Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 27 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 4

Pourtant contre toute attente ma mère se calma aussitôt que mon père fut parti rejoindre Charles sur la plage où il assemblait déjà le fameux scooter des mers. Et elle s’intéressa davantage à la petite amie de Mathias qu’à ce dernier.

— Alors, elle est actrice, c’est ça ? Mais est-ce normal que je n’en aie jamais entendu parler ? me demanda-t-elle.

Ma mère s’essayant à une attitude de midinette, voilà qui constituait une première et qui me fit sourire. D’autant plus qu’elle et mon père ignoraient tout des stars du show-business, y compris les plus populaires qui déclenchaient une émeute en apparaissant dans un lieu public.

— Alors en l’occurrence, vois-tu, j’aurais été épatée que tu la connaisses, car à part deux petits films dans lesquels elle a eu un rôle…

— Lou Léva ? C’est son vrai nom ? insista-t-elle.

— Mais non, penses-tu ! Elle a dû le choisir soigneusement en espérant que l’allitération frapperait les esprits des directeurs de casting. Mais tu vas lui demander, elle arrive avec Mathias Cavoye juste avant le dîner.

— Et le petit Grunwald ? me demanda ma mère qui affublait invariablement les enfants de ses intimes de cet adjectif.

Sans doute, indignée que j’aie cru pouvoir lui présenter quelqu’un d’élégant dont elle n’aurait jamais entendu parler, tenait-elle à me signifier par là qu’elle connaissait la famille Grunwald. Car elle enfonça le clou l’air de rien pour me montrer à quel point elle était au courant de la situation :

— Comment est-ce qu’il s’en sort ? Parce qu’ils n’ont plus un sou, les pauvres, depuis le temps qu’ils ont perdu cette licence, qu’est-ce que c’était déjà ?

— Le monopole de la gélatine photographique.

— Ah ! oui, c’est ça.

— Eh bien, en fait de petit Grunwald, il a tout de même quarante ans et il est bien plus riche que sa famille !

— Ah bon ! Et comment ça se fait ?

— Mais parce qu’il a fait fortune !

— Ah ! c’est celui qui était marié avec une mannequin, ou quelque chose comme ça ?

— Oui, c’est ça. D’ailleurs, j’ai peur qu’il soit un peu m’as-tu-vu, lui dis-je avec prudence, en espérant qu’avec son esprit de contradiction, ma mère trouverait toutes les raisons de le défendre si je l’attaquais.

— Oh ! c’est de bonne guerre s’il a gagné beaucoup d’argent…

— Oui, tu as raison, mais enfin, de là à venir en hélico…

— Quoi ! Il vient en hélicoptère, mais c’est grotesque ! Où va-t-il se poser ?

— Sur un débarcadère à Cannes, je crois.

— C’est ridicule ! En plus, il va être coincé dans les embouteillages ! Remarque, ça sera bien fait pour lui.

— Bien fait pour qui ? demanda Marie en faisant irruption dans la salle de bains.

— Ma chérie ! Quand es-tu arrivée ? s’écria ma mère, réjouie.

 

***

 

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je à Marie dès que nous nous fûmes retrouvées en tête à tête.

— Rien, pourquoi ?

— Arrête, je te connais. Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien, enfin presque… C’est idiot…

— Quoi ?

— C’est un chien… à Rio… Je n’arrive pas à l’oublier… Je l’ai trouvé sur la pelouse devant ma chambre le soir de mon arrivée. Un petit chien noir avec une tache blanche sur l’œil droit. Il s’est installé devant ma baie vitrée. Et il m’a regardée sans bouger. Imagine. J’ai essayé de détourner la tête, puis j’ai fermé les rideaux, voulant l’oublier. Mais impossible, évidemment : j’ai craqué. Je l’ai fait rentrer. Il était pouilleux, maigre et affamé. Alors je lui ai commandé un steak et je lui ai donné un bain. Il s’est laissé faire, détendu, si confiant… Non, mais tu entends ce que je dis ! J’ai perdu la boule, c’est n’importe quoi ! Je m’inquiète d’un chien errant, à Rio, la ville des favelas ! C’est pathétique, non ?

— Oui, d’autant que tu as l’air d’oublier la faim dans le monde et le réchauffement de la planète…

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Que tu as le droit d’éprouver des émotions sans remédier à tous les malheurs du monde.

— Tu crois ? Tu ne me trouves pas ridicule ?

— Non, vraiment pas. Continue.

— Après ça, il s’est endormi. Je l’ai laissé par terre malgré l’envie que j’avais de le prendre dans mon lit. Le lendemain, je l’ai semé dans le jardin de l’hôtel avant d’aller travailler. Mais j’y ai pensé toute la journée, et j’ai écourté ma soirée dans l’espoir de le trouver devant ma baie vitrée.

— Et il y était ?

— Oui, il m’a fait une fête insensée, je lui ai commandé un filet mignon…

Sa voix soudain se cassa :

— Bref, il est revenu tous les soirs. Et je l’ai semé le jour de mon départ, comme d’habitude, sauf que… Et depuis, je n’arrête pas d’y penser.

— Mon pauvre chou, je suis désolée. Mais cela m’aurait inquiétée que tu réagisses autrement.

— Ah bon ?

— Oui, ça veut simplement dire que tu es humaine, que tu as une grande sensibilité. Ça ne t’empêche pas d’être forte, de faire tout bien, ou d’avoir l’air parfaite. Tu sais, on se sert toujours de quelque chose d’extérieur pour ouvrir la porte à nos émotions. Et comme les guerres, la faim dans le monde ou les tremblements de terre sont des tragédies trop vastes pour que l’on se sente directement concerné, on choisit pour pleurer quelque chose de plus proche de nous, ou de plus précis, comme une poupée avec un œil crevé, un épisode de La petite maison dans la prairie, ou… un chien.

— Mais là, c’est lui qui m’a choisie, et moi… je l’ai abandonné.

— Oui, et c’est bien de ça dont il est question.

— De quoi ?

— D’abandon.

— Mais qu’est-ce que tu racontes ?

— Que ce chien a fait écho à tous les moments où tu t’es sentie abandonnée, aussi esseulée que lui, sans personne pour te donner un bain ou te commander un filet mignon. Mais ne t’inquiète pas, ça va passer.

— Ah bon, tu crois ?

— Oui, mais je crois aussi que tu as de l’amour à donner. Moi, j’ai la chance d’avoir Félix, il est peut-être temps que tu t’en préoccupes, c’est peut-être ça que te dit ton chien.

 

***

 

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