. Car ils se refusaient à inviter un ministre en exercice ou quiconque au faîte de sa gloire ou de sa carrière, alors qu’ils mettaient un point d’honneur à les convier en pleine traversée du désert.
Toujours est-il qu’au grand étonnement des rares nouvelles recrues à l’Agapanthe, l’hospitalité de mes parents était réellement désintéressée. Désorientés par cette gratuité, certains d’entre eux se demandaient ce qui leur valait d’avoir été invités, puis ils se détendaient, bercés par l’absence d’enjeu anachronique qui flottait dans la maison, avant de comprendre qu’ils avaient été choisis sur leur seule bonne mine.
Enfin, telle était la version idyllique des faits. Car l’Agapanthe produisait un effet curieux sur un certain nombre de gens, changeant les uns, révélant la nature profonde des autres. Impressionnés par la maison, les plus discrets, craignant de ne pas apparaître assez élégants ou cultivés, pouvaient se mettre à parler fort ou à rire à tout bout de champ pour se donner une contenance. Tandis qu’une créature frivole était capable d’y pontifier soudain sur la politique et l’économie en espérant passer pour une intellectuelle. Parfois aussi s’y révélaient des travers navrants : j’y avais surpris un politicien démagogue se comporter mal avec le personnel ainsi qu’un duc et pair de France bourrer ses poches de havanes mis à la disposition des invités.
Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que mes parents se montrent prudents dans leurs invitations.
— Vous n’avez qu’à inviter Claude Lévi-Strauss ou Martin Scorcese, ça pourrait être intéressant, dirait Marie par boutade.
Car elle savait, comme moi, que nous étions là pour distraire nos parents davantage que pour leur souffler des idées, puisqu’ils n’étaient prêts ni l’un ni l’autre à lâcher leurs prérogatives de maîtres de maison. Au contraire, ils avaient besoin de nous comme spectateurs de leur pouvoir de décision pour se sentir les « patrons ». Ce qui nous gênait d’autant moins que ces séances nous soudaient autour de valeurs, qu’avec notre inquiétude constante de verser dans l’emphase, nous baptisions simplement notre « genre de beauté ».
Et, bien que non dites, ces valeurs, leurs critères de sélection étaient nombreux et précis. Au premier rang desquels se trouvait la bonne éducation. Il faut dire que le formalisme de la maison exigeait une connaissance des usages qui limitait toute ouverture à ceux qui en auraient été dépourvus. Et ses occupants avaient intérêt à avoir l’habitude du personnel, ainsi que la maîtrise du protocole en matière de places à table, de rince-doigts, d’assiettes à salade ou de pourboires. Même si cette connaissance de l’étiquette leur servait surtout à pouvoir s’en affranchir avec une distance amusée.
Nous nous amusions des préceptes dont le pittoresque avait depuis longtemps supplanté la pertinence, comme le no yellow shoes after six des Anglais, ou le pas de velours après Pâques que seule ma mère respectait encore. Et nous comparions le diktat des Américains qui s’offusquent du port des pantalons clairs après Labor Day à celui des Anglais qui cantonnent la dégustation du porto, comme nous les huîtres, aux mois en R (de septembre à avril), et le port du blazer aux mois sans R (de mai à août), ce qui fait qu’un homme en blazer qui boirait du porto aurait tout faux…
Pourtant tout ceci s’avérait bien secondaire à la politesse la plus littérale, celle qui mettait en jeu la délicatesse et l’attention aux autres. Nous n’aurions pas supporté qu’un convive coupe la parole à quelqu’un ou franchisse un seuil devant une personne âgée ou, s’il était un homme, qu’il reste assis pendant qu’une femme entrait dans une pièce.
Mais, outre cette exigence qui révélait la qualité des gens autant que leur degré d’éducation, nous ne jugions les convives qu’à l’aune de leur pratique de l’understatement. Une discipline impliquant une modestie de ton et d’attitude dans laquelle nous excellions, Marie et moi, à force de travaux pratiques et d’observations. Car nous étions giflées, lorsque nous étions enfants, si nous appelions le château où nous passions nos week-ends autrement qu’une maison, ou si nous usions d’un autre terme que celui, générique, de bateau pour décrire le yacht de 70 mètres sur lequel il nous arrivait de partir en croisière. Et nous avions eu tout loisir d’observer notre grand-mère faire raser ses manteaux de zibeline pour qu’ils ressemblent à du vison. Ou encore nos parents qui faisaient asseoir leurs invités sur un mobilier de jardin sans jamais leur préciser qu’il s’agissait de meubles de Sol Lewitt ou qui leur servaient à dîner dans des assiettes sans chercher à attirer leur attention sur le fait qu’elles avaient été créées par Picasso.
A la fin de notre dîner dominical, Marie et moi insisterions à tout hasard avant de prendre congé :
— Et Moumouche de Ganay ? Gary Shoenberg ? Ou Perla de Cambray ?
Nos parents susurreraient que c’était une bonne idée. Qu’ils y réfléchiraient. Mais nous savions déjà qu’ils n’en feraient rien, car ils n’avaient jamais eu l’intention de nous demander quoi que ce soit. Ils n’en feraient qu’à leur tête, comme d’habitude. Et nous attendrions d’être sur place pour découvrir leur casting et constater qu’en dépit de toutes les précautions prises, les qualités exigées de leurs invités, l’assemblée qu’ils avaient réunie comprendrait, comme partout ailleurs, son lot d’hypocrites, de malotrus et de pique-assiettes.
***
Mais, ce dimanche-là, rien ne se passa comme prévu. Certes, mon père commença à se plaindre. Mais visiblement déprimée, ma mère décréta d’emblée qu’ils étaient sans doute trop vieux pour ce genre d’exercice. Aussi se força-t-il à plaisanter :
— Vous connaissez l’expression anglaise sur les inconvénients de l’âge ? Consider the alternative.
Marie et moi nous sommes regardées. Car c’était la première fois que nos parents se dévoilaient ainsi, vulnérables. La première fois qu’ils semblaient rendre les armes devant nous dont le rôle était pourtant de les pousser dans la tombe pour prendre leur place. Nous espérions qu’ils ne s’en étaient pas encore rendu compte, en les protégeant du choc que leur causerait sans doute cette découverte.
Cela faisait déjà un moment que nous prenions soin d’éviter d’attirer leur attention sur ce phénomène : nous avions grandi. Nos amis, nos amants, nos patients, nos patrons étaient devenus ministres, ambassadeurs, réalisateurs, écrivains ou patrons de grands groupes. Bref, nous étions devenues des jeunes femmes en vue tandis qu’eux avaient pris de l’âge. Nous faisions de notre mieux pour leur laisser toujours la vedette, jusqu’au soir des élections où Marie, qui travaillait comme interprète pour le président de la République, s’était même interdit de leur communiquer les résultats avant l’heure.
Pourtant, quelque chose clochait dans le comportement de mes parents. Entre nous s’établit une sorte de flottement. Je me surpris à leur proposer de nouveaux convives livrés à domicile comme des ballottins de chocolats.
— Vous n’aurez qu’à inviter les habitués, et nous vous amènerons les nouveaux. Comme ça vous n’aurez à vous occuper de rien.
— C’est une bonne idée, acquiesça mon père avec gravité.
Et avant que je puisse mesurer l’énormité qu’il venait de dire, il reprit :
— Une très bonne idée. D’autant que nous avons moins d’entrain que les autres années… Parce que… voyez-vous, nous avons décidé de mettre l’Agapanthe en vente.
— Quoi ! nous sommes-nous écriées, ma sœur et moi.
— Tu as des ennuis ? demanda Marie, franchissant ainsi en une fraction de seconde la ligne de démarcation derrière laquelle nous nous étions toujours tenues en échange de l’assurance tacite d’être prises en charge.
— Non.
— Alors pourquoi ? m’écriai-je.
— Mais enfin, les filles, c’est la seule démarche responsable, car je veux bien tout ce qu’on veut, mais je ne crois pas que l’une ou l’autre d’entre vous ait les moyens de l’entretenir.
C’était un coup vache car il était bien placé pour juger de nos revenus. Hormis mes honoraires de psychothéra peute et le salaire de Marie en tant qu’interprète, ils se résumaient à l’argent qu’il nous donnait pour arrondir nos fins de mois.
La messe était donc dite, et cela ne servait à rien de contester une telle décision. Mon père nous cachait-il des problèmes d’argent ? Ou, rationnel et insensible, jugeait-il absurde de nous faire supporter une telle charge lorsqu’il ne serait plus là pour l’assumer ? Ayant appris qu’il ne fallait jamais contredire un homme, ni même douter ouvertement du bien-fondé de ses décisions, nous nous sommes tues.
Nous avions besoin de temps pour en apprendre davantage sur les finances de la famille, réfléchir à la situation et mettre sur pied une riposte.
— On se cause, me dit Marie, sonnée, avant de monter dans sa voiture.
***
Mon premier coup de fil le lendemain fut néanmoins pour Frédéric, l’oncle que j’aurais aimé avoir. « Toi, tu as l’œil qui frise », me dit-il depuis mon enfance en déclarant toutefois me trouver bien sérieuse pour mon âge, sans doute pour ne pas dire qu’il me trouvait triste et brimée. Il s’était rangé de mon côté, affichant sans complexe sa faiblesse à mon égard, en me donnant l’affection dont je manquais et en me faisant rire.
— Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Tu parles trop vite, et puis j’ai déjà trop faim pour réfléchir. Retrouve-moi à 1 heure au Relais Plaza. Tu sais que leur escalope de veau viennoise est…
— A périr, oui je sais. Merci Frédéric, à tout à l’heure.
Arrivée avec un peu d’avance, je m’installai à sa table habituelle en face du bar. Je le vis arriver tiré à quatre épingles, en costume beige avec une pochette couleur lilas et un pull en cachemire sur les épaules. Il a toujours froid, même en plein été. C’est un vieux monsieur désormais. Plus soigné que précieux, il semble triste et fragile alors qu’il est un diablotin malicieux.
— Monsieur Hottin ! s’exclama Serge, le maître d’hôtel en chef, s’avançant pour l’accueillir.
— Bonjour, monsieur, s’écria la dame du vestiaire.
Il faut dire que Frédéric est immensément populaire. D’abord, c’est une célébrité. En effet, avec son acolyte Brady, il est au théâtre de boulevard ce que Roux et Combaluzier sont aux ascenseurs, une référence. Il est aussi très généreux, notamment avec le personnel auquel il donne des pourboires royaux. Il n’est pas riche pourtant, même s’il vit plutôt bien de ses droits d’auteur depuis la mort de Brady. Enfin, faisant fi de tous les codes avec le recul malicieux d’un homme âgé à qui on ne la fait pas, il traite de la même façon duchesses et femmes de chambre et refuse de prendre qui que ce soit au sérieux, à commencer par lui-même. Il est pourtant devenu culte pour nombre de jeunes auteurs branchés, vedettes de télévision, « modeux » cultivés en tout genre, nostalgiques d’un Paris de cabarets et de fêtes imperti nentes qui le vénèrent, se répètent en boucle ses meilleures répliques et lui font fête dans les boîtes de nuit où les vedettes de télé-réalité ont remplacé la bande de copains qu’il formait jadis avec Sagan, Annabel, Chazot, Rivière, Sapritch et Le Luron.
— Mon chéri, apporte-moi donc un bullshot avec beaucoup de glaçons, dit-il au serveur.
— Alors, raconte-moi. C’est quoi, cette histoire avec l’Agapanthe ?
Je lui résumai la situation. Il était bien placé pour la comprendre car il était un des habitués de la maison. Un « pilier » de l’Agapanthe, auraient dit mes parents qui classaient leurs invités selon leur degré d’intimité et d’ancienneté dans la villa. Au point de les soumettre à des traitements différents comme les usagers de compagnies aériennes dont les cartes de membre varient en prestige et en intérêt selon la fréquence des vols effectués.
Au sommet de cette pyramide se trouvaient ainsi Frédéric et Gay Wallingford, son amie de cœur depuis trente ans, qui formaient un couple pittoresque adopté par la famille. Puis venaient les « habitués » composant le « fond de sauce » de la maison. La métaphore pouvait sembler peu flatteuse. Elle désignait pourtant les happy few, invités tous les ans, qui avaient leurs chambres attitrées. Leur rôle ? Assurer la base de convives nécessaire au remplissage de la villa. Mais aussi entourer, parrainer les invités novices, dont la nouveauté même, tel un condiment, devait relever la saveur de nos vacances.
S’y ajoutaient les habitués du déjeuner, ceux que nous appelions les « tickets de cantine », voisins écrivains, conservateurs de musée, artistes ou golfeurs, souvent fauchés ou célibataires, qui venaient déjeuner tous les jours, attirés par la qualité de la table et l’agrément de la compagnie. Enfin, il y avait le tout-venant des convives du déjeuner qui affluaient de Monaco, de l’arrière-pays ou de Saint-Tropez et qui, contrairement aux invités « à demeure », n’étaient pas triés sur le volet. Une faune hétéroclite composée de riches Texanes botoxées, de photographes et de galeristes drogués, de femmes du demi-monde, d’artistes en bonnets de laine et de self-made men trop bronzés qui avaient le mérite d’alimenter nos conversations du dîner.
— Tu crois que les parents ont des problèmes d’argent ? lui demandai-je.
Frédéric se fit songeur. Puis il me demanda sans me répondre :
— Parle-moi de tes amours.
— Tu te fous de moi ?
— Non, je t’assure, ça m’intéresse, dit-il sur un ton de conspirateur tellement irrésistible que je décidai de lui répondre.
— Eh bien, c’est la Bérézina.
— Mais enfin, ça fait combien de temps que tu as divorcé ?
— Trois ans.
— Et rien, personne ?
— Non, enfin pas vraiment. Tu veux que je te dise, les hommes, je leur fous une trouille bleue. C’est un désastre. Il n’y en a pas un pour oser me culbuter sur un canapé ou me sauter pour la nuit. Ils se demandent tous s’ils sont prêts à quitter leur femme ou à m’épouser avant même de m’embrasser. Le côté fille de, socialement considérable, c’est monstrueux. Je suis trop chic, trop indépendante et sans doute trop intelligente, car je ne te raconte pas ce qui se passe quand je leur avoue que je suis psy. En fait, j’en suis venue à la conclusion que le monde est rempli d’hommes, mais qu’ils ne sont pas pour moi. Enfin pas pour nous, parce que Marie, c’est la même chose.
— Ah bon ?
— Enfin, à peu de chose près. Car elle a davantage d’amants que moi. Il faut dire qu’elle a plus de choix, avec tous ces conducteurs sécurité, ces majors et ces commissaires divisionnaires du SPHP ou du GIPN.
— Qui ça ?
— Mais si, tu sais, les types avec des oreillettes en charge de la sécurité des sommets de chefs d’Etat avec lesquels elle se promène toute la journée. Bref, des gens qui ne savent pas qui elle est et qui n’en n’auraient d’ailleurs rien à foutre s’ils le savaient, car ce sont des hommes d’action. Mais pour ce qui est de trouver un amoureux avec qui elle aurait envie de vivre, Marie en est exactement au même point que moi, c’est-à-dire nulle part. Et pour les mêmes raisons. Elle fait pourtant tout ce qu’elle peut pour ne pas leur faire peur. Imagine qu’elle va jusqu’à leur dire au téléphone qu’elle est à Limoges pour un congrès de radiologues alors qu’elle se trouve à Davos ou à Rio avec le président de la République !
— C’est insensé, alors que vous êtes jeunes, belles et riches…
Puis, comme Serge déposait les plats sur la table :
— … Ah, mon escalope viennoise ! Tu sais que c’est la meilleure de Paris ? Regarde ces petits condiments qu’ils te donnent à côté, c’est ravissant en plus !
— Ravissant, répétai-je, un brin ironique.
— Pardonne-moi, tu disais ? se reprit-il.
— Je disais que plus les hommes sont bien élevés, moins ils sont entreprenants. Que veux-tu, c’est comme ça. Et toi, toujours fou de François ?
— Oh ! Fiche-toi de moi, rougit-il, comme à chaque fois que je lui parlais de ses coups de cœur, en l’occurrence un acteur de complément dont il essayait de lancer la carrière.
Frédéric avait beau avoir été marié trois fois, avoir vécu en couple avec au moins autant d’amants, dont une célèbre transsexuelle, il n’avait rien d’un affranchi. Très pudique, il était vieux jeu et détestait parler de sexe. Aussi changeai-je de sujet :
— Et Gay, comment va-t-elle ?
Gay Wallingford est la grande amie de Frédéric. C’est elle qui l’a présenté à mes parents et fait entrer dans la famille comme un loup dans une bergerie. Car rien ne prédestinait ce saltimbanque noctambule, intime de travelos et de voyous, à les rencontrer ni à les apprécier. Installés dans des appartements distincts dans le même immeuble, Gay et Frédéric sont inséparables.
Il l’appelle plusieurs fois par jour et l’emmène partout en lui procurant la fantaisie et la légèreté qui lui font défaut, tandis qu’elle le chérit comme une mère, et tente de le protéger de lui-même en lui donnant pour la forme quelques leçons de morale qu’il s’empresse d’oublier en fonçant à Enghien ou à Longchamp. Bref, délicieux, pudiques, discrets sur leurs maux et leurs ennuis, ils ne se réservent que la part belle de leurs humeurs et de leur vie. Et ils s’amusent en écumant les lieux de fête les plus branchés et les plus courus de la jeunesse dans lesquels ils s’installent en observateurs pour comploter.
Gay allait bien. Mais Frédéric s’intéressait surtout au chariot des desserts qu’il examinait à présent avec le plus grand soin, se faisant expliquer un à un chaque gâteau pour finir par déclarer :
— Non, finalement non, car je ne suis pas très dessert. A moins que tu nous fasses un assortiment de petits- fours…
— Bon alors, tu m’expliques quelle est ton idée ? l’interrompis-je avec un brin d’impatience.
— Mon idée ?
— Oui, ton idée sur la vente de l’Agapanthe et ce que nous devrions faire pour l’empêcher.
— Ecoute, ton père est exquis, mais il a toujours eu du mal à mesurer son impact sur les choses et les gens. Est-ce un effet de sa modestie ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’il n’imagine sûrement pas à quel point vous êtes attachées à cette maison, tout comme il est loin de se douter à quel point vous l’aimez, lui.
— Et alors ?
— Alors il faut le lui démontrer, car tu sais à quel point il serait inutile de protester pour le faire changer d’avis.
— Mais comment ?
L’idée de Frédéric était ahurissante. Il suggéra que Marie et moi cherchions un sugar daddy prêt à financer l’Agapanthe et notre train de vie.
— Alors vous irez voir votre père et vous lui mettrez le marché en main.
— Le marché, quel marché ?
— Eh bien, soit tu nous laisses la maison, soit on épouse Crésus qui nous l’achètera ! Il y a fort à parier qu’il sera furieux de votre démarche et humilié que vous ayez été réduites à cela comme n’importe quelle gourgandine. Furieux donc, mais convaincu de votre détermination. Et il gardera la maison pour vous.
— Et sinon ?
— Sinon, vous épousez Crésus. Alors tâchez de bien le choisir.
— Tu n’es pas sérieux ? lui dis-je en partant d’un fou rire avant d’engloutir nerveusement un à un les petits- fours.
— Tu n’as qu’à faire un casting. Invite quelques prétendants cet été à l’Agapanthe pour une audition. Je ne sais pas moi, un par week-end. Tiens, comme chez les G., dans le temps, au mois d’août. En famille pendant la semaine, ils ne recevaient du monde que le week-end. Ils organisaient toujours un week-end de golf, un week-end poker et un week-end gratin. Vous n’avez qu’à faire la même chose avec un industriel, un acteur de cinéma, un héritier…
— Mais je n’en connais pas.
— Arrête, comme si c’était un problème…
Frédéric avait raison. Nul besoin de connaître quelqu’un pour l’inviter à l’Agapanthe. Il suffisait de connaître quelqu’un qui connaissait la personne.
— … Regarde Laszlo et les Démazure, ajouta-t-il en faisant référence à Laszlo Schwartz présenté à mes parents par un couple d’habitués de l’Agapanthe.
En l’occurrence, des emmerdeurs dont ma mère ne parvenait pas à se débarrasser. Car Henri Démazure, un avocat international inodore, incolore et sans saveur, et Polyséna Démazure, une Italienne aussi embêtante que difficile à comprendre dans toutes les langues, avaient beau inspirer à mon père un ennui monumental, ils venaient néanmoins tous les étés à l’Agapanthe. Et ce, uniquement parce qu’ils leur avaient présenté Laszlo Schwartz, le célèbre artiste qu’admirait ma mère et dont les toiles acquises par tous les musées du monde valaient des fortunes.
— Eh bien, je te remercie, vu l’entreprise de longue haleine !
Car ma mère avait dû inviter les Démazure pour convier l’artiste à l’Agapanthe. Un point de politesse aussi élémentaire que celui qui exigeait que l’on ne sépare pas à table les fiancés et les jeunes mariés de moins d’un an. Les Démazure acceptèrent avec empressement sans pour autant leur pourvoir Laszlo Schwartz, retenu au Japon par une de ses expositions. Persévérante, ma mère renouvela son invitation l’année suivante, où Laszlo vint avec les Démazure. Aussi, la troisième année, libérée de ses obligations envers le couple Démazure dont le caractère ennuyeux avait fini par lui apparaître, ma mère avait-elle réfléchi à la façon dont elle pourrait continuer à inviter Schwartz sans eux. Une gageure, car elle ne voulait ni les froisser ni prendre le risque d’offusquer Laszlo, dont la réaction pouvait consister à ne plus venir. Mais Henri Démazure perdit son job cette année-là. Et il sembla impossible à ma mère de ne plus l’inviter après un tel coup dur. Aussi les Démazure rempilèrent-ils une année supplémentaire. Puis, quand il fut enfin temps de s’en débarrasser, ils appelèrent ma mère pour l’apitoyer sur la précarité de leurs moyens d’existence et tourner autour du pot avant d’exprimer la joie qu’ils auraient à revenir à l’Agapanthe. Lâche et embarrassée, elle se laissa apitoyer. Cela faisait maintenant des années, et j’avais fini par comprendre que tant qu’ils ne commettraient pas d’impair irréparable aux yeux de ma mère, les Démazure pouvaient compter sur des vacances de rêve pour les vingt ans à venir.
— Tu n’es pas obligée de faire si compliqué. Et puis tu peux même inviter tes prétendants directement, sans les connaître. Ils viendraient sans doute…
Frédéric a raison. Connaître les gens peut vouloir dire tant de choses. C’est comme les livres. Il y a plein de stades entre les livres que l’on a lus et ceux que l’on n’a pas lus. Il y a ceux dont on a entendu parler, ceux dont on connaît l’histoire ou le style, ceux dont on a vu la couverture, ou lu la quatrième de couverture. Ceux que l’on a envie de lire et ceux que l’on ne lira jamais. Et puis on peut aussi avoir lu un livre et l’avoir oublié, c’est d’ailleurs ma spécialité, ou l’avoir lu en diagonale. Les gens, c’est la même chose.
Est-ce que je connais les invités de l’Agapanthe que je vois tous les étés depuis des années ? Certes, leurs opinions politiques et leurs goûts littéraires n’ont pas de secrets pour moi. Je sais s’ils sont drôles ou ennuyeux, bavards, timides ou réservés. Et j’entretiens avec eux des rapports familiers. Mais je les connais à peine. Quel est leur caractère ? Sont-ils heureux ? Quelle enfance ont-ils eue ? Que pensent-ils les uns des autres ? Je n’en sais rien. Car la courtoisie de rigueur dans la maison, incitant les uns et les autres à se montrer sous leur meilleur jour, bannit toute confidence. Tout comme le luxe de la villa, agissant comme un écran, nous épargne l’épreuve du réel qui révélerait les bordéliques, maniaques, radins, généreux, dévoués, poires, ou tire-au-flanc.
Cette intimité paradoxale me joue parfois des tours. Incapable de m’étendre en détail sur la plupart de ces gens, souvent prestigieux, que je pratique depuis toujours, je mentionne rarement que je les connais. Aussi mes amis s’étonnent-ils de me voir les saluer si je les croise par hasard pendant le reste de l’année.
— Tu connais X ?
— Oui, un peu.
Mais à peine ai-je terminé ma réponse que X m’apostrophe :
— Ma petite Laure ! Comment va ton revers ? Et tes dingues ? Ne les guéris pas trop, tu n’aurais plus de clients ! Tu ne trouves pas que j’ai minci ?
Et je passe aussitôt pour la personne faussement modeste qui déclare se débrouiller tout juste à ski jusqu’au moment où, ayant ébloui ses partenaires sur les pistes, elle leur avoue qu’elle est championne de France toutes catégories. Ne pas le dire s’avère aussi agaçant que de s’en vanter, me rappellent-ils alors, en attribuant à tort ma discrétion à ma hantise du name-dropping ou à l’habitude du secret auquel mon métier m’a entraînée.
Je regardai avec tendresse Frédéric laisser un pourboire astronomique sur la table :
— Et si je comprends bien, tu serais aux premières loges et tu me donnerais ton avis, lui dis-je.
— Tu as tout compris.
***
— Comment ça, un mari riche ? s’exclama Marie, incrédule, quand je lui suggérai le lendemain au téléphone la solution soufflée par Frédéric.
— Et pourquoi pas ? lui répondis-je.
N’était-ce pas un jeu vieux comme le monde ? Une chasse à laquelle s’adonnaient les femmes de Paris à New York en passant par Moscou ? Même si l’idée ne me serait jamais venue à l’esprit avant ma conversation avec Frédéric parce qu’il s’agissait à mes yeux d’un sport réservé aux filles fauchées et qu’il m’aurait paru immoral de pratiquer dans ma situation. Bref, une démarche aussi impensable que d’exiger le remboursement de mes dépenses de santé auprès de la Sécurité sociale.
— Parce que nous le sommes déjà.
— Quoi ?
— Ben, riches, voyons.
Marie avait raison. Nous étions riches. Enfin sur le papier. Actionnaires de sociétés qui ne nous versaient pas de dividendes, mais faisaient néanmoins de nous de beaux partis.
— Et alors ?
— Oui, mais comment s’y prendre ?
En effet, loin d’avoir faim comme toute croqueuse de diamants digne de ce nom, nous avions l’habitude d’être courtisées par des gens épatés par l’argent. On les voyait venir de loin. Nous prenions un malin plaisir à les tenir à distance avec un humour de potache opposé au cynisme qui aurait pu nous gagner devant le spectacle navrant qu’ils nous offraient.
Idéalistes et romantiques, ma sœur et moi n’étions intéressées que par l’amour et l’amitié. Et l’argent s’avérait un avantage bien encombrant, qui faisait souvent fuir ceux qu’il n’attirait pas. Peu d’hommes s’aventuraient en effet à nous faire la cour s’ils étaient fauchés. Et, s’ils ne l’étaient pas, ils supportaient mal que nous n’ayons pas besoin d’eux pour vivre. La question se posait aussi avec les amis. Il nous était difficile d’inviter des gens en vacances ou au restaurant s’ils souffraient aussitôt de ne pas pouvoir nous rendre la pareille. Tout comme il était compliqué pour nous d’offrir des cadeaux à nos amis, sous peine d’en faire, malgré eux, nos obligés.
Pas d’arrogance ni d’ostentation, nous serinait-on depuis l’enfance. Comme si la question se posait en ces termes. Car nous étions si gênées de cette différence que nous tentions de la rendre invisible aux yeux de nos camarades.
Parfois, c’était facile. Comme lorsque nous passions sous silence nos voyages en avion privé ou nos après-midi interminables dans les cabines d’essayage de maisons de couture avec notre mère, le couturier et sa première d’atelier. Nous ne risquions guère de croiser nos petits camarades chez Givenchy, Saint Laurent, Ungaro ou sur le tarmac du Bourget, de Teterboro ou de Biggin Hill.
Mais c’était plus difficile lorsqu’il nous fallait convertir Nannie, notre nurse, en grand-mère anglo-saxonne ou le chauffeur qui venait nous chercher à l’école en ami de la famille. Et cela devenait franchement acrobatique quand nous prétextions des embouteillages à la sortie de Saint-Nom-la-Bretèche en guise d’excuse à notre arrivée tardive en classe le lundi matin après un aller et retour à New York en Concorde.
Notre maison nous trahissait. Et il y avait très peu d’amis que nous osions inviter chez nous, un hôtel particulier que nous présentions aussitôt à leur intention en immeuble avec plein de familles et autant de logements. Déroutés par le dédale d’escaliers de service par lesquels nous les faisions accéder à notre étage, ils s’étonnaient invariablement de l’absence de chambre des parents et de cuisine. Aussi usions-nous aussitôt du terme de duplex pour les rassurer et justifier la présence du monte-charge qui livrait à notre étage une cuisine d’ailleurs innommable, puisque le chef de la maison, se jugeant sans doute bien au-dessus de la confection de menus pour enfants, en confiait la corvée à un commis de cuisine.
Plus tard, lors des stages à la dure où mon père avait décidé de nous faire découvrir les réalités de la vie, nous avions poursuivi cet apprentissage de la dissimulation. Je me revoyais employée aux écritures d’une entreprise de bâtiment et travaux publics où je n’avais pas le droit de sortir de l’immeuble sans l’autorisation de mon supérieur, un odieux personnage en mal de souffre-douleur. Mais je me faufilais discrètement vers le bureau du PDG, dieu vivant accessible aux seuls patrons de divisions, un ami de mes parents qui m’attendait devant un jeu d’échecs avec un café fumant. Un jour, le petit chef découvrit le pot aux roses. Dégoulinant de sueur et d’inquiétude, il m’avait alors coincée dans un couloir pour me présenter ses excuses tout en me suppliant de glisser un mot en sa faveur. Un revirement qui m’avait écœurée mais sur lequel je ne m’étais pas appesantie, tant j’étais soulagée que mes collègues, qui m’avaient prise sous leurs ailes et pour lesquelles je pointais un jour sur deux, ne se doutent de rien. Elles auraient eu le sentiment d’avoir été trompées. Et, d’une certaine manière, elles auraient eu raison car je n’avais nul besoin de leur protection, que mon intimité avec le PDG rendait dérisoire.
Je m’étais comportée lâchement, comme une planquée. Mais à ma décharge, les riches faisaient figure de salauds. Et je n’en menais pas large vu que la plupart des gens que je croisais se targuaient d’une conscience politique consistant surtout, me semblait-il, à se poser en ennemis des nantis. L’absurdité changerait de camp dix ans plus tard, car les héritiers paradaient désormais dans les pages de magazine comme des vedettes de cinéma. Mais dans le fond rien n’avait changé, puisque l’argent, sans odeur ni personnalité propres, aimantant fantasmes et projections, charriait toujours autant de rêve et d’amertume.
Rares, pourtant, sont ceux qui se considèrent riches ou se définissent comme tels. D’abord parce qu’ils rechignent à s’envisager sous le seul angle de leur compte en banque. Et parce que la richesse est une notion dont les contours se révèlent mouvants. « Aisés, oui, répondent-ils lorsqu’on leur pose la question, mais riches… », comme si le silence qu’ils observent alors était le seul capable de rendre justice à leur idée de la fortune.
On ne se définit pas comme riche mais comme plus ou moins riche qu’un autre. Et puisque l’on est toujours le riche de quelqu’un, ce sont les autres qui vous désignent comme tel. Au point que la seule théorie qui tiendrait compte de cette réalité subjective établirait le seuil de la richesse à dix fois le montant de vos revenus.
Ce qui expliquerait que j’ai le plus grand mal à me situer sur l’échiquier du patrimoine. Car contrairement à Marie, économe et gestionnaire née, j’ai charge d’âme – un enfant ainsi qu’un ex-mari – et je suis « panier percé ». Aussi, plus encombrée qu’elle par l’image de fille riche dont on nous affuble constamment, je supporte plus mal les idées préconçues des uns et des autres à mon sujet.
J’aurais, selon eux, les moyens de voyager en première, de m’habiller haute couture et d’acheter de l’art contemporain. Un train de vie qu’il me faut assumer sans le mener. Inutile de réfuter un statut dans lequel je ne me reconnais pas, si je pense aux nuits blanches que me valent mes découverts en banque. J’aurais l’air de me plaindre, ce qui serait indécent et me vaudrait d’être taxée de pauvre petite fille riche. Expression que j’ai fini par prendre en grippe dans la mesure où elle m’a toujours été jetée à la figure par des gens ambigus qui cachaient leur rapport trouble à l’argent derrière cette raillerie censée démontrer leur détachement.
— Quant à savoir comment nous y prendre pour trouver un mari riche, tu as raison, Marie, ce n’est sans doute pas dans nos cordes. Et puis je ne suis attirée que par les timbrés… J’aime réparer les hommes, c’est plus fort que moi.
— Oui, j’ai cru comprendre, ironisa-t-elle en faisant référence aux deux années de cauchemar qu’avait duré mon mariage avec un homme que je jugeais irrésistible et qui s’était révélé fou comme un lapin. Mais… qu’est-ce qui t’empêche de réparer un dingue riche ?
Je ris, avant de lui répondre :
— Alors on se lance ?
— Tu parles !
— Mais comment trouver des prétendants ?
— Tu plaisantes là, j’espère.
***
Je suis très proche de Marie. J’ai trente ans, elle, trente-deux. Nous vivons à deux pas l’une de l’autre. On nous appelle « les sœurs » au café du coin même lorsque nous y venons séparément. Moi, avec mon fils, et Marie, avec ses amants. Notre entente n’a pas toujours été évidente car nous sommes différentes l’une de l’autre, et même opposées. Ma sœur pourrait être suédoise, et moi, brésilienne. Elle a la blondeur de mon père et la silhouette élégante de ma mère tandis que je suis brune comme ma mère, avec le côté solide, terrien de mon père. Marie est tout le temps impeccable, tandis que je donne une impression de désordre, avec mes cheveux bouclés et les courbes de mon corps qui, rétives à toute discipline, me dépassent à la façon dont les mots dépassent parfois la pensée.
Mais nous avions, lorsque nous étions enfants, des raisons supplémentaires de nous sentir différentes : Marie était la jolie et moi, l’intelligente. C’est ce qu’avait décrété notre mère sous l’influence de Miss Ross, notre gouvernante, tout en se déclarant gâteuse de ses filles. Une affirmation sympathique qu’il nous a bien fallu nuancer peu à peu. Car notre mère n’a jamais su quoi faire avec nous, et plus encore de nous. A commencer par le fait de nous concevoir. Ne risquait-elle pas d’abîmer sa silhouette ? Il est vrai qu’elle était une beauté. Longue brune aux attaches fines et aux salières saillantes, elle a la peau irisée, un nez busqué aux narines échancrées, des yeux noirs étirés vers les tempes et une démarche de danseuse propre aux très jolies femmes. Pourtant à l’inquiétude de sa dégradation physique succéda bientôt celle de perdre son mari, qui agitait la menace d’un divorce pour l’y contraindre. Et ce n’est que sous sa pression et son insistance qu’elle s’était décidée à procréer tout en se jurant qu’elle ne deviendrait jamais une de ces « mères aimantes et dépenaillées qui renoncent à toute séduction pour se dévouer à leurs enfants ». Aussi avait-elle engagé une Anglaise d’une soixantaine d’années pour assurer notre éducation en se gardant bien d’intervenir.
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