Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 51 sur 55

Pages du PDF

Les prétendants

Chapitre 10

Lettre de Château

 

 

Lettre de remerciement adressée

à Patrick Ettinguer,

3 septembre 1967

 

Cher Patrick,

 

A deviser l’autre jour au téléphone, toute une série d’images

défilaient en arrière-plan et je me disais que la mémoire a ses saisons.

Les revenez-y indolents de l’été me ramènent ainsi chaque année à

l’Agapanthe pour une raison ou une autre, un plumbago ou une pelouse.

Je suivais cet itinéraire tout en parlant ; il y avait le sourire et les

cheveux roux d’oncle Jean ; tante Nora sortant d’un ascenseur qui me

faisait l’effet d’un tabernacle et descendant à la plage par l’escalier de

droite – pourquoi prend-on immuablement l’escalier de droite et jamais

celui de gauche ? Il y avait le cliquetis des socques de Montrelay et le

bruit mat des espadrilles de Pradenne Jacques. L’ineffable plongeon de

Meyer qui entrait dans la mer comme une enveloppe dans un

portefeuille ministériel. Le tintement agité des glaçons dans le jus de

tomate de Léo. L’inoubliable tricot rayé d’Edmond, qui me faisait

perdre toutes les parties de ping-pong parce que le tracé de la balle

s’embrouillait dans les rayures. Le prêt à courbettes de Georges et

l’inexorable avancée de Guillaume, annonçant les repas, stoppée nette

toujours à la même pierre de la loggia. La voix d’Ada dans l’escalier. Et

Jean de Bergh croisant, quoi qu’il advienne, la jambe gauche sur la

droite avant d’essuyer ses lunettes pour la conversation, si bien que je

me demandais non moins invariablement s’il entendait par les yeux et

voyait par les oreilles. Il y avait les yeux câlins, la voix et les mains de

Sacha de Courcy à la guitare, les grands dîners qui me faisaient peur, les

petits qui me ravissaient, les grands Castro et les petits Blériot. Et sur ce

fond d’êtres, la bibliothèque où j’ai découvert Flaubert, la loggia rose,

les nénuphars lymphatiques du petit bassin, la pelouse humide, les

oursins sous le plongeoir, les bancs de mulets, et le fond transparent de

l’eau avec son ronronnement onirique. Les terrassons où personne ne

s’arrêtait – là encore, pourquoi ? – peuplés de fleurs qui semblaient se

garder d’exhaler à pleins pétales leur parfum, comme si elles se pliaient

à cette sorte de mesure, entre bien-être et bienséance, que la génération

de nos parents appliquait à toutes choses comme à leurs demeures. On a

l’impression que notre génération vit comme une voiture,

perpétuellement entre l’accélérateur et le frein avec, comme le canon en

musique, un perpetuum mobile de bruit, de l’avion à la tondeuse. Et

cela me fait souvenir de la tondeuse et du râteau de Jean Jardinier,

sonorité tolérée parce qu’à heures fixes comme un mécanique angélus

de l’ordre des pelouses…

 

OceanofPDF.com