Les prétendants
Dîner du vendredi 14 Juillet, 13 personnes
HOMMES FEMMES
Edmond Ettinguer Flokie Ettinguer
Frédéric Hottin Laure Ettinguer
Odon Viel Marie Ettinguer
Henri Démazure Polyséna Démazure
Laszlo Schwartz Gay Wallingford
Bernard Braissant Laetitia Braissant
Jean-Michel Destret
PLACES À TABLE D’EDMOND PLACES À TABLE DE
FLOKIE
Laure Henri Frédéric
Jean-Michel Laszlo Marie Polyséna
Laetitia Gay Bernard Odon
Edmond Flokie
MENU
Gaspacho
Loup grillé au fenouil
Risotto aux morilles
Salade et fromages
Crêpes à la royale
Le dîner avait lieu sur une terrasse couverte dans laquelle Marcel et Gérard montaient la garde, immobiles et bienveillants tels des parents devant le bac à sable où s’ébrouent leurs enfants. Nous découvrîmes les tables dressées de nappes en lin orange et fuchsia couvertes d’orchidées blanches, de candélabres en argent et de verres en cristal reflétant la flamme des bougies sur les assiettes de César ornées de sillons dorés figurant l’empreinte de ses doigts. Comme c’était joli ! Personne ne se donnait plus autant de mal pour décorer une table, me dis-je avec fierté, tandis que ma mère appelait les invités assis à sa table :
— Odon, Polyséna, Frédéric, Henri, Marie et Bernard, vous êtes avec moi…
— Cela ne vous rappelle pas l’école, l’appel du professeur au début des cours ? plaisanta Frédéric pour détendre les nouveaux venus déroutés par ce protocole.
— Odon, vous êtes à ma droite… Frédéric, Marie et Polyséna, arrêtez donc de discuter, mauvaise troupe ! Bernard, mettez-vous à ma gauche. Et Henri, entre Marie et Frédéric…
Héritant de ceux qui n’avaient pas encore été appelés, mon père brandit avec solennité le papier sur lequel avait été griffonné son plan de table :
— Nous voici donc entre nous, laissés pour compte par Flokie… annonça-t-il d’un air goguenard.
Car autant ma mère remplissait son devoir de maîtresse de maison avec sérieux, autant mon père se plaisait à jouer au mauvais élève.
— … Voyons, dit-il en chaussant ses lunettes. Mais je n’y vois rien avec ça ! J’ai dû laisser mes lunettes de lecture dans la bibliothèque. Laure, ma chérie, peux-tu faire le travail à ma place ?
— J’ai le pouce ! annonça triomphalement Gay à peine assise en retournant son assiette pour le vérifier.
Jean-Michel était à ma droite. Aussi, sans prétention déplacée, et ne serait-ce que parce qu’il avait démontré à quel point il avait potassé les règles du savoir-vivre, étais-je convaincue qu’il m’aborderait d’entrée de jeu. Il me remercierait de sa présence à l’Agapanthe avant d’engager une conversation amicale ou mondaine. Mais il n’en fit rien et, stupéfaite, je le vis se contenter de sourire à Laetitia, son autre voisine. Aussi, la première surprise passée, il m’apparut soudain qu’il nous avait évitées depuis son arrivée, ma sœur et moi. J’avais, certes, bien remarqué qu’il en faisait des tonnes avec ma mère. Mais cela ne m’avait pas étonnée de sa part : sans doute était-ce son idée de la courtoisie de rigueur envers une maîtresse de maison ? Puis j’avais constaté qu’il était visiblement dans ses cordes de courtiser « les vieux ». Mais quel mal y avait-il à ça ? Ce n’était pas un moyen déshonorant de réussir, après tout. Et Jean-Michel avait bien raison d’avoir recours à cette martingale dès que l’occasion se présentait. Mais de là à imaginer qu’il le fasse pour nous éviter, Marie et moi, il y avait un pas, que je m’apprêtais à franchir maintenant que je le sentais rétif à mes côtés. Cependant, ne pouvant me résoudre à produire un tel effet sur un type réputé intelligent, je m’interrogeai : était-il mal à l’aise à l’idée de me parler ou simplement inquiet de commettre un impair ?
Il semblait de fait s’interroger sur les serviettes et les assiettes à pain posées à côté du service de César dont nous discutions et que le maître d’hôtel était en train de remplacer par des assiettes à soupe en faïence d’Apt.
Je lui aurais volontiers soufflé mes conseils en matière d’étiquette, mais tout dans son attitude m’indiquait qu’il n’en voulait pas et qu’il prendrait ma gentillesse pour de la condescendance. Tant pis pour lui ! Il n’avait qu’à s’interroger. Comme il ne manquerait pas de le faire tout au long du dîner.
Il se demanderait, par exemple, quand commencer à manger ce qu’il avait dans son assiette. Et il constaterait que, contrairement aux Etats-Unis où il est d’usage d’attendre que chacun soit servi pour donner le premier coup de fourchette, c’était la maîtresse de maison, ou la femme la mieux placée de la table qui donnait le branle, avant même que les messieurs ne soient servis. Gay, assise à droite de mon père, serait donc celle qui ferait honneur au plat. Puis le maître d’hôtel servirait les hommes, en terminant par mon père, d’ailleurs parfois réduit à la portion congrue, car il arrivait qu’il ne reste plus grand-chose dans le plat de service lorsqu’il lui parvenait.
De même, Jean-Michel risquait de rester perplexe devant l’assiette en demi-lune destinée à la salade verte ou l’assiette à dessert qui lui serait servie, garnie de couverts en vermeil et d’un rince-doigts destiné à être posé à sa gauche au-dessus de son napperon.
Tant pis pour lui ! me dis-je à nouveau avant que mon naturel généreux ne reprenne le dessus et que je ne me décide à piocher à gauche dans mon assiette à pain pour le renseigner néanmoins, mine de rien, tandis que Laszlo grimaçait en se penchant sous la table :
— Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi les moustiques s’attaquent toujours aux chevilles ? Ils sont agressifs cette année, non ?
— A qui le dites-vous ! lança Jean-Michel, qui entreprit à son tour de se gratter.
Ah ! D’accord, je vois le genre, me dis-je, en constatant que Jean-Michel n’éprouvait visiblement aucune difficulté à parler et à sourire à tout le monde sauf à moi. Aussi me livrai-je à un dernier test en lui tendant un flacon antimoustique que je sortis de la poche de ma robe :
— Eh oui ! il ne me quitte jamais. Que voulez-vous, les moustiques m’adorent.
Rien, pas de réponse. A part un pauvre sourire de remerciement avant d’utiliser mon vaporisateur. Ayant sans doute remarqué la fureur qui me gagnait devant la gêne ou la goujaterie (à ce stade, franchement, peu m’importait) de Jean-Michel, Laszlo me sauva la mise pour ne pas me laisser en suspens dans l’attente d’une réponse et ajouta :
— Mais le pire, c’est la nuit !
— C’est qu’ils ne dorment pas, comme tous les insectes, intervint mon père incollable sur le sujet des animaux. Le sommeil n’est possible que lorsque le cerveau atteint une certaine taille. Par exemple, les papillons ne dorment pas alors que les baleines, les orques et les dauphins ont un cerveau en deux parties qui dorment à tour de rôle, ce qui les rend capables de nager sans jamais s’arrêter.
Peut-être que je ne lui plais pas ? me demandai-je avant de me reprendre : Et quand bien même ! Etait-ce une raison pour ne pas me parler ? Il n’y avait qu’à voir cette pimbêche de Laetitia. Elle s’était révélée férue de documentaires animaliers. Et du coup, mon père semblait enchanté de discuter avec elle. Oh ! et puis, tant pis ! Pour ce que j’en ai à foutre ! Je ne vais tout de même pas me laisser troubler par un abruti de son espèce ! me dis-je en décidant d’ignorer Jean-Michel et de prendre part à la conversation que Gay était en train de lancer sur le sujet de Marie-Antoinette.
— Je suis en train de lire un livre très amusant de Caroline Weber sur Marie-Antoinette et la mode qui s’appelle Queen of Fashion. Elle décrit la façon dont elle s’est servie de ses partis pris vestimentaires pour illustrer son influence sur la cour dont elle a systématiquement pris le contre-pied.
— N’est-ce pas ce que faisait déjà Louis XIV ? lui demandais-je.
— Si, et Marie-Antoinette s’en est d’ailleurs largement inspirée. Mais elle a démocratisé la mode. D’abord une mode overdressed et même over the top avec ses coiffures, les poufs complètement délirants, qui ont eu tant de succès qu’elle a fait la fortune des coiffeurs et des couturiers de l’époque. Puis elle a imposé la mode inverse, celle de l’underdress, pendant sa période bergère au Petit Trianon, en inventant la petite robe en mousseline blanche portée sans corset qui a fait fureur, comme, plus tard, la fameuse petite robe noire de Coco Chanel.
— Vous avez lu le livre d’Antonia Fraser ? l’interrogea Laszlo.
— Non, mais j’ai vu le film de la fille Coppola.
— Quelle honte ! répondit-il.
— Moi, j’ai trouvé ça joli, lançai-je.
— Oui, moi aussi. Tout le monde lui est tombé dessus. Mais le film n’avait pas de prétention historique. Et il est plein de visages familiers… fit Gay.
— Qui ça ? demanda Laszlo.
— Natasha Fraser, Hamish Bowles, Pierre Ceyleron, Mathilde Agostinelli et sa sœur…
— Des gens merveilleux, sans aucun doute. Mais néanmoins incapables de sauver ce film indigent. De toute façon, pour moi rien ne vaut la biographie de Stefan Zweig, conclut-il.
Gérard commençait à servir le plat principal, du loup grillé au fenouil, et je n’avais toujours pas échangé un mot avec Jean-Michel. Mais j’avais légèrement évolué sur le sujet depuis que j’avais renoncé à m’en offusquer. Et j’avais compris, après avoir essayé de me mettre à sa place, qu’il pouvait bavarder avec Laszlo ou mon père parce qu’il se plaçait sur la même échelle de réussite professionnelle et financière qu’eux, même si c’était à des niveaux différents. Mais qu’il était incapable d’une conversation générale ou d’un échange avec ma sœur ou moi. Car il était perdu, sans repères dans cette maison. Sans doute était-ce pour cela qu’il avait tenu à faire venir sa voiture et son chauffeur ? Pour emmener avec lui un peu de son univers et un bout de sa réussite pour affronter le « grand monde », dont nous étions l’incarnation, Marie et moi, les filles bien nées. Car il devait se sentir avec nous dépourvu de l’essentiel, c’est-à-dire d’une aisance qui nécessitait des générations pour s’imposer comme une évidence.
Et il avait sans doute raison. Tout le monde n’avait pas le brio de Laszlo pour démontrer que l’on pouvait être un petit juif allemand sorti du ruisseau, comme il se définissait lui-même, et fasciner les gens les plus snobs et les plus intolérants. D’autant que les manières de Jean-Michel me heurtaient malgré moi : sa façon de dire « bon appétit », ses coudes sur la table avec les couverts posés en oblique de part et d’autre de son assiette, telles les rames d’une barque dérivant sur l’eau. Et j’avais beau me dire que je ne m’y serais pas arrêtée si je l’avais trouvé charmant, je n’étais pas sûre que cela soit vrai. Car j’étais conditionnée par mon éducation bien que je puisse trouver ces conventions absurdes. Puisque Nannie, en bonne Anglaise, mettait la table en disposant les verres à droite de l’assiette, les fourchettes posées pointe en l’air et les couteaux avec le côté tranchant à droite et nous serinait Hands under the table ! à longueur de repas. Puis ma mère nous rendait visite. Et, replaçant les verres au-dessus de l’assiette, les fourchettes avec les pointes en bas et les couteaux avec le côté tranchant à gauche, elle nous ordonnait : « Les mains sur la table ! »
De toute façon, vu le benêt que j’avais à mes côtés, la question ne se posait pas. Car je n’étais pas près de ressentir le moindre conflit cornélien entre mon attirance pour la personne et ma répulsion vis-à-vis de ses manières qui m’auraient défrisée. Mais j’avais décidé de ne pas me formaliser de son silence et de ne pas me laisser impressionner pour si peu, rodée comme je l’étais à la pratique de la conversation et aux aléas de repas formels où j’avais déjà vu s’endormir un de mes voisins et s’étouffer un autre.
J’ai appris très jeune l’art de la conversation. Ma mère nous invitait de temps en temps à prendre nos repas avec elle. Pour le plaisir, comme elle disait, alors que le sens de ce mot lui échappait. Depuis lors, je me sens capable de faire parler n’importe qui.
J’ai quelques idées simples sur la question. Je parle de ce qui intéresse mes interlocuteurs. Et comme les gens aiment parler d’eux, je leur pose des questions. J’évite autant que faire se peut celles qui concernent leur métier. Je préfère leur demander s’ils ont peur en avion, s’ils ont jamais discuté avec un inconnu dans un train, s’ils aiment que les femmes fassent le premier pas, ou s’ils sont attirés par les emmerdeuses. Ou je me lance dans le trivial : « Vous êtes bain ou douche ? Thé ou café ? Brassens ou Brel ? » Leur réponse m’intéresse d’autant plus que la question m’amuse. Mais quoi qu’il en soit, je parais passionnée par leurs propos et je donne l’impression de leur trouver de l’esprit sans essayer de faire preuve d’esprit moi-même. Ou alors discrètement, pour ne pas m’embêter tout à fait si mes voisins n’ont pas de repartie. J’annonce, par exemple, que je n’ai jamais été à Venise. Et je jouis alors des oh ! et des ah ! que cela provoque invariablement. Ou je mets leur gentillesse à l’épreuve en leur jouant la comédie de la timidité. Bref, j’applique à la lettre l’adage selon lequel il faut parler légèrement de choses graves et gravement de choses légères. Même si cela ne convient pas à tout le monde, surtout pas aux raseurs qui ne s’engagent dans une discussion que pour démontrer leur culture historique, politique ou philosophique et qui n’aiment rien tant que vous prendre en défaut sur vos connaissances.
La conversation languissait. Aussi glissai-je à l’oreille de Laszlo qui se servait pour la deuxième fois de risotto aux morilles :
— Je m’ennuie. Raconte-moi à nouveau comment tu as confondu Ungaro, le couturier, avec Trichet, le gouverneur de la Banque de France.
— Mais tu connais l’histoire par cœur !
— S’il te plaît ! insistai-je en geignant comme un enfant réclame une histoire avant de s’endormir.
Son récit sembla amuser Jean-Michel. Surtout le moment où Laszlo se creusait la cervelle pour parler de cours de Bourse au couturier stupéfait. Puis, à son tour, mon père nous confia sa plus belle gaffe :
— C’était il y a quelques années, à l’occasion d’un discours de fin d’année que je prononçais pour l’arbre de Noël de ma société. J’étais censé adresser mes vœux au personnel sans oublier de mentionner les décès et les départs à la retraite de l’année. « Je voudrais évoquer ici la mémoire de Monsieur Puchet, qui est mort cette année et rendre hommage à cet homme que nous avons tous connu et apprécié », ai-je dit. Mais une voix de protestation s’est alors élevée de la salle : « Mais je suis vivant, Monsieur. »
Laetitia, Jean-Michel et Gay s’esclaffèrent. Et mon père, content de son effet, reprit de plus belle :
— Atrocement gêné, j’ai essayé de rattraper ma bourde et j’ai dit : « Voilà une excellente nouvelle, et nous espérons que vous allez rester longtemps parmi nous… »
— Et alors ? hoqueta Laszlo.
— Alors, il m’a repris très poliment : « Mais non, Monsieur, je pars à la retraite à la fin de la semaine. » Un désastre !
Nos hurlements de rire plongèrent la table de ma mère dans un silence admiratif et jaloux. Mais j’avais atteint mon but : Jean-Michel, détendu, trouva le courage de m’adresser la parole :
— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
Dommage qu’il ait commencé par cette question, me dis-je.
— Je suis psychanalyste.
Car je savais qu’après cet aveu, notre relation balbutiante en resterait là. Et, bien que Jean-Michel ne soit pas assez séduisant à mes yeux pour que cela m’attriste, j’étais agacée de voir échouer si près du but mes efforts pour le mettre à l’aise. L’annonce de mon métier provoque deux types de réactions. Soit mon interlocuteur me fuit comme si j’étais un rayon X et que j’allais deviner les affres qui l’habitent, comme mon voisin de table à un dîner l’autre jour, un type charmant travaillant dans la publicité, qui m’a fait beaucoup rire et avec lequel je suis allée sur le balcon pour fumer. En l’apprenant, il m’a répliqué : « Ça, il ne faut jamais le dire. Dites plutôt que vous êtes dans la com. » Puis il m’a tourné le dos et il est parti comme un voleur sans me dire au revoir. Soit il en profite pour basculer dans l’intime et me parler de ses relations avec sa sœur, sa mère ou sa femme afin de me soutirer un maximum d’informations sans avoir à s’engager dans une thérapie.
Jean-Michel me demanda :
— Alors vous allez interpréter tout ce que je vais dire ?
— Uniquement si vous me payez, lui répondis-je en riant.
— Mais vous en seriez capable ?
— De quoi ?
— D’interpréter ce que je dis, ce que je fais.
— Disons que je vais faire des suppositions. Devant quelqu’un de volubile, donc d’angoissé, je ne vais pas me dire : ce doit être parce que sa mère est morte, ou qu’il a été violé. Je vais déterminer un contour. Par exemple, au lieu de conclure à la gaieté, comme la plupart des gens, devant quelqu’un qui rit tout le temps, je vais me dire qu’il souffre, mais je ne saurai pas de quoi. Je ne suis pas Madame Irma. On n’invente pas, on ne devine pas, il nous faut des éléments…
Mais Jean-Michel, comme prévu, se détourna de moi. Puis, contre toute attente, il se saborda aux yeux de mon père :
— Vous n’avez jamais été tenté de vendre votre maison ?
— Euh… non, pourquoi ?
— Vous auriez pu être tenté d’en acheter une ailleurs, je ne sais pas moi… à Saint-Tropez, par exemple…
Comment cet irréprochable premier de classe pouvait-il se montrer aussi maladroit ? Ne comprenait-il rien au principe même de maison de famille, à l’attachement des gens au lieu de leur enfance ? Abasourdie par sa bévue, je vis mon père accuser le coup discrètement. La grâce subtile de l’Agapanthe échappait visiblement à ce garçon. De même que le faste désuet du Cap d’Antibes, dépourvu des paillettes qui lui en auraient signalé la séduction. Et il s’étonnait simplement qu’un homme important comme mon père s’en contente, alors que Saint-Tropez, plus facile à apprécier, constituait le « fin du fin » à ses yeux.
Mon père avait une opinion sur Saint-Tropez qui le définissait assez bien. Il était distrait par le kitsch de ses estivants, qu’il n’aurait jamais songé à qualifier de vulgaires tant il était épaté par leur énergie. Pensez donc. Tous ces jeunes gens, vedettes de télé-réalité, chanteurs et acteurs à la mode, galeristes, décorateurs, et autres jet-setteurs dansant comme des sauvages sur des tables de boîtes de nuit, forniquant comme des hussards avec des créatures désinhibées, avant de se précipiter sur des bateaux pour boire et baiser encore sous un cagnard d’enfer. Tout cela sans coup de soleil, ni maux d’estomac, sans doutes, ni timidité. Quelle santé !
Mais il ne succombait en rien au charme d’un endroit où le comble du snobisme était de se déguiser en villa geois, d’acheter son bois ou son vin rosé au même endroit que le garagiste parce que c’est moins cher et qu’il faut avoir l’air authentique et normal aux yeux des Tropéziens de souche, maîtres chez eux. Rien ne l’énervait en effet davantage que les gens qui brandissaient à tout bout de champ leur goût de l’authenticité. Que cherchaient-ils à prouver par là ? Qu’ils avaient du cœur ? Qu’ils étaient proches du peuple, de la nature ? C’était louche. Comme le fait de proclamer quoi que ce soit, son amour conjugal, sa fidélité, son attachement aux valeurs de la famille. Pourquoi un homme en vacances devrait-il s’affubler de tablier, de chapeau et d’espadrilles pour avoir l’air détendu ? D’autant que ces chantres de l’authenticité, souvent méprisants envers les gens du peuple – comment qualifier autrement leurs condescendantes tentatives de parler populaire, du genre : « Alors m’sieur Menant, toujours content dans votre gourbi ? » –, étaient bourrés de préjugés et singulièrement intolérants. Notamment avec un homme comme lui, qu’ils jugeaient snob, coincé. Aussitôt traité d’énergumène, et sommé de se justifier, il devait donner les raisons pour lesquelles il n’avait jamais mis un jean de sa vie, portait en toutes circonstances une veste pour le dîner et ne concevait pas d’entrer dans une capitale sans cravate. Au point que Marie et moi le raillions gentiment : « Aix, capitale du calisson ! Papa, ta cravate ! » Et il trouvait extraordinaire que ceux qui prônaient l’authenticité lui reprochent son naturel à lui !
Le dîner touchait à sa fin. Jean-Michel et Laetitia mangèrent leur dessert à l’aide de cuillers sans se rendre compte que cela constituait à nos yeux une faute de goût. Puis Gérard, le nouveau maître d’hôtel, qui avait multiplié les impairs au cours de son service, apostropha les invités à peine sortis de table pour leur proposer tisane, café ou digestif.
Mon père et Jean-Michel, quelle différence entre ces deux hommes ! me dis-je. Mon père, qui avait l’humilité de ne pas remettre en question ce qui « ne se fait pas », car il savait que l’apparence et le fond ont souvent parties liées et que ces codes recoupent souvent les règles les plus élémentaires de morale, se soumettait à un formalisme sans concession. Mais il ne s’arrêtait pas à cela et usait d’une liberté exceptionnelle de ton et de pensée pour juger ou appréhender le monde. Jean-Michel était le strict opposé. Mettant en avant une décontraction de façade, une volonté de faire jeune, cool, contemporain, il n’était que conformisme bien-pensant : un premier communiant en jean troué. Rêvant d’incarner la figure non pas du nouveau riche, mais du nouveau bourgeois politically correct, il était un plouc, socialement mais surtout humainement. Car il venait de blesser mon père sans même s’en rendre compte, tant il était sûr de lui, sûr de savoir ce qui est bien et mal, et de son aptitude à bien faire au travers de ce filtre primaire et sans nuance.
La fin de la soirée s’écoula sans surprise. Mon père s’absenta pour enchérir sur son tableau au téléphone.
— Je l’ai ! se réjouit-il triomphant à son retour parmi nous.
La petite bande de ma mère le félicita comme s’il avait gravi l’Everest, tandis que Frédéric s’insurgeait : on ne félicite pas quelqu’un d’avoir claqué du fric ! Polyséna n’apprécia pas son humour : il faut de l’œil et de l’éducation pour apprécier une toile du Quattrocento ! Mais papa, indifférent à la polémique, semblait juste heureux de son acquisition. Je l’aimais encore plus à ces moments-là.
***
— On se retrouve pour faire le frigidaire ? me chuchota Marie après le dîner.
L’exercice était, au même titre que le bain de minuit, un des rituels que nous accomplissions religieusement au moins une fois dans l’été. C’était un moyen pour nous de raviver l’intimité bénie du temps de notre enfance. Nous nous y adonnions avec bonheur, tout comme nous répétions à la moindre occasion les perles de la plus tendre, mais aussi de la plus fruste de nos gouvernantes : La nuit est « constipée » d’étoiles. C’est d’une « grande raffinerie », « c’est rectum ! » au lieu de « recta », de l’eau « accroupie », et autres joyeusetés, formant le répertoire de notre complicité, semblable au langage inventé par certains vrais jumeaux pour communiquer secrètement à coups de références communes, que nous récitions avec ferveur comme des incantations.
Ce n’était certes pas la faim qui nous poussait, mais la perspective exquise de déambuler de nuit dans l’office et la cuisine désertés par le personnel. Qu’allions-nous y trouver ? Des consignes mystérieuses comme des hiéro glyphes annotées sur des bouts de papier laissés dans l’office près du central téléphonique, des mets congelés dans le frigidaire, des fruits dans la chambre froide, des petits gâteaux secs dans des boîtes en fer-blanc ? Ou du pâté de campagne destiné au personnel que nous dégusterions avec des croissants de la veille, attablées au billot de la cuisine ? Nous ferions-nous surprendre par un membre du personnel fêtard ou insomniaque ? A moins que nous ne tombions nez à nez avec un invité migraineux en quête d’aspirine ? Sur le qui-vive, les sens aiguisés par la fraude, nous nous sentions délicieusement vivantes. Heureuses et soulagées de nous retrouver toutes les deux, sans les parents, sans personnel. Un soulagement, comparable au bien-être que l’on éprouve en enlevant un corset, difficilement compréhensible à ceux qui ignoraient notre mode de vie saturé de codes et de contraintes.
Notre comportement se trouvait en effet inévitablement modifié par la présence du personnel qui induisait un formalisme où nous étions tenus. Impossible d’être débraillé pour un repas servi par des messieurs en cravate et en veste blanche ! Et ce, même en l’absence de nos parents, si Marie et moi étions seules à la maison. Essayez donc d’adopter une attitude relâchée devant quelqu’un qui vous parle à la troisième personne : « Madame Laure et Mademoiselle Marie voudront-elles dîner dans la loggia ou près du bassin aux nénuphars ? » Cela ne nous serait même pas venu à l’esprit ! D’abord parce que, désapprobateur, le personnel, témoin silencieux de nos faits et gestes, aurait pu nous dénoncer subtilement à nos parents. Mais surtout parce qu’il était plus compliqué pour les domestiques d’assurer un service informel que de nous servir à table.
Cela rendait, par exemple, incongrue l’idée d’un pique-nique sur la plage. « A quelle heure ? », aurait été leur première question, pourtant antinomique avec le principe même de dînette improvisée. Inutile de tenter une réponse du type « on va se débrouiller ». Car ils se sentaient tenus de laisser le lieu du pique-nique dans un état irréprochable et de laver nos assiettes et nos couverts sales avant d’aller se coucher. Sans compter que de descendre sur la plage tous les ingrédients à leurs yeux indispensables à un repas digne de ce nom, les salières en argent, les verres à eau, à vin et à champagne, les rince- doigts et autres raffinements, leur prendrait un temps fou et s’avérerait bien plus fatigant que de nous servir à table des plats même lourds, engoncés dans une tenue aussi inconfortable soit-elle. Et que le gardien devrait attendre que l’on ait fini pour enclencher l’alarme extérieure.
Aussi avions-nous trouvé comme solution de donner leur soirée aux domestiques en prétendant que nous sortions dîner, au restaurant ou chez des amis. Et nous nous cachions dans un coin de la maison en attendant la fin de leur service. Et dès qu’ils étaient à table ou dans leur salle à manger, nous en profitions pour nous installer quelque part pour manger en douce le sandwich ou la pizza que nous avions été acheter discrètement en ville, puisque nous n’avions pas accès à la cuisine, et dont nous prenions grand soin de cacher les emballages qui auraient pu nous trahir le lendemain.
Nous censurions aussi notre conversation. En hésitant par exemple à parler d’homosexualité devant un maître d’hôtel susceptible de préférer les hommes, ou en évitant de parler d’argent autrement que par allusions, pour ne pas heurter ou choquer des employés dont les revenus n’avaient aucune commune mesure avec les nôtres. Ainsi, « il a beaucoup d’argent » était la phrase la plus explicite que nous nous autorisions pour décrire un milliardaire. Et nous en restions là, minimisant dès que nous le pouvions les attributs de la richesse. Ce qui impliquait que si quelqu’un disait : « Il a une jolie maison » ou « c’est un beau tableau », l’on pouvait être sûr qu’il s’agissait d’un château, d’un palais ou d’un chef-d’œuvre hors de prix.
De même, vivant constamment sous leur regard, il nous paraissait inenvisageable de nous disputer, de baffrer ou de nous enivrer. Réclamer un deuxième passage pour le plateau de fromages ou un rab de vin était en effet si gênant que nous ne nous laissions aller que très rarement à des fantaisies de ce genre. Même s’il nous arrivait, lorsque le vin était exceptionnel, de guetter le moment où les maîtres d’hôtel s’éloignaient en direction des cuisines pour nous lever prestement et nous servir en douce de la bouteille posée sur la desserte de la salle à manger sans qu’ils s’en aperçoivent.
Mais conditionnés depuis l’enfance à la tempérance et à la politesse de rigueur devant les domestiques, leur présence était loin de nous paraître aussi pesante qu’elle le semblait aux novices. Ce qui n’empêchait pas l’atmosphère de se détendre imperceptiblement dès qu’ils nous souhaitaient bonne nuit après nous avoir servi les digestifs, comme si nous avions conscience de recouvrer soudain une liberté d’autant plus précieuse qu’elle était rare.
Toujours est-il que Marie et moi nous sommes retrouvées à minuit devant l’escalier menant à l’office et à la cuisine pour « faire le frigidaire ».
— C’est un pousse-au-viol, ton petit short avec sa nuisette, m’écriai-je en la voyant arriver. J’espère qu’on ne va croiser personne.
— Tu peux parler ! Ton peignoir est entièrement transparent.
Cela suffit à déclencher notre premier fou rire. Un réflexe pavlovien, tant cette expédition nocturne réveillait en nous des sensations délectables. Tâtonnant à la recherche d’interrupteurs dans les cuisines plongées dans l’obscurité, nous avons retrouvé la peur exquise de nos parties de cache-cache dans le noir. Et avons été prises de notre deuxième fou rire en nous inquiétant mutuellement :
— Tu ne trouves pas que ces cuisines immenses et désertées ont un petit côté Shining de Kubrick ? dis-je à Marie.
— Arrête, tu me fous une trouille bleue ! Fais attention de ne pas te trancher le doigt sur la machine à découper le jambon.
Une fois repérés les interrupteurs, situés dans les endroits les plus improbables, à l’intérieur des placards ou derrière des portes vitrées, l’ambiance changea du tout au tout. Et nous fîmes mine d’avoir encore peur pour faire durer le plaisir.
— C’est quoi ce bruit-là, tu as entendu ? demandai-je à Marie.
— Mais non, ce n’est rien, tu me fais marcher.
— Il n’y a que du consommé dans ce frigo ! C’est invraisemblable la consommation que l’on doit en faire pour qu’il y en ait autant, m’écriai-je.
— Ben, oui, tu n’as pas remarqué que presque tous les plats du déjeuner sont en gelée.
— Oui, tu as raison, la compote de lapin, le chaud- froid de poulet, quoi d’autre ?
— Je ne sais pas, moi, mais on ne risque pas de se faire le moindre frichti entre la gelée, le fond de veau, et la pâte à chou qui repose dans son torchon !
— J’aimerais tout de même mettre la main sur les petits gâteaux qui étaient servis ce soir avec les crêpes à la royale, répliquai-je en roulant des yeux.
— Les financiers à la pistache ? C’est vrai qu’ils étaient diaboliques.
Enfin attablées à la table de l’office devant un plateau de fromages et des olives de Nice, je suis entrée dans le vif du sujet :
— C’est un désastre, non, ce Jean-Michel Destret ?
— Pas de doute, puisqu’il ne plaît pas plus à toi qu’à moi.
— Remarque, le moins que l’on puisse dire c’est qu’on ne lui plaît pas non plus. Il n’en a que pour notre chère mère.
— Oui, c’est un flop retentissant ! C’est même rare, à ce point-là. Il a l’air terrorisé par toi. Je l’ai bien observé à table. Mais je n’ai pas fait tellement mieux après le dîner quand j’ai essayé de le dégeler.
— Oui, je t’ai vue dans ton numéro modeste d’interprète méritante, genre : « Je ne me débrouille pas si mal malgré une combinaison linguistique qui n’a rien d’exceptionnel, avec l’anglais en langue maternelle, le français en active, l’espagnol, le portugais et l’italien en passives… »
— C’est ça, fous-toi de moi !
— Mais non, tu as bien fait de jouer la carte de la petite fille modèle, vu que mon profil de psychanalyste décolletée et affranchie le fait flipper !
— Oui, eh bien, résultat : un bide tout pareil !
— Cela dit, qu’est-ce qu’on veut, qu’est-ce qu’on cherche, jusqu’où est-on prêtes à aller ? On n’a réfléchi à rien en se lançant dans cette histoire !
— Que veux-tu dire ?
— Ecoute, Jean-Michel Destret nous rend un fier service en n’étant pas intéressé par nous. Imagine, un abruti pareil ! On ne va tout de même pas se transformer en putes de luxe prêtes à tout pour décrocher un pigeon ! Il faut quand même que le type nous plaise un peu, non ?
— Oui, tu as raison. Mais tu attends quoi, toi, d’un type ? Donne-moi juste deux ou trois qualités, pas plus, parce qu’il est inutile de me faire le portrait du prince charmant.
— Mais on ne va tout de même pas renoncer à nos rêves pour récupérer la maison !
— Oh ! comme tu y vas ! Mais tu as raison. Alors ?
— Il faut qu’il soit gentil.
— Arrête, tu mettrais ça en premier ?
— Parfaitement. Gentil, intelligent.
— Même s’il est moche ? Moi je ne pourrai pas.
— Même s’il est moche, tout à fait. Je n’ai rien contre les moches. Il me semble même qu’ils sont « tendance ». Regarde toutes ces actrices sublimes avec des laiderons. Et puis surtout, j’ai déjà donné en épousant un beau mec. Ça m’a suffi.
— Oui, enfin moi j’ai déjà donné avec des amants somptueux, et ça ne me suffit pas, je peux te dire !
— Oui, eh bien tu m’expliqueras après. Une dernière qualité : il doit être distrayant.
— Distrayant ? Tu veux dire drôle ?
— Non, capable de légèreté, de fantaisie, de gaieté.
— A mon tour. Moi, j’aimerais qu’il soit beau, qu’il en jette, et qu’il me préfère à toutes les autres.
— Qu’il en jette ? C’est-à-dire ?
— Qu’il soit séduisant, fantasmant.
— Tu veux dire qu’il ait réussi, façon star de cinéma, homme d’affaires mythique, ou qu’il dégage quelque chose de sexuel, de magnétique ?
— L’un n’empêche pas l’autre.
— Ah oui ! je vois. Eh bien, on n’est pas rendues, je vais te dire ! Alors qu’est-ce qu’on fait ?
— Que veux-tu dire ?
— On ne se force pas, c’est ça ? Soit on a un coup de cœur, même petit, soit on laisse tomber ?
— Oui, ça me va.
La vérité était que nous n’avions fait qu’effleurer le sujet, ma sœur et moi. Et que j’avais soigneusement évité de me pencher sur l’épineuse question des hommes depuis mon divorce. Je me joignais au leitmotiv de mes amies célibataires : « Où sont les hommes ? » Constater avec elles que nous n’en connaissions pas, ou peu que nous jugions désirables. Et répondre « dans le Wyoming ! » sous forme de boutade, puisque lors d’un voyage j’y avais remarqué beaucoup d’hommes l’air équilibré, heureux de leurs chevaux, de leurs flingues, de leur vie en plein air, et donc intransportables.
Je disais que j’aimais les hommes, mais pas à n’importe quel prix. Que je les voulais, dans l’ordre : gentils, intelligents, prêts à être heureux, indulgents envers eux-mêmes et les autres, généreux et sages. Il fallait qu’ils n’aient pas peur des femmes, qu’ils soient virils, qu’ils aient envie de faire l’amour tout en étant revenus des galipettes avec des bimbos. Que d’exigences, je sais. D’autant qu’il fallait aussi qu’ils aient réussi, sinon ils étaient amers ou étriqués. Mais sans être assoiffés d’honneur et de pouvoir. Trop d’entre eux ne les recherchaient que parce qu’ils se sentaient vides et traversés de bouffées d’angoisse. Ils continuaient souvent à la maison ce qu’ils faisaient au bureau, c’est-à-dire à maltraiter les gens. Et ils avaient beau présenter l’image aguichante de la séduction et de la réussite, ils ne s’inté ressaient qu’à eux, avec un degré de maturité, d’humanité proches de zéro.