Les prétendants
Chapitre 8
Le raccourci
3 août 1990
J’ai treize ans. Au parcours officiel des adultes jusqu’à la plage, je
préfère celui qui me conduit du cœur de la maison au sentier longeant la
pelouse jusqu’à la mer. Je suis fière de ce raccourci comme si je l’avais
conçu. Il commence, tel l’univers d’un conte fantastique, dans un
débarras du rez-de-chaussée à côté des toilettes des invités, où
l’ascenseur, derrière un paravent oublié, recèle un étrange et délicieux
fumet de sous-bois. Le sous-sol, m’a-t-on dit, a été conçu par des
Russes avant la guerre de 14 pour abriter un casino. Un large couloir s’y
enfonce par paliers vers les fondations de la maison tout en desservant
les pièces destinées à l’origine aux salles de jeu. Mais tandis que le
couloir, tapissé de bambous et faiblement éclairé de lampions de bal
musette, affiche le genre canaille d’un night-club des années folles, les
salles de jeu, dont la Première Guerre mondiale et la Révolution russe
ont gelé l’aménagement, ont de faux airs de cachots avec leurs grilles,
leurs murs aux pierres disjointes et leurs sols en gravier.
Est-ce la fraîcheur du couloir, la pénombre ou l’ambiance insouciante
de nouba qui y règne ? J’y hume des bouffées de plaisir de grande
personne en rêvant d’une revanche sur l’ennui. Mais l’obscurité des
cellules, qui servent de débarras à un bric-à-brac de tondeuses et de
vieux fauteuils, ne tarde pas à empiéter sur l’éclairage tamisé du
corridor. Soudain, je crois entendre des rats. Je n’en mène pas large.
Aussi j’évite d’y regarder de trop près en progressant dans ce souterrain
qui me fait peur tout en m’excitant. Et je me contente de regretter la
paix dont je pourrais profiter si j’avais le courage d’y rester. Car ce
sous-sol ferait une cachette idéale. Comme le réduit dissimulé derrière
les faux livres de la bibliothèque où un homme s’est caché pendant la
guerre, lors de la visite d’officiers italiens décidés à installer leur
quartier général dans la maison. Un désastre, qui fut évité grâce au trait
de génie du gardien de l’époque qui tira parti des fenêtres coulissantes,
une innovation américaine encore inconnue en Europe, en les glissant,
en plein mois de décembre, dans l’épaisseur des murs pour leur faire
croire que la maison inachevée n’avait pas encore de fenêtres.
Il suffit que je débouche en plein jour sur le chemin qui longe la
pelouse pour décider que je viens de vivre une grande aventure en
triomphant d’un souterrain hostile. Alors je suis prête à espionner les
invités de mes parents derrière la haie clairsemée qui m’isole de la
pelouse, comme un rideau sépare les coulisses de la scène.
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