Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 19 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 8

Me promener ainsi, seule, dans la propriété après le déjeuner – Marie faisait la sieste –, présentait néanmoins quelques risques. Car j’aurais pu me retrouver nez à nez avec Destret, dont je me serais volontiers passée quelques heures, ou me faire alpaguer par Odon Viel – toujours partant pour me raconter la physique des particules ou la luminosité, la densité, la température et la composition chimique des étoiles, des planètes et des galaxies –, ou, pire encore, par les Démazure. Je savais en effet que Polyséna voulait me parler de sa fille précoce. Mais je craignais qu’elle ne cherche qu’à plastronner à son propos sous prétexte de me demander des conseils. Aussi passai-je l’après-midi, ou ce qu’il en restait, à essayer d’éviter les uns et les autres au son de l’orchestre installé sur la plage des Russes chez lesquels avait l’air de se préparer une nouba d’enfer.

— Un-deux, un-deux, répétait au micro un homme affairé.

Et je faillis y parvenir puisque je me débrouillai pour zigzaguer entre la plage et la piscine en évitant soigneu sement la loggia, trop risquée, surtout à l’heure du thé. Mais en remontant de la mer, je me fis piéger comme une débutante par Polyséna qui surgit de la douche d’invités cachée sous l’escalier reliant la pelouse à la maison.

— Viens sur la plage, tout le monde est rentré, on sera tranquilles pour parler, me dit-elle.

Il devait être 7 heures du soir. Autrement dit je pouvais, si je n’y prenais pas garde, me retrouver coincée avec elle jusqu’à l’heure du dîner. Mais les choses ne tournèrent pas comme prévu. Il s’avéra que Polyséna avait de vraies questions à me poser. Et, comme d’habitude dès que quelqu’un s’ouvre à moi, elle me toucha et j’eus envie de l’aider. Son problème n’étant pas sorcier, elle me déclara, rayonnante, au bout de vingt minutes, que je l’avais énormément éclairée. Et son soulagement, palpable, m’irradia, venant nourrir mon besoin viscéral d’aider, de servir à quelque chose, qui est, avec mon fils, la seule chose qui donne du sens à ma vie. Bref, j’étais contente. Nous allions remonter quand un bruit de rotor nous figea de surprise et de curiosité.

Un hélicoptère tournoyait au-dessus de la plage des voisins qui s’était soudain remplie d’invités en smoking et en robe du soir dont le babil, rivalisant avec le chant des grillons, avait remplacé les essais de l’orchestre et servi de toile de fond sonore à notre consultation sans que nous y prenions garde, Polyséna et moi. A vue de nez, ils étaient une cinquantaine de convives, ni jeunes ni vieux, un peu province d’aspect à en juger par leurs silhouettes épaisses, le style fatigué de leurs robes et la coupe douteuse de leurs smokings. Et ils avaient les yeux plissés et les cheveux emmêlés par la bourrasque provoquée par l’hélicoptère, dont les pales, menaçantes, nous incitèrent à nous courber comme eux pour les éviter.

Mais dès que l’hélicoptère se posa sur la plage, ils se rapprochèrent les uns des autres pour former une assemblée compacte qui leva simultanément son verre à l’intention des trois hommes qui en sortirent. Etaient-ce les imperméables dont ils étaient vêtus, l’attaché-case qu’ils portaient à la main ou l’empressement de la délégation qui se détacha de la foule pour les accueillir en leur portant un toast ? La scène dégageait une impression inquiétante.

S’agissait-il de Russe, de Géorgien, ou d’Albanais ? nous sommes-nous demandé brièvement en observant l’un d’entre eux prononcer quelques mots et se comporter en véritable parrain de cinéma sous les applaudissements vigoureux de l’assemblée dans laquelle il s’immergea comme on plonge dans la mer en se livrant à quelques tapes dans le dos et autres accolades viriles, avant de remonter avec ses deux acolytes à bord de son hélicoptère qui décolla aussitôt.

— Ça alors ! répétions-nous en boucle, abasourdies, tandis que Frédéric et Marie, attirés par le vacarme, surgissaient en haut des marches.

— On arrive trop tard ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Notre récit nous mit en vedette quelques minutes.

— Il était comment ? Il était beau ? demanda Marie.

— Ah ! tout de suite ! Tu es un vraiment une midinette ! Mais non, il était super quelconque, lui répondis-je.

— C’est-à-dire ? Grand, petit, gros, maigre ? Allez ! Vas-y, raconte !

— Il était tout gris, je peux pas dire mieux. N’est-ce pas, Polyséna, dis-lui, toi.

Mais Polyséna, qui venait de se rendre compte que Frédéric et Marie étaient en tenue pour le dîner tandis qu’elle était encore en maillot de bain, les cheveux mouillés, à une demi-heure de passer à table, n’avait plus la tête à ça.

— Monte donc te changer, pendant que je me charge de calmer ces deux écervelées ! lui dit Frédéric avant de me glisser à l’oreille :

— Reste, j’ai du lourd.

— Quoi ? Raconte, lui demandai-je dès le départ de Polyséna.

C’était maintenant Frédéric qui tenait la vedette, mais il n’était pas dramaturge pour rien et il savait y faire pour ménager ses effets et faire griller son auditoire d’impatience. En résumé, de sa chambre donnant sur la salle à manger du personnel, il avait entendu les domestiques hurler de rire pendant leur dîner et, en tendant l’oreille, il avait fini par comprendre le motif de leur hilarité.

Colette, la femme de chambre, n’entendant pas de réponse après avoir frappé à la porte de la chambre jaune dont elle avait la charge, y était entrée pour trouver Jean-Michel couché contre la plinthe de sa chambre, la tête coincée dans l’angle de la pièce, l’oreille collée à un téléphone portable relié à un chargeur de téléphone trop court pour lui permettre de s’éloigner de la prise dans laquelle il était branché. Roulant des yeux de honte d’être surpris dans cette posture, il poursuivit néanmoins sa conversation professionnelle tout en faisant des gestes d’impuissance à l’intention de Colette.

— Je ne comprends rien ! Que faisait-il couché contre la plinthe ?

Et Marie de me l’expliquer à nouveau, tandis que Frédéric me faisait part de l’imitation de Jean-Michel à laquelle s’était livrée la femme de chambre devant tout le personnel explosé de rire :

— Vous avez certainement suivi les derniers développements du secteur et vu que FEMO s’est lancée dans une OPA hostile sur YMEX. Je ne peux pas vraiment vous en parler comme je le souhaiterais puisque je suis dans une réunion, mais le sujet me semble en effet préoccupant. Au point que, pour ne rien vous cacher, j’ai mis dès ce matin sur pied une équipe à Paris pour étudier la question, mettre au point la stratégie adéquate et nous permettre d’agir en conséquence….

— Non ! dis-je, partagée entre l’hilarité et la compassion, le pauvre, t’imagines ! Ça doit être un cauchemar !

Je sentais bien qu’ils étaient déçus de ma réaction, qu’ils trouvaient que je n’avais pas pris la mesure du potin majeur qu’ils me confiaient. Mais il était 9 heures moins dix, et j’avais juste le temps d’enfiler une robe, une merveille en mousseline parme qui m’avait coûté les yeux de la tête, et de me faire un chignon bas comme celui de ma mère, avant le dîner.

Et puis j’avais en tête le souvenir du malheureux jeune homme invité par ma cousine à la campagne chez mes grands-parents et du tour que nous lui avions joué en lui faisant croire que notre grand-mère s’imaginait encore vivre au e XIX siècle. Il ne fallait en aucun cas évoquer devant elle les avancées de la technique moderne comme l’électricité, le téléphone, les avions, qui lui auraient causé un choc mortel, lui avions-nous dit avec le plus grand sérieux en nous pinçant les lèvres pour ne pas rire. Nous avions tous joué le jeu, ma grand-mère en tête ; mais aussi Roberto, le maître d’hôtel, qui nous servit à table en tentant de réprimer les spasmes de rire qui le secouait et avec lui le plat de service ; mes tantes et mes cousines, si hilares que nous avions passé notre repas à caresser le chien de notre grand-mère pour rire sous cape protégés par la nappe. Je n’avais jamais vécu de moment aussi joyeux, et me semblait-il, d’autant plus innocent que nous avions mis fin au supplice du jeune homme à la fin du dîner en lui avouant la vérité. Mais j’avais tort, comme je le compris le lendemain, quand j’appris que le pauvre garçon, éprouvé par l’anxiété que nous lui avions causée, avait, dans la nuit, eu une crise d’épilepsie, et qu’il était parti, honteux, dès l’aube pour ne pas avoir à nous affronter. Et il m’est impossible depuis lors d’apprécier la moindre practical joke, y compris les blagues téléphoniques les plus anodines.

Jean-Michel ne méritait pourtant pas tant de délicatesse. Car il se montra teigneux dès qu’il comprit que Frédéric était au courant de sa mésaventure.

— Vous êtes dans quelle chambre ? lui demanda Jean-Michel d’un air en apparence détaché.

— La chambre chinoise qui, comme la vôtre, donne sur la salle à manger du personnel, lui répondit Frédéric pour lui permettre de raconter lui-même son aventure et mettre les rieurs de son côté.

Au lieu de quoi Jean-Michel, qui cherchait à l’embobiner et à obtenir au plus vite sa discrétion, entreprit avec maladresse d’établir avec lui un rapport de complicité fondé sur une médisance des plus malvenues.

— Et vous ne trouvez pas curieux, toute cette promiscuité, pour une villa de cette envergure ?

Puis, mauvaise langue, il lui expliqua sur un ton de confidence qu’il était déçu par la maison dont il s’était fait une idée fastueuse. Il en avait beaucoup entendu parler, car l’invitation à l’Agapanthe était un enjeu mondain dont se targuaient aussi bien ses habitués que ses convives occasionnels. Mais force lui était de constater qu’il n’y avait pas de quoi en faire tout un plat. Lui, par exemple, aurait ni une ni deux fermé la loggia avec une baie vitrée.

— … Ce serait mieux pour les moustiques et cela permettrait de se tenir dans la pièce hors saison, une sorte de jardin d’hiver. Vous ne trouvez pas ?

— Excellente idée ! Vous devriez en toucher deux mots à Flokie, lui répondit perfidement Frédéric avant de lui tourner le dos.

 

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