Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 43 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 3

Trop bien élevé, de Jean-Denis Bredin1

 

… Bourgeoisie, affreuse bourgeoisie, chère bourgeoisie ! Du côté de

ma mère, le bon goût régnait en maître. On aimait les beaux meubles,

les livres rares, les grands écrivains, la musique, les jolies femmes : non

par plaisir, mais par exigence de raffinement. Bien sûr la vertu,

l’intelligence, la réussite sociale étaient prisées mais c’étaient des

valeurs secondaires au regard des bonnes manières. Seuls comptaient

les gens distingués, les occupations « élégantes ». Ni les choses ni les

bêtes n’échappaient à cette sélection. Moi je n’osais faire venir mes

petits camarades de peur qu’ils ne fussent mal jugés. L’argent servait de

révélateur : cette famille prétendait en faire un usage distingué, tandis

que d’autres, avec ladrerie ou ostentation, en faisaient un usage

médiocre. Et c’était pour rester en toute circonstances « distinguées »,

que les grandes personnes, côté maternel, souriaient toujours, et, jusque

dans les enterrements, dissimulaient la moindre émotion. Il était

vulgaire de pleurer, banal de se plaindre, comme il était déplacé de rire

franchement. De telle sorte que j’ai gardé le souvenir de visages

impassibles, à peine éclairés d’un sourire glacé, et qui se confondent.

Peu de gestes. Un ton de voix presque uniforme. Ni fantaisie ni

désordre qui dérangeât cette harmonie. Tout était sacrifié à l’apparence.

Je le savais. Et je souffrais, imaginant ce qui pouvait se passer quand ils

refermaient la porte de leur chambre, qu’ils retiraient leurs masques, et

que, lumières éteintes, ils se déshabillaient.

… Du côté de mon père, c’était la vertu qui comptait seule, le travail,

la loyauté, le sérieux. Le raffinement était suspect : signe de légèreté,

prétexte à dépenses et désordres. Cette bourgeoisie-là voulait ignorer

qu’elle était riche, elle dépensait le strict nécessaire, détestait le luxe,

sortait peu, et ne connaissait d’autre distraction que la famille et

l’amitié. Les « gens bien », c’étaient ceux qui travaillaient beaucoup,

menaient une vie régulière, et faisaient tout leur devoir. On s’ennuyait

sans doute. Mais l’ennui était comme les meubles, comme les

domestiques : on ne les voyait pas. Les raisons de vivre et de mourir

étaient évidentes, éternelles. Si on se distrayait, on le faisait avec

mesure. Si on souffrait, c’était avec discrétion. La mort même ne

provoquait pas de révolte : pourvu qu’elle fût digne.

… Ces deux bourgeoisies s’ignoraient, et sans doute se méprisaient.

L’une prétendait incarner la vertu, l’autre l’élégance. Elles s’accusaient

respectivement d’être étroite et ennuyeuse, ou légère et pervertie. Elles

ne voyaient pas comme elles étaient semblables, seulement attentives

aux apparences, si méfiantes envers la vie !

1 Trop bien élevé, de Jean-Denis Bredin, Grasset, 2007.

 

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