Les prétendants
Chapitre 3
Trop bien élevé, de Jean-Denis Bredin1
… Bourgeoisie, affreuse bourgeoisie, chère bourgeoisie ! Du côté de
ma mère, le bon goût régnait en maître. On aimait les beaux meubles,
les livres rares, les grands écrivains, la musique, les jolies femmes : non
par plaisir, mais par exigence de raffinement. Bien sûr la vertu,
l’intelligence, la réussite sociale étaient prisées mais c’étaient des
valeurs secondaires au regard des bonnes manières. Seuls comptaient
les gens distingués, les occupations « élégantes ». Ni les choses ni les
bêtes n’échappaient à cette sélection. Moi je n’osais faire venir mes
petits camarades de peur qu’ils ne fussent mal jugés. L’argent servait de
révélateur : cette famille prétendait en faire un usage distingué, tandis
que d’autres, avec ladrerie ou ostentation, en faisaient un usage
médiocre. Et c’était pour rester en toute circonstances « distinguées »,
que les grandes personnes, côté maternel, souriaient toujours, et, jusque
dans les enterrements, dissimulaient la moindre émotion. Il était
vulgaire de pleurer, banal de se plaindre, comme il était déplacé de rire
franchement. De telle sorte que j’ai gardé le souvenir de visages
impassibles, à peine éclairés d’un sourire glacé, et qui se confondent.
Peu de gestes. Un ton de voix presque uniforme. Ni fantaisie ni
désordre qui dérangeât cette harmonie. Tout était sacrifié à l’apparence.
Je le savais. Et je souffrais, imaginant ce qui pouvait se passer quand ils
refermaient la porte de leur chambre, qu’ils retiraient leurs masques, et
que, lumières éteintes, ils se déshabillaient.
… Du côté de mon père, c’était la vertu qui comptait seule, le travail,
la loyauté, le sérieux. Le raffinement était suspect : signe de légèreté,
prétexte à dépenses et désordres. Cette bourgeoisie-là voulait ignorer
qu’elle était riche, elle dépensait le strict nécessaire, détestait le luxe,
sortait peu, et ne connaissait d’autre distraction que la famille et
l’amitié. Les « gens bien », c’étaient ceux qui travaillaient beaucoup,
menaient une vie régulière, et faisaient tout leur devoir. On s’ennuyait
sans doute. Mais l’ennui était comme les meubles, comme les
domestiques : on ne les voyait pas. Les raisons de vivre et de mourir
étaient évidentes, éternelles. Si on se distrayait, on le faisait avec
mesure. Si on souffrait, c’était avec discrétion. La mort même ne
provoquait pas de révolte : pourvu qu’elle fût digne.
… Ces deux bourgeoisies s’ignoraient, et sans doute se méprisaient.
L’une prétendait incarner la vertu, l’autre l’élégance. Elles s’accusaient
respectivement d’être étroite et ennuyeuse, ou légère et pervertie. Elles
ne voyaient pas comme elles étaient semblables, seulement attentives
aux apparences, si méfiantes envers la vie !
1 Trop bien élevé, de Jean-Denis Bredin, Grasset, 2007.
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