Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 28 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 5

Autant j’étais mal à l’aise d’imposer Mathias Cavoye à mes parents, autant j’étais contente d’avoir réussi à faire venir Béno Grunwald à la maison. Car avant de le suggérer à ma sœur comme blind date, j’avais fait sur son compte toutes les recherches qui s’imposaient. Et il semblait si parfait à la lecture du Who’s Who, de Google, et de Fortune, qu’il avait des faux airs de gros lot à décrocher.

Béno Grunwald était un fils de famille qui s’était fait tout seul. Le rêve, m’étais-je dit en me prenant à espérer qu’il ait à la fois de bonnes manières et le sex-appeal d’un self-made man. Personne ne l’avait aidé en rien, ni son père qui n’avait jamais voulu le voir, ni sa mère, mondaine et indifférente.

Il avait commencé par faire la fête car, étant dyslexique, il n’avait pas fait d’études. Mais comme il était instinctif, charmeur et qu’il avait le sens des affaires, il préféra faire fortune plutôt que de s’autodétruire dans les boîtes de nuit à la mode. Il commença en vendant des bonds, et se révéla un vendeur de génie. Reniflant les bonnes affaires, il ne s’arrêtait jamais de spéculer, d’investir, même en vacances. Réactif, il lui suffisait, par exemple, de visiter une maison à vendre aux Bahamas, pour l’acheter, et rafler tous les terrains aux alentours avant de les revendre petit à petit pour des fortunes. Mais il savait aussi anticiper. Et s’était ainsi rendu à Cuba pour s’approprier toutes les photos de la révolution avant la mort de Castro, tout comme il avait exploré le Panama, où il avait acquis une forêt de la taille d’un département français avant le boom économique qu’il jugeait imminent.

Il menait grand train à Londres, avec des pied-à-terre à New York et à Paris. Mais il connaissait aussi la valeur de l’argent, car il avait déjà fait faillite. Démuni, il avait alors investi ses derniers picaillons dans l’achat d’un Basquiat, ce qui lui avait permis de rebondir jusqu’à aujourd’hui où il dirigeait un hedge fund de plus de 20 milliards de dollars.

A quarante-cinq ans, divorcé deux fois, la première d’une beauté anglo-iranienne, et la seconde d’une des cinq mannequins les mieux payées au monde, il était à nouveau célibataire. Il était riche à crever, généreux, à la tête d’une charity énorme qu’il avait montée de toutes pièces au profit de l’éducation des filles en Afrique, et il savait s’amuser. D’autant plus qu’il connaissait tout le monde, de Mick Jagger à Bill Clinton, en passant par Nelson Mandela. Au point que la page six du New York Post affirmait qu’à la lettre B de son carnet d’adresses se trouvaient par exemple… Brad (Pitt), Richard Branson, Bono, Bongo (Omar), Lord Balfour, Warren Buffet, et à la lettre K, Kadhafi, Kravis (Henry), Kravitz (Lenny)…

D’ailleurs le problème risquait de venir de là, du fait qu’il ne fréquentait que les rich and famous, avec un faible pour les gens dont le nom de famille était celui d’un pays, comme les Grèce, les Yougoslavie, Rania de Jordanie, ou Felipe d’Espagne…

Il ne tenait visiblement pas en place, et il se déplaçait seulement s’il y trouvait son intérêt. Pourquoi, dans ces conditions, venait-il à la maison alors que le monde était rempli de stars qui l’attendaient de pied ferme pour faire la fête ?

Lui avait-on parlé de l’Agapanthe pour le panorama, sa cuisine, ses hôtes ou leurs invités ? Espérait-il y retrouver des vieilles connaissances ou s’en faire de nouvelles ? Mais alors il risquait d’être déçu car nous étions trop low key pour lui, et ce n’était pas avec le « fond de sauce » de mes parents qu’il allait découvrir grand monde de transcendant. A moins qu’il ne vienne nous check out, Marie et moi. Ce qui risquait de le dépiter aussi. Car si belles et riches que nous étions, comme, en tout cas, nous le serinait Frédéric, nous n’étions sûrement pas assez belles et riches pour lui qui ne daignait regarder une fille que si elle était spectaculaire.

Bref, tout ceci m’avait amenée à considérer comme inenvisageable tout rapport de séduction avec lui. D’abord par lucidité, car j’étais loin d’être renversante de beauté, et parce que la compétition me déprimait d’avance et m’ôtait toute envie de me mettre sur les rangs. Ce qui fait que je comptais sur Marie, plus belle, plus battante et plus attachée au glamour de ses conquêtes pour relever le défi et tenter sa chance avec lui.

Mais, au lieu d’être imbuvable comme je le craignais, Béno se révéla aussi charmant que charmeur. Ainsi il devint notre héros dès son arrivée en raison de la drôlerie et de l’élégance avec lesquelles il réagit à l’invraisemblable micmac qui survint lorsqu’il débarqua à l’Agapanthe.

Sans doute conscient du mauvais effet produit par son arrivée en hélicoptère, Béno décommanda le chauffeur que ma mère devait lui envoyer à Cannes pour débarquer sans façon en Mini Moke à 7 heures du soir. Il dut sonner plusieurs fois à la grille d’entrée de la propriété avant de pouvoir entrer dans la maison, car c’était l’heure du dîner du personnel et le carillon du portail parvenait rarement du premier coup à couvrir le brouhaha animé de leur repas. Mais quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu’il y parvint enfin, d’être accueilli par un certain Marcel qui lui demanda de se garer devant l’entrée de service avant de lui faire visiter la maison.

Un peu surpris, il se laissa néanmoins faire en se disant qu’il s’agissait peut-être d’une coutume qui nous était propre. Il commença à douter lorsque Marcel, débutant par les garages, lui expliqua que nous possédions à l’origine notre propre cuve d’essence, mais que nous nous approvisionnions désormais comme tout le monde à la station d’essence du coin, où nous n’avions même pas de compte car ils ne savaient plus ce que c’était, et où ils exigeaient un règlement par carte bleue à chaque plein d’essence. L’indignation du vieux Marcel semblait authentique, mais cela n’expliquait en rien pourquoi cet homme – le chauffeur ou le maître d’hôtel ? – avait décidé de lui tenir une conversation sans doute urbaine, mais fort inhabituelle.

Il devait y avoir erreur sur la personne, se dit Béno tandis que l’homme le guidait vers le couloir des chambres du personnel. Mais il prenait trop de plaisir à la méprise pour le détromper tout de suite. Et puis il était curieux de comprendre pour qui on le prenait avant de se présenter comme un invité de la maison.

— Par là, il y a dix chambres. Mais elles sont toutes sur le même modèle et je crois que vous aurez une bonne idée de l’ensemble si je vous en montre une, lui dit Marcel.

Etait-il supposé être un architecte ? Les Ettinguer voulaient peut-être faire des travaux de rénovation. Mais ce n’est que lorsque Marcel ajouta : « Je vais vous montrer les plages, Madame m’a bien précisé de vous faire passer par le chemin du personnel pour ne pas alerter les invités ou le reste de la famille. Tout le monde dans la maison n’est pas très heureux de cette idée, vous comprenez », qu’il se mit à tiquer avant d’avoir une illumination. Un agent immobilier ! Les Ettinguer mettaient leur maison en vente et ils voulaient le faire discrètement.

Dans quel guêpier s’était-il fourré ? Il réfléchit rapidement et jugea qu’il était temps de faire cesser la plaisanterie avant que le maître d’hôtel ne dise quelque chose de plus explicite qu’il regretterait aussitôt. Mieux valait passer pour un benêt qui n’avait rien compris, plutôt que de faire perdre la face à ce domestique ainsi qu’à la famille Ettinguer. Aussi s’écria-t-il :

— Je comprends maintenant pourquoi vous m’avez fait passer par les garages et les chambres du personnel ! Mais je vous arrête, car je ne suis pas l’architecte que vous attendez visiblement. Mon nom est Béno Grunwald, et Monsieur et Madame Ettinguer m’ont très gentiment invité pour le week-end.

Marcel frisa le malaise à l’idée de la gaffe qu’il venait de commettre, mais Béno le rassura gentiment :

— Je dirai à Madame Ettinguer combien je l’envie d’avoir à son service quelqu’un comme vous, un homme de confiance auquel on peut déléguer des choses aussi délicates que des travaux de rénovation. Et je vous remercie car je dois être le seul invité à avoir eu droit à ce tour de la maison !

Pendant ce temps-là, il m’arrivait une mésaventure symétrique. Puisque ma sœur, épuisée par son décalage horaire, m’avait mandatée pour accueillir Béno. Je m’étais donc installée dans la loggia avec un bouquin, pour être sûre de l’entendre lorsqu’il arriverait car il m’était impossible de distinguer de ma chambre les différentes sonneries qui retentissaient dans la maison.

L’office était en effet le seul lieu où confluaient tous les sons de l’Agapanthe, une sorte de poste de pilotage acoustique qui permettait au personnel de les interpréter et d’y répondre judicieusement. Accroché au mur au-dessus du central téléphonique, y trônait un tableau de sonnettes, un outil d’un autre temps que nous utilisions plus souvent que les téléphones intérieurs qui sonnaient anarchiquement de-ci de-là et, la plupart du temps, dans le vide.

Chaque chambre, pourvue d’une poire en bois près du lit et d’un interrupteur près de la baignoire pour que ses occupants appellent en cas de malaise ou pour demander le petit déjeuner, était dotée de son timbre propre. Ainsi celle de ma mère avait pour identité sonore deux ré successifs, tandis que la chambre de « Flora » où je me trouvais se caractérisait par un do court et un ré long.

Un doute subsistait-il entre des sonneries aux notes voisines ? Ce système était doublé d’un jeu de lumières qui s’allumaient sur le tableau éclairant le nom de la chambre dont la sonnette avait été actionnée.

Mais la technologie la plus moderne avait également sa place dans l’office où se trouvaient aussi les écrans de contrôle des caméras de surveillance de la maison, et notamment celle du portail d’entrée dont le carillon électronique avait du mal à rivaliser avec la bonne vieille cloche annonçant le dîner du personnel qui retentissait en revanche sans difficulté dans toute la propriété.

J’eus à peine le temps d’observer quelques lézards prendre possession de la véranda, que Gérard, le nouveau maître d’hôtel, m’annonçait déjà l’arrivée de Béno :

— Monsieur Grunwald vient d’arriver, Madame. En coupé Bentley Continental GT.

Il dut prendre mon étonnement pour de la curiosité car il ajouta :

— Un modèle qui se situe entre la Ferrari 612 Scaglietti et l’Aston Martin DB9. Mais ce que j’en dis, c’est pour que Madame puisse se rendre compte.

Je me pinçai les lèvres pour ne pas rire en remerciant Gérard, lorsqu’un homme tiré à quatre épingles fit irruption dans la loggia. Je fus relativement surprise de ne pas le reconnaître. Mais n’ayant jamais rencontré Béno, dont je n’avais vu que quelques photos, caché derrière son épouse top model à laquelle il laissait judicieusement la lumière des projecteurs, je m’en tins à une prudence de circonstance.

— Que je suis ému de me trouver ici, me dit-il, vous ne pouvez pas vous imaginer comme je suis impressionné ! me confia-t-il au lieu de se présenter.

— Tant mieux, tant mieux, répondis-je pour gagner du temps en espérant qu’il embrayerait sur un discours plus facile à interpréter.

Même âge, même corpulence que Béno, me dis-je. Pourtant quelque chose clochait. Il était trop rupin, trop clinquant pour être authentique, finis-je par conclure en me rappelant la leçon que j’avais apprise la première fois où j’avais vu Laszlo Schwartz. Nous atterrissions à Nice à la même heure, lui et moi, et ma mère m’avait demandé de l’emmener avec moi dans la voiture qu’elle nous avait envoyée à l’aéroport. Elle ne m’avait donné aucune description de lui en m’expliquant : « Je suis sûre que vous finirez par vous retrouver. Il sera en compagnie d’un graphiste que tu déposeras à Antibes avant de continuer avec lui jusqu’à la maison. » Ce que j’avais fait, sauf que j’avais cru parler à Laszlo en m’adressant au graphiste. Tout ça parce que ce dernier, avec ses cheveux mi-longs et sa chemise à jabot à la Chateaubriand, avait tout de l’image d’Epinal de l’artiste alors que Laszlo, qui n’avait rien à prouver en matière de créativité, était habillé comme un banquier en costume trois pièces à rayures tennis. Et ce n’est qu’en voyant le graphiste sortir de la voiture à Antibes que j’avais pris conscience de ma méprise.

Or ce type était nickel, ripoliné. Et il avait une montre trop voyante et des chaussures de ville trop cirées pour qu’il puisse s’agir de Béno Grunwald, qui allait certainement débarquer en pantalon en toile et en espadrilles avec une montre en plastique au poignet. Aussi risquai-je la question :

— Et que puis-je faire pour vous ?

Alors il m’expliqua qui il était, quelle agence immobilière il représentait, récapitulant les entretiens téléphoniques qu’il avait eus avec mes parents jusqu’à sa visite d’aujourd’hui, où il était parfaitement conscient de la discrétion dont il devait faire preuve envers les invités de la maison et les membres de la famille qui n’étaient pas au courant. Il me prenait à l’évidence pour la secrétaire, et me demanda avec une certaine nervosité si nous n’aurions pas intérêt à quitter cette véranda trop exposée pour emprunter un circuit de visite moins visible.

— Vous avez parfaitement raison, lui dis-je en l’entraînant dans l’office où je lui demandai d’attendre une collègue qui lui ferait visiter la maison.

Puis je pris mon courage à deux mains pour faire irruption dans la salle à manger du personnel où le silence s’établit peu à peu jusqu’à ce que chacun d’entre eux prenne conscience de ma présence. Et j’interrompis le repas de la secrétaire qui se montra si confuse de me voir impliquée dans ce rendez-vous que j’étais censée ignorer, qu’elle sembla soulagée de s’en charger en échange de ma discrétion sur cet incident malheureux.

Mais à peine avais-je expédié l’agent immobilier, que je dus me réfugier dans ma chambre pour m’y effondrer. Car il m’avait suffi de l’entendre parler de bien immobilier, de mètres carrés habitables et de propriété d’exception pour avoir envie de vomir.

Je me rendis compte que je n’avais pas cru un instant que mes parents iraient jusqu’à mettre en vente l’Agapanthe. Il m’avait semblé légitime qu’ils éprouvent le besoin d’en caresser l’idée, mais il ne faisait aucun doute dans mon esprit qu’ils la rejetteraient. Et cela m’avait laissé suffisamment d’insouciance pour me lancer dans la quête d’un mari. Une démarche dont l’intérêt résidait sans doute dans le fait qu’elle avait peu de rapport avec le sujet.

Mais désormais, avec la présence d’un agent immobilier dans la place, il ne s’agissait plus d’une idée mais d’un projet qu’ils risquaient de mettre à exécution. Pourtant, j’avais du mal à l’envisager, à me représenter ce que cela impliquait, comme si toute cette histoire était frappée d’irréalité, tel un décès soudain. Comme si je ne parvenais plus à ressentir ce que je savais et à savoir ce que je ressentais. Ce qui fait que je ne cessais de me répéter : « Ils l’ont fait, je n’y crois pas. »

J’étais en état de choc. Et je grillais cigarette sur cigarette en me demandant si je devais réveiller Marie pour la mettre au courant, quand je vis que Félix avait essayé, sans succès, de me joindre plusieurs fois sur mon portable. Le message qu’il m’avait laissé ne me renseignait pas sur le motif de son empressement. Tout cela ne me disait rien qui vaille. D’autant qu’il me précisait que je n’avais aucun moyen de le joindre avant le lendemain. Je sentis une boule d’anxiété dans ma gorge.

C’est dire si j’étais à des années-lumière de Béno Grunwald lorsque ma mère m’appela dans ma chambre :

— On me dit que tes invités errent dans la maison. Tu pourrais t’en occuper tout de même !

Il est vrai que Béno Grunwald, ainsi que Mathias et Lou, semblaient livrés à eux-mêmes dans le hall de la maison désorganisée par l’absence de la secrétaire et des maîtres d’hôtel en train d’avouer leur bourde à ma mère. Mais il ne me fallut pas longtemps pour leur indiquer leur chambre, l’heure du dîner, et pour constater que Béno avait un faux air de Steve McQueen. Un rêve, ce garçon, me dis-je en chassant de ma pensée l’image de mon fils, qui venait la parasiter.

La mésaventure de Béno avait fait le tour de la maison avant l’heure de l’apéritif, mais cela ne l’empêcha pas de piquer la vedette à Mathias et Lou Léva, bien ternes en comparaison, en se surpassant dans la drôlerie pour la raconter.

Béno avait beau être somptueux, il s’appliqua néanmoins à séduire la maisonnée entière, comme s’il avait un handicap à compenser ou quelque chose à se faire pardonner. Il débuta par ma mère qu’il conquit en deux temps trois mouvements. Il eut, pour commencer, le bon goût de passer sous silence son voyage en hélicoptère. Puis il lui apporta le cadeau idéal, une centaine de pochettes d’allumettes gravées au nom de l’Agapanthe. Enfin il déploya à son intention une panoplie d’égards entre flirt et déférence, en se levant dès qu’elle faisait mine de se déplacer dans la pièce, en la complimentant sur sa voix : « Vous n’avez jamais songé à faire de la radio ? », ou lui adressant un sourire radieux dès qu’elle lui adressait la parole. Il s’attaqua ensuite à mon père auquel il fit allégeance en quelques mots dès l’apéritif : un topo modeste et convaincant sur son hedge fund suivi d’une requête de cinq minutes de tête-à-tête au cours du week-end pour lui demander conseil, et le tour était joué.

Enfin, il nous fit tous rire en raillant sa famille embarrassée par la recette d’origine de la gélatine photographique faite d’ossements venus d’Inde. « Bon d’accord, il y avait parfois des fémurs », concédait sa mère si snob qu’elle disait aussi : « How do you say begonias in French ? » Et il s’accabla lui-même lorsqu’il nous avoua que ses habitudes de luxe étaient telles qu’il n’avait pas eu d’autre choix que de faire fortune. Et puis il avait potassé l’histoire du Cap d’Antibes dont il connaissait tous les potins chic et croustillants. Qu’y avait-il de changé dans la baie depuis le temps où Niarchos était propriétaire d’Eilenroc ? Etait-ce là où Rousselet avait été tenté de faire une fondation ? Insensée, cette veuve Beaumont, de léguer sa villa de son vivant à la ville d’Antibes ! Tout ça grâce à une Légion d’honneur obtenue en hébergeant Mitterrand pendant le sommet africain tenu à l’Hôtel du Cap…

Tant et si bien que Mathias passa complètement inaperçu malgré ses bévues. Et pourtant il n’en loupa pas une. Sidérant d’illettrisme, il se targua d’être l’« investigateur » de ma rencontre avec Béno et présenta Lou à mes parents comme une actrice « promue » à un très grand avenir. Puis il dégaina fièrement son cadeau, un foulard particulièrement voyant pour ma mère. Bien qu’elle ait les sigles en horreur, elle s’extasia néanmoins avec professionnalisme sur les lettres roses et bleues de la marque qui en constituaient le seul motif.

Il n’y avait en effet rien de plus plouc aux yeux de mes parents que les marques de luxe. C’est que les deux mots étaient, à leurs yeux, inconciliables. Issues du marketing et de l’industrie, les marques, Conforama, Auchan, Zara, H & M ou Monoprix, avaient pour vocation de mettre les objets à la portée de toutes les bourses. Tandis que le luxe impliquait le sur-mesure et le savoir-faire d’artisans capables de sublimer la matière et de la rendre digne d’intérêt. Ce qui ne laissait aucune place au désir de posséder le dernier accessoire de chez Dior, Vuitton ou Prada qu’ils jugeaient aussi incongru et petit-bourgeois que le fait d’être transporté par l’achat d’une sorbetière ou d’un kit de fondue.

Je sentis un souffle de déception parcourir l’assistance masculine lorsque Lou Léva fit son apparition à l’apéritif. Sans doute ces messieurs avaient-ils en tête un rêve d’actrice sexy qui n’avait pas froid aux yeux. Ils avaient espéré voir arriver une créature dégoulinante de sensualité dans le genre de Marilyn Monroe, qui leur aurait chanté My heart belongs to daddy, boop boop ba do. Au lieu de quoi, ils découvraient, un brin dépités, une jeune femme maigre et pâle qui ressemblait à une orchidée. Les cheveux courts noirs, avec une grande mèche sur le côté qui lui tombait au milieu du visage lorsqu’elle n’était pas retenue par une barrette de petite fille, elle était plutôt jolie dans le genre éthéré. Elle aurait même pu être émouvante, si elle ne s’était pas donné un air fragile et douloureux qu’elle espérait faire passer pour de la profondeur. Elle croyait en effet que la tristesse était chic. Et elle n’avait malheureusement pas tort, la gaieté, l’enthousiasme sans mesure, ainsi qu’un excès de sympathie étant vite considérés d’un plouc achevé, comme le fait de dire : « santé », « tchin, tchin » et tout ce qui venait après l’adjectif « bon », qu’il s’agisse de « bon appétit », « bonne journée », « bonne soirée » ou, pire encore, « bonne continuation ».

Mais Lou ne devait pas avoir appris sa leçon de distinction jusqu’au bout car elle aborda ma mère en disant :

— Allez, je vous fais la bise.

Or rien n’était chic dans son propos, du « allez » épouvantablement cordial, à l’effroyable « bise » (encore un mot à bannir), en passant par sa familiarité envers ma mère qui ne consentait à saluer que d’un signe de tête ou à la rigueur d’une poignée de main. Quant au fait de s’embrasser trois fois, c’était par définition provincial.

Nul en effet n’était censé ignorer qu’à Paris on embrassait deux fois, contrairement au reste du pays, où l’on assistait en fonction des régions à toutes sortes de variantes, à trois ou quatre baisers, auxquelles le Parisien moyen s’adaptait avec bonne volonté en s’appliquant à suivre un mouvement dont il ne connaissait ni le rythme, ni la durée, tel un danseur débutant au bras d’un partenaire confirmé.

Puis, lorsque le maître d’hôtel eut annoncé le dîner, elle déclara :

— Tant mieux, j’ai très faim, car je n’ai pas eu le temps de manger ce midi.

Ce qui était de nouveau ni fait ni à faire, vu qu’elle aurait dû s’abstenir d’employer le verbe « manger » sous sa forme intransitive et éviter d’avoir recours à l’expression « ce midi », pour la remplacer par « à l’heure du déjeuner », ou « à midi pile » si elle voulait être précise. Car il était hors de question de donner l’heure avec un vocabulaire d’horloge parlante qui lui aurait fait dire « quatorze » ou « vingt » heures, au lieu de « deux heures de l’après-midi » ou « huit heures du soir ».

Bref, Lou n’était pas de notre monde puisque les subtilités de notre jargon lui échappaient. Et ce fait, une fois constaté par les initiés que nous étions et qui se reconnaissaient entre eux, tels des francs-maçons de l’élégance, était à la fois passé sous silence et présent à notre esprit. Et nous pouvions tout à fait décider de lui en tenir rigueur, en dépit de l’absurdité de la chose. Car il devenait de plus en plus rare que quiconque comprenne encore de quoi il était question lorsque nous faisions mention de nos usages.

Aussi avions-nous même trouvé une expression pour illustrer notre anachronisme. « C’est très Lepic Simon », avions-nous coutume de dire, inspirés par une mésaventure survenue à ma mère qui nous avait fait beaucoup rire :

— Vous savez quand je vais à Varengeville chez les S., j’ai toujours le même chauffeur. Figurez-vous qu’il a un nom des plus curieux, il s’appelle Lepic Simon.

— Mais qu’est-ce que ça a d’extravagant ? lui avait-on demandé.

— Enfin, a-t-on jamais entendu parler d’un prénom comme Lepic ?

— Mais son prénom, c’est Simon…

— Non, non, c’est Lepic ! La preuve, il me dit toujours : « Je m’appelle Lepic Simon. »

Et nous de lui expliquer en dominant son rire que certaines personnes, se fiant à l’ordre des informations demandées par les services administratifs comme l’état civil, indiquent leur nom de famille avant leur prénom.

— Vous croyez ? fit-elle ébranlée au point d’aller chercher la carte de visite du chauffeur dont la typographie, qui se voulait contemporaine, ne différenciait pas non plus le nom du prénom par la taille des caractères d’imprimerie.

— Vous avouerez que c’est impossible à deviner ! Vous en êtes sûres ?

Et nous dûmes lui dire d’appeler le type pour achever de la convaincre.

— Simon ? Simon Lepic ? lui dit-elle d’une voix mal assurée sous prétexte de lui demander un renseignement quelconque avant de raccrocher en concluant :

— Eh bien, c’est extraordinaire, mais c’est vous qui aviez raison !

 

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