Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 3 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 3

Nannie était laide à faire peur dans sa blouse blanche. La peau tannée par le soleil d’Egypte où elle avait passé une bonne partie de sa vie, elle avait un nez fin et crochu, des lèvres minces comme des cicatrices, des yeux bleus délavés cerclés de rouge, et des seins si lourds qu’ils encombraient sa taille. Ravie par la beauté de Marie, elle semblait ne pas s’en lasser. Elle la prenait dans ses bras, la touchait comme pour se l’approprier davantage et la photographiait partout, tout le temps.

Cet attachement faisait-il l’affaire de ma mère qui vivait dans la terreur de voir démissionner la gouvernante ? Ou bien se laissa-t-elle influencer par les préférences de la nurse ? Toujours est-il que ma mère, lui emboîtant le pas, consacra ma sœur en vedette attitrée de la famille. Et il y a ainsi dans les placards de la maison des albums entiers de Marie à tous les âges : bébé doré de publicité ; petite fille rieuse aux boucles blondes ; jeune fille malicieuse miraculeusement épargnée par les coups bas de la puberté. Et des centaines de clichés de la ravissante jeune femme longue et blonde qu’elle est devenue sont épinglés aux murs des appartements de ma mère, encadrés et posés sur les tables juponnées de son boudoir, ou rehaussés dans des chevalets en argent sur le dessus de sa cheminée.

Ma mère pouvait donc se déclarer « gâteuse » de Marie, du moins au sens étymologique du terme, puisqu’elle la gâtait littéralement en la couvrant de jouets qui encombraient notre salle de jeux. Des comptoirs d’épicerie, des maisons en forme de château fort où nous essayions de nous cacher de la nurse, des chevaux à bascule avec des crinières en crin véritable auquel j’étais allergique et des voitures à pédales dans lesquelles nous pouvions prendre place à quatre. Bref, des jouets chers et raffinés, accessoires destinés à satisfaire la nurse qui pouvait ainsi parader et montrer urbi et orbi la mesure du goût de sa patronne, de son niveau de vie et de son amour pour nous. Mais cette avalanche de jouets permettait surtout à Miss Ross de jouir du spectacle de Marie à cheval, en voiture, ou en maîtresse de maison, à la façon d’une panoplie qui lui avait fait défaut pendant son enfance. Car elle jouait à la poupée avec Marie, l’habillant, la coiffant, demandant sans cesse à ma mère qu’elle lui achète des vêtements, des barrettes et des rubans assortis à ses tenues.

Certes, ma sœur n’était pas la seule à laquelle ma mère achetait des jouets ou des vêtements. J’en avais aussi. Mais lorsqu’elle offrait à Marie une cuisine miniature avec son four en état de marche et sa dînette en porce laine, elle me donnait un tapis de sol pour faire de la gymnastique ainsi qu’une encyclopédie pour enfants destinée à compenser la différence de valeur entre nos cadeaux. L’injustice qu’elle m’infligeait n’était pas criante. Ma mère croyait exaucer les souhaits que nous aurions confiés à la nurse et pensait tenir compte de nos caractères respectifs, alors que Miss Ross les inventait selon ses désirs.

Il en allait de même pour les vêtements. Dès qu’il s’agissait de Marie, la nurse mettait en avant le fait que nous grandissions si vite qu’il était nécessaire que notre mère renouvelle notre garde-robe. Mais s’il s’agissait de moi, elle pensait devoir lui faire faire des économies. C’est ainsi que je portais souvent les vieilles affaires de ma sœur dans lesquelles j’étais boudinée. Bref, j’étais la boulotte mal fagotée. Recyclée en faire-valoir de Marie lorsque nous étions convoquées pour dire bonjour et faire la révérence dès qu’il y avait un invité à la maison. Etions-nous déjà en pyjama, qu’il nous fallait néanmoins nous rhabiller et nous coiffer avec les rubans assortis à nos tenues pour jouer à la perfection notre rôle de petites filles modèles faisant la révérence, bonjour Madame, how do you do…

La nurse, faussement en retrait, caressait les cheveux de Marie avant de me pincer la joue, affichant une tendresse bourrue censée apporter le réconfort nécessaire à ma détresse de petite fille ingrate. Elle semblait me dire ce n’est pas grave, ta maman t’aime quand même, même si tu n’es pas belle comme Marie. Pourtant tout ce qu’elle parvenait à produire était une grimace destinée à tromper ma mère et ses convives tandis qu’elle me faisait mal en me pinçant vraiment. Pour me punir d’être moins belle que ma sœur et de dépareiller le joli tableau qu’elle voulait offrir à tout ce beau monde, pensais-je en refoulant mes larmes car il ne fallait pas pleurer devant « les grandes personnes ».

Mais j’étais trop jeune, incapable de partager avec Marie la souffrance d’être délaissée par notre mère et de lui confier la duplicité de la nurse à mon égard. L’injustice dont j’étais victime était si insidieuse qu’elle l’aurait mise en doute. Elle m’aurait jugée malveillante sans oser me le dire. C’est sans doute ce qui m’a amenée à devenir psychanalyste : l’envie d’avoir l’autorité et les connaissances nécessaires pour persuader les mères de s’intéresser à leurs enfants, mais aussi pour leur dire de se méfier d’elles-mêmes. Car elles ont beau être irremplaçables – forte de mon expérience et de mes lectures d’Alice Miller, de Winnicott et de Melanie Klein, j’étais bien placée pour le savoir –, elles peuvent aussi être plus nocives que les pères lorsqu’elles sont toutes-puissantes comme la matrone déséquilibrée qui était chargée de mon éducation.

Mon père ne s’en était pas soucié davantage. Comme beaucoup d’hommes, il s’était déchargé sur sa femme des tracas de la vie quotidienne, dont celui d’élever ses enfants. Aussi, naviguant entre culpabilité et reconnaissance, il pensait que notre mère s’acquittait au mieux de cette tâche avec l’aide d’une gouvernante, sans songer à nous protéger. Mais il jugeait aussi le désintérêt de notre mère plus sain que le soin constant que les femmes d’aujourd’hui prodiguent à leur progéniture.

Il s’ensuivit que je ne le connaissais pas. Ou plutôt, je ne connaissais de lui que ce que ma mère en disait : « Attention, votre père dort ; il travaille. » C’était la figure au bout du couloir au premier étage. Un géant blond aux sourcils broussailleux, qui roulait des yeux bienveillants en nous adressant la parole. Il ne nous était pas inconnu, mais inaccessible. Un sphinx figé dans le travail qu’il ne fallait surtout pas déranger. C’était l’homme de la maison. Et nous étions élevées dans le culte de son bien-être, contribuant ainsi au halo de prestige créé autour de lui par ma mère. Mais, isolé par ces attentions, ces égards et toute cette déférence, mon père, tel un dignitaire d’opérette, n’avait son mot à dire sur rien. Ma mère se contentait de lui donner l’illusion qu’il était au centre de ses préoccupations. Parce qu’elle avait beau affirmer qu’entre « ses enfants et son mari, elle avait choisi son mari », je n’arrivais pas à croire à cette version d’elle-même en épouse amoureuse. Je la jugeais incapable de s’intéresser à quiconque, mari ou enfants.

Au milieu de ces adultes changeants, l’Agapanthe constituait un point d’ancrage. Notre vie y était immuable et confortable, malgré le carcan de règles et d’interdits auxquels nous étions soumises qui produisait en nous une tristesse et un ennui imperceptibles et continus. Nous savions que cette souffrance répondait à un motif noble que nos parents appelaient l’éducation. Elle était d’inspiration janséniste, à ceci près que, loin de nous inculquer un mépris de l’argent propre à la religion et l’aristocratie, ils nous familiarisaient avec le luxe en nous interdisant d’en jouir. Il en résultait que les invités à l’Agapanthe, impressionnés par le faste de la maison, nous prêtaient une vie d’enfants gâtés qu’ils ne nous auraient pas attribuée s’ils nous avaient aperçues dans une maison en Bretagne ou une ferme dans le Limousin. Sans soupçonner que, loin de bénéficier des privilèges réservés aux adultes, nous n’avions pas non plus le droit d’en partager les plaisirs, comme celui de la baignade, dont nous ne profitions qu’à l’heure de leur sieste avec la consigne de déguerpir de la plage sous un prétexte quelconque dès qu’ils y arriveraient pour ne pas les importuner.

Nous avons ainsi appris à nous effacer. Une leçon de délicatesse dont je suis reconnaissante à mes parents, bien qu’elle nous ait condamnées, ma sœur et moi, à observer les autres s’engouffrer dans les portes de l’existence, tandis que nous interprétons leur langage ou leur inconscient à travers nos métiers d’interprète et de psychanalyste. De la même façon que nous avons obéi à l’image plaquée sur nous depuis notre enfance, de jolie fille pour Marie, qui a choisi une profession dans laquelle sa beauté fait merveille alors qu’elle aurait pu être chercheuse, astrophysicienne ou banquière, et d’intelligente pour moi, qui ai opté pour une profession où j’exerce mon esprit sans être vue.

Toujours est-il que l’Agapanthe nous a soudées, ma sœur et moi, dès que Nannie a renoncé à nous y accom pagner pour partir en vacances de son côté. Nous y avons déteint l’une sur l’autre. Moi, en poussant Marie à se rendre compte qu’elle n’était pas une ravissante idiote. Et j’ai réussi. Au point que, devenue une star dans son métier, elle ne travaille plus comme simple interprète, sauf pour le président de la République qu’elle accompagne dans tous ses déplacements, et elle a monté sa propre agence. Et Marie, en m’aidant à devenir jolie, bien que mon apparence m’ait toujours moins importé que mon travail. Cela m’a demandé des efforts. J’avais une telle habitude de ne pas payer de mine que j’ai eu du mal à renoncer à l’impression d’être invisible. Mais je me suis appliquée, avec l’aide de Marie, mon guide en la matière. Et le regard que les hommes portent désormais sur moi semble indiquer que j’y suis parvenue.

Et puis l’Agapanthe est devenue une part de notre identité. Elle seule pouvait illustrer notre éducation, ainsi que le raffinement et la culture de nos parents en donnant à voir l’écheveau subtil de nos codes et de nos contradictions. Certes, nous savions que le temps la modifiait lorsqu’il ne la dénaturait pas à force de réparations et de rénovations, et que la vie que nous y menions, déjà anachronique, ne tarderait pas à évoluer en aberration. Mais elle était toujours debout, et en état de marche quelques mois par an. Et j’étais heureuse que mon fils de sept ans puisse y venir tous les ans en août après un mois passé avec son père. Pour qu’il comprenne l’éducation que j’y avais reçue et qu’il hérite de cette culture sans que j’aie à la lui enseigner de façon académique. Car l’Agapanthe était aussi, comme n’importe quelle maison de famille, un génial outil de transmission qui reliait le passé à l’avenir.

Aussi, n’y avait-il rien d’étonnant à ce que nous tentions d’en empêcher la vente. D’autant que l’idée de Frédéric avait le mérite de rendre l’Agapanthe utile, en nous l’appropriant quelques jours pour y attirer des prétendants. Et y vivre pour la première fois une aventure commune avec Marie, où nous nous découvririons telles que nous étions devenues, me réjouissait.

 

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