Les prétendants
Dîner du samedi 29 juillet, 15 personnes
HOMMES FEMMES
Edmond Ettinguer Flokie Ettinguer
Frédéric Hottin Laure Ettinguer
Odon Viel Marie Ettinguer
Jean-Claude Girault Astrid Girault
Laszlo Schwartz Gay Wallingford
Charles Ramsbotham Georgina de Marien
Nicolas Courtry Vanessa Courtry
Alvin Fishbein
PLACES À TABLE D’EDMOND PLACES À TABLE DE
FLOKIE
Alvin Laure Gay
Jean-Claude Odon Laszlo Frédéric
Georgina Vanessa Marie Astrid
Edmond Nicolas Charles
Flokie
MENU PRÉVU
Coquilles Saint-Jacques aux oignons sur son lit de mâche
Côtelettes de veau Pojarski
Salade et fromages
Profiterolles au chocolat
MENU REMANIÉ
Soupe d’huile d’olive à l’orange sanguine et aux olives vertes
Peau de poisson repassée
Caviar de melon
Quinoa glacé de foie gras de canard
Gambas au naturel
Bacon ibérique confit à l’araignée de mer façon cantonaise
Soupe fouettée d’huîtres au bacon fumé
Œufs d’asperges blanches
Gnocchis de pommes de terre sphériques en consommé
Pop-corn de fromage
Marshmallow de parmesan
Glace thaïe au citron vert
MENU VÉGÉTARIEN
Bouchées de tofu au sésame
Terrine d’avocat
Crème de choux-fleur
Tagliatelles aux asperges
Île flottante au chocolat
Ma mère était de si bonne humeur qu’elle s’était enfin résolue à placer Charles à sa droite, et qu’elle avait choyé mon père en l’asseyant entre Vanessa et Georgina. Et cela tombait bien car le menu, qui n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait commandé, aurait pu la contrarier. Le chef, adepte de la cuisine d’avant-garde venue d’Espagne, avait en effet décidé de nous épater en nous servant dans des cuillers en porcelaine quelques échantillons de son savoir-faire, qui nous furent annoncés et expliqués solennellement par le maître d’hôtel, comme dans un restaurant gastronomique, ce qui était un obstacle à toute conversation. Aussi, personne d’entre nous ne s’aventura davantage qu’à un vague « c’est intéressant ! ». Jusqu’à ce que Georgina lance :
— Ah ! Un bon poulet rôti avec des pommes de terre au four ! exclamation qui déclencha une avalanche de remarques passionnées.
— Et le gratin dauphinois ! Ou alors le gigot-purée ? Moi, je suis folle du bœuf bourguignon et des cuisses de grenouille. Et moi, c’est le pot-au-feu. Oh ! non, je préfère la blanquette de veau. Et la poule au pot ? Ne hurlez pas, moi, c’est l’andouillette ! Moi, le confit de canard, et le coq au vin. J’ai un faible pour le navarin d’agneau. Et les œufs en meurette ? Vous oubliez les œufs en meurette ! Oui mais dans ces conditions, parlons aussi du boudin aux pommes…
Jean-Claude tenta de nous mettre d’accord :
— Le paradoxe c’est que l’on ne trouve plus ces plats nulle part, sauf dans les restaurants fréquentés par les riches Américains, comme L’Ami Louis ou Le Voltaire, qui n’ont heureusement jamais changé de décor.
— A propos de riches Américains… ce sont souvent des mécènes, intervint Alvin.
— Oui, et ils sont si généreux que ça m’impressionne, dit mon père.
Odon ne se retint pas d’être encyclopédique :
— Savez-vous que, dans la tradition juive, donner, tzédaka, est une obligation qui doit représenter au moins 10 % des revenus. L’islam aussi rend la charité obligatoire avec le zakat qui correspond à 2,5 % des revenus et le sadaqah, le don volontaire pour les musulmans fortunés, moralement tenus de donner davantage. Quant aux chrétiens, ils sont censés donner 10 % de leurs revenus à l’Eglise, et aimer leur prochain,
comme eux-mêmes1 .
A la rescousse, Alvin ajouta :
— Sans oublier les bouddhistes, qui croient que le don à autrui est un pas essentiel sur la voie de l’illumination.
Et Odon, d’enchaîner :
— Cela m’étonne que personne n’ait eu l’idée d’écrire une histoire des mécènes aux Etats-Unis depuis la guerre civile. Ils sont, dans leur genre, très grecs, car dans la Grèce antique, les riches se réunissaient pour se répartir les dépenses culturelles et en soulager l’Etat.
De là, il dériva sur la Bibliothèque Clark de Los Angeles, où William Andrews Clark avait commandé des plafonds, regorgeant de jeunes éphèbes nus sans que personne ne s’en émeuve. Ce qui amena mon père à évoquer la Fondation Singer-Polignac et ses plafonds saphiques, et la salle à manger du Sénat où l’on se retrouvait sous des imposants postérieurs, avant de s’étonner que personne ne réagisse davantage à l’érotisme fou des œuvres d’art, comme si le temps ou le registre artistique en avaient désamorcé l’effet sensuel.
Mais Alvin insista :
— Les bouddhistes enseignent que pratiquer la charité est essentiel. Car croyants ou non, nous vivons dans un monde interdépendant. Et notre survie dépend de notre prise de conscience du fait que notre humanité, à tous, est plus importante que nos différences.
Je ne saisissais pas où il voulait en venir, jusqu’à ce qu’il dise :
— Je m’occupe d’une fondation qui finance des opérations maritimes pour étudier les fonds marins, et des expéditions pour évaluer l’état de la planète. Mais elle crée aussi des maisons solaires, des programmes scolaires pour sensibiliser les écoliers aux problèmes écologiques…
Alors, je compris qu’Alvin n’était venu à l’Agapanthe que pour cela, pour nous « taper ». Il n’y avait rien d’étonnant à cela. Car, partout dans le monde, des fondations et des organismes établissaient des listes de mécènes virtuels pour les musées, les opéras, les jardins botaniques, les châteaux, les écoles, les universités et les hôpitaux, ou pour porter secours aux enfants démunis, aux mourants, aux victimes de la guerre, du sida, de la faim, de crimes sexuels, de maladies génétiques… Et ils réclamaient aux donateurs, déjà acquis à leur cause, de faire du prosélytisme, en rivalisant à leur tour d’inventivité pour recruter de nouveaux bienfaiteurs. Aussi, la course au riche était-elle une activité qui se développait de manière exponentielle. Et il fallait s’attendre à ce que toute nouvelle rencontre, entre personnes fortunées, se transforme en embuscade. Bref, le charity business était une réalité avec laquelle nous avions appris à compter. Cela n’empêchait pas mes parents, eux-même généreux et discrets mécènes, de se laisser prendre parfois par surprise, comme lorsque je les voyais revenir un peu dépités d’un dîner, où ils s’étaient rendus avec plaisir, en disant : « En fait, ils voulaient juste nous taper. »
Etais-je, moi aussi, déçue de voir Alvin tirer parti d’une invitation chez de riches inconnus ? Sans doute. Bien que je ne l’eusse pas invité pour ses beaux yeux non plus. Or le moins que l’on puisse dire est que la sauvegarde de la planète était une cause plus légitime que ma course aux maris. Mais, au-delà de ça, j’étais gênée d’avoir mis mon père dans la situation d’être démarché à domicile, et par un de mes invités, pour une cause à laquelle il n’était pas particulièrement sensible. Aussi tentai-je de le sortir de ce mauvais pas :
— L’humanitaire, je n’y crois pas, lançai-je à la cantonade.
— Comment ça ? C’est absurde ! Qu’est-ce que tu veux dire par là ? réagit mon père.
— Eh bien, je ne crois pas à l’altruisme, à l’idée de générosité…
— Comment tu peux dire ça ! Alors, il faudrait baisser les bras ?
— … A moins qu’on ne l’envisage sous l’angle de l’égoïsme…
— C’est-à-dire ?
— Eh bien, s’occuper des autres, d’une cause quelle qu’elle soit, c’est une bonne manière de se faire du bien, de donner un sens à sa vie, ou de soigner ses blessures. C’est une forme d’égoïsme, mais plus constructive que le shopping ou la drogue.
— Alors à ce compte-là, Bill Gates est un monstre d’égoïsme ! Parce qu’avec une fortune estimée à 50 milliards de dollars, il est devenu le premier donateur au monde, en dotant sa fondation de près de 30 milliards de dollars, qui proviennent exclusivement de ses propres deniers. Mais je ne sais pas si je qualifierais d’égoïste, un type décidé à distribuer au cours de sa vie 95 % de sa fortune pour venir en aide aux plus démunis.
— Tu as raison, capitulai-je.
Car mes remarques à contre-courant produisaient l’inverse de l’effet escompté :
— Parlons-en au salon, voulez-vous ? dit en effet mon père à Alvin en sortant de table.
La soirée s’étira en longueur. Et j’étais d’humeur morose, car l’échange avec mon père m’avait autant secouée que la révélation des arrière-pensées d’Alvin. J’observais Marie se faire enrôler par Georgina dans une partie de jeu de cartes, quand je me rendis compte que je n’avais pas vu ma sœur du week-end. S’était-elle mise en retrait pour me laisser les coudées franches avec l’Américain ? Ou m’avait-elle évitée, pour ne pas m’avouer à quel point elle jugeait mon plan stupide ? A moins que notre complicité ne se soit volatilisée ? C’était la première fois que je doutais ainsi de nous, et surtout de l’Agapanthe, qui avait jusqu’alors toujours si bien reconstitué notre connivence que j’avais fini par croire qu’elle en était la source.
— Viens dans ma chambre quand tu auras fini, dis-je à Marie avant d’aller me coucher.
Je ne voulais pas tirer, sans elle, les conclusions de l’échec de notre chasse aux prétendants, parce qu’il me semblait que réfléchir à l’avenir en son absence, c’était prendre le risque de le vivre sans elle. Mais j’étais à peine installée dans mon lit, que je sombrai dans un sommeil confinant à l’anesthésie générale. Et j’entendis à peine Marie entrebâiller ma porte, plus tard dans la nuit.
***
Le lendemain, réveillée aux aurores, je trouvai mes parents en tête à tête dans la loggia.
— On a un client pour la maison, m’annonça aussitôt mon père.
Etait-ce l’effet de la nouvelle, ou celui de la surprise causée par le fait de l’apprendre à ce moment-là ? Je me sentis dans la peau d’un marin, en haute mer, pris en traître par une vague scélérate.
— C’est qui ? demandai-je pour me distraire de mon émotion.
— Une sorte de club pour gens riches.
— Quoi ?
— Une société immobilière, organisée en club privé, qui achète des propriétés qu’elle entretient et qu’elle équipe en personnel pour le compte de ses clients, des gens riches, qui ne se contentent plus, semble-t-il, de posséder une maison au bord de la mer, par exemple. Ils veulent, aussi, un château en Angleterre, un appartement à New York, un pied-à-terre à Paris, un chalet à Gstaad, une île aux Seychelles, ainsi que des yachts et des avions privés…
Mais je ne le laissai pas finir :
— Enfin, pourquoi est-ce que vous vendez la maison, si vous n’avez pas de problème d’argent ?
— Mais parce que cela devient impossible de la garder. Cela ne rime plus à rien, ça coûte horriblement cher à entretenir, et plus encore, en impôts. Et puis, tu vois bien, tout a changé : on ne sait même plus qui sont nos voisins. Leurs chiens nous attaquent. Trouver du personnel devient impossible. Regarde le nouveau chef ! Rends-toi compte, c’est devenu si compliqué de gérer un tel monstre, que l’amateur, désormais, est une société !
Il avait raison. L’Agapanthe, telle que nous y vivions, était une bulle d’une époque révolue, que nous tentions de maintenir contre tout réalisme, de protéger du temps comme une digue devant l’océan, mais elle était vouée à disparaître.
— Mais alors, que ferez-vous pendant vos vacances ?
— On partira en croisière, ce qui m’enchante.
Peu à peu, les invités nous rejoignirent dans la loggia. A l’horizon, la mer se piquetait d’écume.
— Oh ! C’est affreux ! Vous avez vu ce qui s’est passé, nous dit Frédéric, avant de nous lire un article du Nice Matin : « Alors que les sauveteurs s’apprêtaient, hier, à approcher le bébé rorqual qui s’était échoué sur une plage de Fréjus, la foule des baigneurs, croyant bien faire, a empêché le sauvetage de l’animal en perdition…
— Les gens sont bêtes aussi, intervint Georgina.
— … Au terme d’une folle journée, le mammifère marin s’est, en effet, échoué seul peu après 15 heures dans l’anse de la Galiote à Saint-Aygulf, suivi par deux canots pneumatiques dans lesquels étaient embarqués des sapeurs-pompiers, Mike Ridell, le coordinateur des secours, et Véronique Vienet, la vétérinaire des sapeurs-pompiers des Alpes-Maritimes. Un site, a priori, idéal pour les sauveteurs qui pouvaient ainsi le maintenir à flot dans peu d’eau et laisser la vétérinaire le soigner et l’alimenter en attendant qu’arrive le filet flottant. C’était compter sans la bêtise humaine. Une femme a soudain hurlé : “Il faut le repousser”, et des dizaines de personnes se sont approchées du baleineau pour le renvoyer au large. Complètement affolé, celui-ci a fui vers la digue, qu’il a heurtée. C’était un mouvement d’hystérie collec tive. L’un criait : “J’ai un morceau de peau”, d’autres ont jeté à l’eau un policier, qui essayait de les empêcher d’aller sur la digue. “On est sous le choc”, raconte Mike Ridell, écœuré…
— C’est impressionnant, quand même ! Les foules m’ont toujours flanqué la frousse ! déclara Jean-Claude.
— … “C’était incontrôlable, on ne peut pas contenir une foule de plus de deux mille personnes. Il y aurait pu y avoir des blessés”, ajoute Véronique Vienet, sonnée, autant par le coup de queue du bébé rorqual reçu sur la tête, que par l’attitude des vacanciers, qui ont cru bien faire, mais qui ont obtenu le contraire. Les chances de survie du baleineau, qui a repris le large, paniqué, sont maintenant infimes. “Il est affaibli, amaigri, rappelle la vétérinaire. Quand je l’ai vu, la première fois, il faisait entre sept et huit tonnes, il n’en fait plus que trois ou quatre.” Les sauveteurs, dont trois sapeurs-pompiers blessés, car bousculés par la foule, en avaient gros sur le cœur : “On aurait dit des hooligans dans un match de foot. Tout le monde voulait y être, ramener son trophée.” En voulant aider, les baigneurs ont, probablement, signé l’arrêt de mort de l’animal. »
Le départ de Nicolas, Vanessa et Alvin nous tint lieu d’activité pendant la matinée. Car il fallut leur faire du change, puisqu’ils n’avaient que des dollars et qu’ils souhaitaient laisser des pourboires au personnel. Ce qui acheva de me persuader qu’ils étaient les seuls de mes invités à y avoir pensé et, donc, les seuls gentils et bien élevés. Puis, il fallut remettre la main sur Anagan, parti nager dans la baie, et sur une robe de Vanessa, qui avait été placée par erreur dans le placard d’Astrid, et assister à leurs adieux à toute la maisonnée.
Après quoi, Marie et moi nous sommes retrouvées dans ma chambre, où nous avons décidé de tricher sur l’horaire de nos vols de retour auprès de nos parents, pour nous éclipser plus tôt de la maison, et déjeuner ensemble à l’Hôtel du Cap avant de prendre l’avion. Puis, leur ayant dit au revoir, nous avons fait un tour de l’Agapanthe. Tout était rentré dans l’ordre à la cuisine, où notre chef était de retour, et le menu, de nouveau à notre goût. Comme le reste de la maison, qui m’apparut immuable. Je songeai aux ruptures amoureuses, à la façon dont on fait l’amour avec une personne, sans avoir conscience qu’il s’agit de la dernière fois, car rien ne vient signaler comme ultime, donc solennel, ce moment, dont on a souvent du mal à retrouver le souvenir, lorsqu’on essaye de le reconstituer, avec le recul, après la séparation.
Frédéric vint me trouver avant mon départ.
Et je lui dis :
— Une idée idiote, ton truc des prétendants !
— Je ne partage pas cet avis, me dit-il. Tu connais l’histoire de la chèvre ? C’est l’histoire d’un type qui va voir son rabbin pour se plaindre : « J’habite un appartement d’une pièce avec ma femme et nos deux enfants, on n’a pas la place de se retourner, c’est épouvantable ! » Alors le rabbin lui dit : « Faites venir une chèvre, et revenez me voir dans un mois. » Le type revient un mois plus tard, et lui dit : « C’est bien simple, je viens de vivre un enfer ! Pourquoi diable m’avez-vous conseillé une chose pareille ? » Et le rabbin lui répond : « Eh bien, parce que lorsque vous allez vous débarrasser de cette chèvre, vous allez enfin profiter de ce que vous avez. »
— Tu veux dire que tu ne m’as suggéré ce plan que pour ça ? Pour que ce soit un fiasco qui me laisse le temps de m’habituer à l’idée de la vente de la maison ? Je n’arrive pas à y croire.
1 Donner, comment chacun de nous peut sauver le monde, de Bill Clinton, Editions Odile Jacob.
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