Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 34 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 8

Le raccourci

 

3 août 1990

 

J’ai treize ans. Au parcours officiel des adultes jusqu’à la plage, je

préfère celui qui me conduit du cœur de la maison au sentier longeant la

pelouse jusqu’à la mer. Je suis fière de ce raccourci comme si je l’avais

conçu. Il commence, tel l’univers d’un conte fantastique, dans un

débarras du rez-de-chaussée à côté des toilettes des invités, où

l’ascenseur, derrière un paravent oublié, recèle un étrange et délicieux

fumet de sous-bois. Le sous-sol, m’a-t-on dit, a été conçu par des

Russes avant la guerre de 14 pour abriter un casino. Un large couloir s’y

enfonce par paliers vers les fondations de la maison tout en desservant

les pièces destinées à l’origine aux salles de jeu. Mais tandis que le

couloir, tapissé de bambous et faiblement éclairé de lampions de bal

musette, affiche le genre canaille d’un night-club des années folles, les

salles de jeu, dont la Première Guerre mondiale et la Révolution russe

ont gelé l’aménagement, ont de faux airs de cachots avec leurs grilles,

leurs murs aux pierres disjointes et leurs sols en gravier.

Est-ce la fraîcheur du couloir, la pénombre ou l’ambiance insouciante

de nouba qui y règne ? J’y hume des bouffées de plaisir de grande

personne en rêvant d’une revanche sur l’ennui. Mais l’obscurité des

cellules, qui servent de débarras à un bric-à-brac de tondeuses et de

vieux fauteuils, ne tarde pas à empiéter sur l’éclairage tamisé du

corridor. Soudain, je crois entendre des rats. Je n’en mène pas large.

Aussi j’évite d’y regarder de trop près en progressant dans ce souterrain

qui me fait peur tout en m’excitant. Et je me contente de regretter la

paix dont je pourrais profiter si j’avais le courage d’y rester. Car ce

sous-sol ferait une cachette idéale. Comme le réduit dissimulé derrière

les faux livres de la bibliothèque où un homme s’est caché pendant la

guerre, lors de la visite d’officiers italiens décidés à installer leur

quartier général dans la maison. Un désastre, qui fut évité grâce au trait

de génie du gardien de l’époque qui tira parti des fenêtres coulissantes,

une innovation américaine encore inconnue en Europe, en les glissant,

en plein mois de décembre, dans l’épaisseur des murs pour leur faire

croire que la maison inachevée n’avait pas encore de fenêtres.

Il suffit que je débouche en plein jour sur le chemin qui longe la

pelouse pour décider que je viens de vivre une grande aventure en

triomphant d’un souterrain hostile. Alors je suis prête à espionner les

invités de mes parents derrière la haie clairsemée qui m’isole de la

pelouse, comme un rideau sépare les coulisses de la scène.

 

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