Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 33 sur 55

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Les prétendants

Déjeuner du samedi 22 juillet

 

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Salade niçoise

Œufs mimosas

Croquettes de poulet

Riz sauce tomate

Salade de raie aux câpres

Salade d’endives au roquefort

Pêches cardinales, macarons au caramel salé

La péripétie de la plage et la nouvelle du renvoi de Mathias et Lou firent grande impression sur les invités du déjeuner qui nous pressèrent de questions en regrettant d’avoir manqué de si peu une aventure à leur portée. Ma mère convoqua Barry Diller, Rebaudengo et Ty Warner à sa table. Tandis que Marie et moi réunîmes à la nôtre Béno, Frédéric, Charles, Gagosian, Louboutin et Cheryla, dont la gêne d’avoir provoqué ces désagréments semblait avoir balayé le quant-à-soi. Car elle entreprit de nous expliquer le rôle de son frère comme stage manager et celui de sa sœur qui avait la haute main sur son dressing-room.

— Vous avez combien de paires de chaussures, par exemple ? lui demandai-je.

— 1 700.

— Ah oui, quand même ! Et combien viennent de chez Christian ? poursuivis-je en désignant Louboutin en train d’avaler un œuf mimosa.

— Oh, ça va ! Laisse Cheryla tranquille !

— Et comment ça se passe, quand vous achetez des vêtements ? s’enquit Marie.

Béno ne lui laissa pas le temps de répondre :

— Voyons, Cheryla ne va dans les boutiques qu’aux heures de fermeture au public, sinon, ce serait l’émeute… !

Pourquoi Béno s’interposait-il ainsi entre nous ? Jugeait-il nos questions à Cheryla indiscrètes, déplacées ? Ou voulait-il demeurer son interlocuteur exclusif ? Pourtant, au vu des nombreux rich and famous qui peuplaient son entourage, elle ne devait représenter qu’un titre de gloire parmi d’autres. Puis je me ravisai, en me disant que la richesse n’empêchait pas l’avarice, et qu’il était tout à fait probable que Béno veuille garder pour lui ses amis prestigieux.

— … Savez-vous qu’en 28 ans de carrière, elle a vendu plus de 200 millions d’albums ? Qu’elle vient d’entamer une tournée de 101 dates, dans 85 pays ? Ce qui fait que, lorsqu’elle a un rhume, il y a 80 personnes qui se retiennent de respirer, car c’est un million d’euros qui partent en fumée si elle annule une date de concert.

Et nous, de pousser les oh ! et les ah ! qui s’imposaient pour saluer l’extraordinaire. Mais je continuais à trouver étrange l’insistance avec laquelle Béno faisait l’article de Cheryla, au lieu de la laisser parler à ses voisins de table comme elle semblait en avoir envie. Etais-je la seule de cet avis ? Inutile de chercher le soutien de Marie, qui le regardait avec amour :

— … Son jet, l’équivalent d’un G5, est un Global Express, fait par Bombardier. Jay, son pilote, un ancien du Vietnam, est un type brillant, super sympathique… Vous savez qu’elle rentre d’Afrique du Sud, où – elle est trop discrète pour le dire – elle a remis les gains de son premier concert à Nelson Mandela pour sa fondation… Et elle a visité deux orphelinats d’enfants malades du sida et distribué des vivres aux démunis de Soweto…

Mais Frédéric, lassé, intervint :

— Cheryla, par pitié, engagez-le comme attaché de presse, qu’on en finisse ! Sinon on va se sentir obligés de vous baiser les pieds, et on n’osera plus vous adresser la parole.

Et je lui fus reconnaissante de ce couplet salutaire, qui clouait le bec à Béno, et permit à Cheryla d’entreprendre Charles sur ses gorilles.

— Il marque des points, le « cul de bouc », me chuchota Frédéric.

— Le « cul de bouc » ? Ah oui, Ramsbotham, suis-je bête !

Mais notre répit fut de courte durée, car l’amant de ma sœur soumit Larry Gagosian à la question :

— Do you BI ?

— BI ? l’interrompis-je, à mon tour.

— Eh oui ! Better invitation, tu connais pas ? C’est quand on accepte une invitation, en étant décidé à se décommander s’il s’en présente une plus fun ou plus glamour.

Mais, constatant que Gagosian ne s’engagerait pas sur ce terrain, il enchaîna :

— Au fond quand on y pense, il n’y a que deux choses chères, la charité et l’art contemporain…

Difficile de nier que Béno savait animer une table. Mais je constatai encore une fois que la conversation ne lui procurait pas la satisfaction escomptée – celle d’être au centre de l’attention générale ? – car il vira de bord :

— … Il y a pas mal de types dans les hedge funds qui se font environ 40 millions de dollars par an. Quelques-uns, entre 300 et 400 millions, et puis il y en a un ou deux qui gagnent un milliard par an. Inimaginable, non ?

Charles intervint :

— Si, et du coup je me sens pauvre, car ces petits jeunes se font en deux ans autant d’argent que mes parents ou moi, en toute une vie. Par exemple, jusqu’à présent, un yacht de 70 mètres, pour moi, c’était un beau bateau. Mais, maintenant, ils font 120 mètres, et se louent 300 000 dollars la semaine. Quant à leurs maisons, elles valent le prix de plusieurs Airbus A320. Alors, évidemment, on ne boxe pas dans la même catégorie, et ma fortune, à côté, c’est vraiment de la roupie de sansonnet.

— Mais non ! lui répondit Béno. Savez-vous ce que l’on dit des novoritch, comme ceux de la maison voisine ? Qu’ils savent si peu vivre, que ce ne sont pas des riches mais des pauvres, avec beaucoup d’argent. Eh bien, c’est exactement ça !

Les rires, déclenchés par cette réplique, durent donner à Béno le sentiment de s’être imposé à l’assistance. Je le vis se détendre enfin, comme un migraineux calmé par un analgésique. J’en fus soulagée, moi aussi, tant son besoin de séduire créait une sorte de tension qui me pesait. Et je ne devais pas être la seule à l’éprouver car, profitant de ce répit, nous avons discuté dans une atmosphère de cour de récréation jusqu’au moment du café, où une question sur les téléphones satellites permit à Charles d’offrir sa pleine mesure. Son étude comparée des différents modèles sur le marché laissa Cheryla mesurer les défauts du sien, qui présentait un inconvénient, semble-t-il rédhibitoire au milieu de la brousse ou du désert : il ne fonctionnait qu’à l’extérieur et à découvert, c’est-à-dire en plein soleil. Bref, autant dire que le repas touchait à sa fin. Et je m’éclipsai, au moment où Marie donnait à Cheryla l’assurance qu’elle serait toujours la bienvenue à la maison, y compris le soir même à dîner, si le cœur lui en disait, tout en coulant à Béno un regard qui ne pouvait tromper sur la nature de la sieste qu’elle s’apprêtait à faire avec lui.

Je repensai à Béno pendant ma sieste. Pourquoi, avec lui, avais-je ainsi le sentiment d’avoir perdu ma sœur sans retour ? Ce n’était pourtant pas la première fois que j’étais témoin d’une de ses liaisons. Et notre lien, loin d’en pâtir, m’avait toujours tenu lieu de famille. Une famille que mon fils avait agrandie à sa naissance, au contraire de mon mari et de nos amants, qui n’en avaient jamais vraiment fait partie. Car je devais reconnaître qu’à mes yeux jusqu’alors, les hommes, tels des acteurs de complément, pouvaient s’estimer heureux de se voir confier un petit rôle au lieu de faire de la figuration. Or Béno s’était d’emblée octroyé un rôle de vedette et il avait brouillé mes repères. Etait-ce le signe que Marie et moi avions passé l’âge de nous contenter de la famille fondée par nos parents ?

Mais rien que l’idée de m’éloigner de Marie me donnait mal au cœur. Et si cette histoire allait durer ? Je tentai de me projeter dans l’avenir incertain qui s’annonçait. Régentée par leurs soins, à quoi ressemblerait la maison ? Béno était un garçon lancé, il la mettrait sans doute au goût du jour en lui donnant un petit air à la mode. J’aurais parié que la plage, telle une boîte de nuit en plein air, serait agrémentée de mobilier design, de lits à baldaquin, et d’une musique à base de reprises décalées, choisies par un designer sonore dans une ambiance lounge. Quelle horreur ! me dis-je, pour le seul plaisir de faire usage d’un snobisme qui rassure comme un phare dans la brume. Je poursuivis : sillonnée par des voitures de golf, comme dans la série Le Prisonnier, la propriété aurait également son héliport, sa salle de projection, ainsi que sa salle de sport, avec un treadmill, un Power Plate, des haltères rutilants et des miroirs partout. Ah ! on serait loin du pavillon de gymnastique de mes grands-parents, où avaient été oubliés un trapèze, des anneaux, un cheval d’arçon et un piano à queue. Ce détour par l’enfance me ramena à Marie. Je l’imaginai, avec Béno, propriétaires de l’Agapanthe, où ils recevraient leurs amis, des têtes à claques beaux, riches et célèbres, et moi qui ne serais… que leur invitée. Une idée qui m’aurait fait frémir si j’avais continué à y penser… Je me repris : je ne savais, décidément, pas ce que je voulais ! Ce garçon était un prétendant idéal si nous avions l’intention de garder la maison. Grâce à lui, elle conserverait tout son lustre. Alors, il pouvait bien la transformer en repaire du show- business, si bon lui semblait. D’autant que, tel que je le connaissais, il en ferait un haut lieu du Festival de Cannes, dont le nom s’échangerait sur la Croisette, tel un mot de passe entre happy few, invités à des fêtes dignes du Gatsby de Fitzgerald. Que demander de plus ?

 

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