Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 42 sur 55

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Les prétendants

Vendredi, 18 heures

 

Les Girault doivent être là, nous sommes-nous dit, Marie et moi, en entendant les décibels d’enthousiasme qui s’échappaient de la loggia, tandis que nous sonnions à la porte de l’Agapanthe. Car l’ouverture de leur cadeau donnait lieu tous les ans au même rituel. « Est-ce que c’est ce que je crois, ce que j’espère ? » s’exclamait mon père devant un plateau en osier recouvert de papier cellophane, qu’il déchirait avec fébrilité pour vérifier qu’il s’agissait bel et bien de fruits confits. Puis il demandait au maître d’hôtel de lui apporter des couverts à dessert, dont il faisait miroiter le vermeil contre la chair des fruits, qu’il tranchait avec délice en comparant leur couleur aux ocres des Nabis et au vermillon des natures mortes de Chardin ou de Zurbarán.

— Bon, on y va ? dis-je à Marie d’une voix altérée par le trac de l’acrobate avant l’exécution de son numéro.

Force est d’admettre que ce week-end allait être déterminant pour notre avenir et que c’était à moi de jouer cette fois. Je le devais à Marie qui ne s’était pas encore remise de sa mésaventure amoureuse de la semaine précédente. Et je ne pourrais m’en prendre qu’à moi-même si je n’arrivais à rien, car j’étais celle qui avait choisi nos derniers invités, en tout cas Nicolas Courtry, mon premier amour. Je lui parlais régulièrement au téléphone, bien que je ne l’aie pas revu depuis trois ans, lors de son installation à New York. Et il m’avait proposé Alvin Fishbein, une de ses relations professionnelles, lorsque je lui avais demandé son aide.

— Mais je ne sais pas s’il est ton genre.

— Aucune importance !

— Même si je ne le connais pas assez pour te garantir qu’il aime les femmes ?

— Pourquoi tu dis ça ?

— Son avion… Il est rose.

— Ah ! effectivement !

— Ecoute, tu veux un gars riche, célibataire et disponible le dernier week-end de juillet, tu ne peux pas faire la fine bouche, quand même ! D’autant que le rose de son avion s’explique certainement par le fait que c’est un fabricant de jouets…

— Tu as raison, il fera parfaitement l’affaire, avais-je conclu ce jour-là.

Car j’espérais que la vente de l’Agapanthe ne serait plus d’actualité au moment où je rencontrerais Alvin, qui me sortit complètement de l’esprit jusque-là.

— Allez, te framboise pas, va ! me dit Marie avant de me prendre par le bras en entonnant « foie de veau chez les Girault » que nous fredonnâmes ensemble en nous dirigeant vers la loggia.

 

Foie de veau chez les Girault

Quoi de plus rigolo

Que de prendre un porto

Le soir chez les Girault ?

 

Jean-Claude et ses bons mots

Sortis du Figaro,

C’était très comme il faut

Ce soir chez les Girault…

 

Entourés de Gay, Frédéric, Odon, Laszlo et des Girault, mes parents formaient un tableau que je reconnus aussitôt que j’entrais dans la pièce, car il était accroché dans le vestibule de ma mémoire, avec les paysages et les scènes d’intérieur de l’Agapanthe.

C’était un portrait de groupe.

Pourtant, comme tous les tableaux de cette galerie imaginaire, il était composé de la superposition de mes souvenirs, en l’occurrence ceux de mes parents et de leurs invités assis, année après année, dans la même pièce, sur le même canapé, autour du même service à thé. J’étais, jusqu’alors, convaincue que la maison était le cadre, et parfois le sujet de ces images. Mais je compris soudain qu’elle en était surtout le support, comme la plaque de verre d’un « fixé sous verre », sur lequel elles étaient façonnées, et sans lequel elles n’existeraient pas. S’évanouiraient-elles avec la vente de l’Agapanthe ? me demandai-je, sous le coup d’une bouffée d’angoisse. Car je ne pouvais pas m’imaginer sans ces moments, ces repères qui donnaient à ma vie une permanence et une continuité dont dépendait mon équilibre. Aussi étais-je particulièrement attachée au caractère immuable de la maison, et très attentive à chaque détail susceptible de la changer.

 

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