Les prétendants
Chapitre 2
Les choses se corsèrent le week-end suivant, lorsque Charles Ramsbotham et Georgina de Marien arrivèrent à l’Agapanthe. Qualifiés d’« olibrius » par ma mère, les invités de mon père la contrariaient à ce point qu’elle regrettait de ne pas s’être opposée avec plus de fermeté à leur venue au moment de lancer les invitations. Particulièrement celle de Charles Ramsbotham qui, bien qu’immensément riche et élégant – il était Lord, septième earl of Stafford –, ne jouait pas le jeu civilisé et raffiné qu’elle attendait de lui.
Il est vrai que l’ami de mon père était, à tous points de vue, surprenant, à commencer par son aspect. Car dans un souci louable de s’entretenir, cet homme d’âge mûr avait concentré tous ses « efforts » sur son visage. Et comme il n’avait aucun goût, qu’il était dur à la douleur et même à la sensation, il n’avait pas fait dans le détail : les cheveux teints en noir cirage, il avait les yeux ronds, creusés par une opération ratée des paupières. Et sa peau, sans doute grêlée à l’origine mais sûrement tirée plusieurs fois, avait le grain du papier-émeri et la couleur d’une poire blette. Mais paradoxe inexplicable, il n’avait en aucune façon « pris soin » de son corps. Il était gros, très gros. Ce qui semblait ne lui poser aucun problème, mais dont ma mère ne se remettait pas, comme si son tour de taille constituait un affront qu’il lui faisait intentionnellement. Comment expliquer qu’il s’empiffrait à tous les repas sans complexes, au lieu d’avoir honte d’être comme il était ou d’essayer d’y remédier ?
L’autre jeu que Charles semblait incapable de jouer était celui d’un habillement de bon ton. Ses codes et ses goûts l’amenaient par exemple à porter un short en polyester avec une chemise à manches courtes à motifs léopard terminée par un élastique à la taille qui faisait un effet bouffant sur sa bedaine. Tout comme il pouvait arriver pour le déjeuner, prenant pour argent comptant le genre décontracté annoncé par ma mère, en jogging jaune poussin, une commande spéciale passée en personne à un couturier italien juste avant son assassinat. Bref, Charles était « le » client des magasins de prêt-à-porter masculin, dont on se demande qui s’y habille encore.
Mais pire encore, Charles ne faisait pas la conversation, sachant moins que personne à quoi cela pouvait bien servir. Il faut dire qu’avec un père terrible et redouté qui n’avait jamais fait autre chose que d’aboyer des ordres à son intention dans les rares moments où il ne l’abandonnait pas, comme le voulait l’usage en Angle terre, dans un collège humide où il se trouvait à la merci de garçons plus âgés auxquels l’institution avait délégué la tâche de l’aguerrir et donc de le martyriser, il n’avait pas été spécialement préparé au small talk.
Aussi Charles détonnait-il complètement à l’Agapanthe, haut lieu de la parole. Et ce d’autant plus qu’il se montrait tout à fait insensible au charme des femmes mûres qui formaient l’essentiel du contingent féminin de la maison. Les seules femmes qui l’intéressaient étaient prostituées, belles à couper le souffle, ou pilotes de chasse. Et il ne faisait aucun effort pour parler à ma mère ou à ses amies lors des repas au cours desquels il poussait le vice jusqu’à interrompre leurs efforts méritoires pour le dérider en leur demandant le sel, l’heure, ou la marque de leurs voitures. Parce que Charles ne s’intéressait véritablement qu’à deux choses, les moteurs, dont il aimait tout savoir et tout comprendre, heureux de maîtriser enfin quelque chose, et les gorilles, auxquels il vouait une véritable vénération. Au point d’en avoir installé une quinzaine dans des cages hypersophistiquées qu’il avait fait construire dans sa maison du Gloucestershire.
Tout ceci faisait que ma mère supportait difficilement de se voir infliger la présence de ce goujat qu’elle jugeait inculte et trivial et qui jurait avec sa « petite bande », tel un glaïeul au milieu d’orchidées. Mais outre qu’elle tolérait assez mal d’être invisible à ses yeux, elle lui reprochait également de susciter l’admiration des imbéciles qui se gargarisaient de ses facéties avec ses gorilles pour s’approprier un peu de l’originalité qui leur faisait défaut. Ce qui rendait légitime à ses yeux d’exiger de ses fidèles amis une preuve de leur dédain envers Charles, dont elle ne manquait pas une occasion de souligner les travers.
Frédéric était toujours le premier à lui donner satisfaction pour la calmer. D’autant plus qu’il se contentait d’un : « Il arrive quand, le “cul de bouc ?” » qui l’enchantait. Car rien ne l’amusait davantage que d’exercer sa passion des sobriquets qu’il inventait en traduisant ou en déformant le nom des invités.
— Et Georges ? lui demanda-t-il en référence à Georgina de Marien.
Ma mère n’avait rien d’aimable à dire non plus sur la courtisane attitrée de mon père. Cela faisait au moins dix ans qu’elle avait l’habitude d’inviter une femme pour distraire son mari, ayant renoncé à le faire elle-même dans cette maison aussi lourde à gérer qu’un hôtel en saison. La dame devait plaire à mon père. Ce qui impliquait qu’elle soit gaie, agréable à regarder et qu’elle l’accompagne dans ses longues nages dans la baie. Mais elle devait aussi convenir à ma mère. Elle n’avait donc pas intérêt à jouer à la maîtresse de maison ou à flirter réellement avec son mari et elle devait être assez fine pour comprendre tous ces non-dits. Bref, une telle perle ne se trouvait pas sous le sabot d’un cheval. Aussi avait-il suffi à ma mère de constater que Georgina n’était pas une intrigante pour lui confier ce rôle.
Mais cela n’avait que trop duré. Car ma mère partageait la philosophie de la propriétaire d’une villa voisine qui s’était fixé pour règle de ne pas louer sa maison plus de trois ans de suite à la même personne pour être sûre de demeurer la maîtresse des lieux. Et elle s’apprêtait à bannir Georgina de l’Agapanthe dès qu’elle aurait préparé le terrain à coups de commentaires désobligeants à son égard.
Pourtant Georgina était sympathique. Elle ne disait jamais de mal de personne et n’avait aucune intention de vamper mon père. Elle aurait certes aimé un peu de romance dans sa vie, mais elle n’était pas prête pour autant à engager un bras de fer avec ma mère, dont elle craignait le tempérament autant qu’elle en appréciait l’hospitalité. Et puis elle était indépendante, et heureuse de l’être. Née Miro Quesada, elle était la fille du roi du guano, comme Patino était celui de l’étain. Péruvienne, sa famille, d’origine espagnole, comptait deux présidents, nombre d’intellectuels, de propriétaires de journaux et un héros dans la guerre avec le Chili. N’ayant aucun besoin de travailler pour vivre, elle s’était mise à voyager depuis la mort de son mari. Sauf qu’elle ne partait pas en cure ou en croisière pour des séjours de courte durée, mais vivait à la façon d’un diplomate affecté de poste en poste, ce qui l’avait amenée successivement à Londres, Rome, Barcelone, Hong-Kong et New York.
Elle déménageait pour se sentir vivante. Et s’acclimater à une nouvelle ville était un processus dont elle ne pouvait plus se passer, notamment parce qu’il avait pour conséquence de la rendre rare et précieuse auprès de ses amis français qui la fêtaient et se mettaient en quatre pour la voir lors de ses visites. Quant à ceux qui se rendaient dans une des villes où elle avait élu domicile, elle les recevait, telle une ambassadrice sans le titre, ou leur recommandait ses adresses et ses relations sur place. Mais je constatais pour ma part, en la voyant tous les ans à l’Agapanthe, que passer sa vie à l’étranger présentait l’inconvénient de lui faire perdre la maîtrise des expressions françaises les plus courantes. Ainsi, conjuguant anarchiquement « se pendre à ses basques », « être dans ses pattes », et « se prendre les pieds dans le tapis », elle disait avec aplomb qu’elle « se pendait les pattes dans le tapis », ou affirmait « lâcher les bras » facilement, déroutant ainsi ses interlocuteurs qui prenaient en l’écoutant l’air hésitant de ceux qui croient reconnaître quelqu’un dans la rue.