Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 16 sur 55

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Les prétendants

Déjeuner du samedi 15 juillet

 

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Petits farcis

Melons, figues et jambon de Parme

Salade de pâtes au poulet et aux pignons de pin

Crabe à la Parisienne

Curry d’agneau

Salade Waldorf

Salade de tomates et de haricots verts

Fromages

Cœur à la crème et ses fruits rouges

Marie et moi n’avons repris du service auprès de nos hôtes qu’à l’heure du déjeuner dans la loggia, où, tel un jouet posé sur une table, un paquebot était apparu sur la ligne d’horizon qui se dessinait entre les pins parasols. Les maîtres d’hôtel avaient dressé quatre tables rondes à la lisière de la terrasse. Comme tous les jours. Car nombreux étaient ceux qui faisaient de ce déjeuner à l’Agapanthe une étape obligatoire de leur séjour dans le Midi. Aussi devions-nous refuser du monde comme les restaurants à la mode, et pour les mêmes raisons : parce que c’était amusant d’y venir, que l’on y croisait des personnes connues ou intéressantes et qu’il fallait pouvoir le raconter de retour à Paris.

Cependant, il arrivait souvent que nous ne sachions pas qui allait venir. Car c’était la maisonnée des P., N., ou des G. que nous accueillions. Les maîtres de ces maisons appelaient, annonçant seulement le nombre de convives qu’ils avaient à demeure et qu’ils comptaient emmener avec eux. Et nous ne découvrions leurs hôtes qu’une fois dans la loggia, comme les cadeaux de pacotille cachés dans les pochettes-surprises d’autrefois.

Chaque maisonnée avait néanmoins un style d’invités qui pouvait nous mettre sur la voie. Les uns collectionnaient les jolies filles, les autres, les aristocrates fauchés ou les fonctionnaires, tandis que la troisième se spécialisait dans le show-business. Et par ricochet, les habitués de ces maisons devenaient à leur tour des habitués de nos déjeuners qui finissaient par réunir un nombre ahurissant de gens les plus divers.

Nous accueillîmes Alain Gandouin auquel Jean-Michel avait envoyé son chauffeur à La Colombe d’Or à Saint-Paul-de-Vence, où il était descendu, tandis que nos parents se chargeaient de recevoir leur contingent d’invités du déjeuner. Parmi eux, le directeur de la Fondation Maeght, Maurice Saatchi et sa femme romancière, Lord Hindlip, l’ancien patron de Christie’s, Karl Lagerfeld, Martha Stewart, gourou de l’art de vivre à la télévision américaine, avec un de ses amis, chef de renommée mondiale dont le nom, flamand, ne nous disait rien, ainsi que la star des fusions-acquisitions François Sallois et sa femme Héloïse. Ma mère se chargea des présentations et constata avec incrédulité que nos invités n’avaient jamais entendu parler de Martha Stewart.

— Mais par exemple, Oprah Winfrey, ça vous dit quelque chose ? lança-t-elle perfidement à Laetitia Brais sant qui minaudait trop avec mon père à son goût. Avant de me glisser :

— Ah ! elle est belle, la fine fleur de l’intelligentsia française ! Ils n’ont jamais quitté Paris ou quoi ?

Le maître d’hôtel, profitant d’une accalmie dans le brouhaha de l’apéritif, annonça « Madame est servie ». Et ma mère entraîna quelques personnes dans la salle à manger d’hiver où les maîtres d’hôtel, épaulés par des extras recrutés pour les grands déjeuners, étaient postés de part et d’autre du buffet, tels les badauds d’un festival de cinéma au bord du tapis rouge, pour tendre assiettes, serviettes et couverts aux invités qui hésiteraient bientôt devant la profusion des plats. Mais cela n’empêcha pas ma mère, qui se contentait de quelques feuilles de salade et d’un bout de fromage, de nous alpaguer ma sœur et moi pour nous glisser à l’oreille sa phrase rituelle : « Attendez que les invités soient servis, j’ai peur qu’il n’y ait pas assez. » Ce qui nous arrangeait, vu la sensation terrible que nous n’avions fait que manger depuis notre arrivée, qui nous gagnait toujours au bout d’une journée et demie à l’Agapanthe. Et ce n’était pas qu’une impression. La moyenne des kilos pris par nos invités – comme le leur indiquait obligeamment la balance mise à leur disposition dans chacune de leurs salles de bains – était en général de deux ou trois kilos par séjour, car il était à peu près impossible de résister à la qualité de la nourriture préparée par les cuisiniers et au festival de vins qui l’accompagnait.

Puis ma mère entreprit, de sa table habituelle, de mettre en scène la décontraction d’un déjeuner dans le Midi sans renoncer au protocole ou à une organisation strictement minutée. Elle plaçait les invités aussi rigoureusement que si elle avait disposé des cartons à leur nom sur les tables, mais elle opérait sans en avoir l’air, en mimant une inspiration soudaine devant ses convives qui revenaient du buffet :

— Karl, je vous kidnappe ! Venez vous asseoir avec Maurice Saatchi et moi. Martha, why don’t you go and sit next to Edmond and Charles Hinley ? I know they’d be delighted. François, les filles vous attendent à leur table avec Alain Gandouin, lançait-elle d’un air enjoué tout en entamant la conversation avec ses voisins de table.

Elle laissait ses invités traîner et tourner à loisir autour des mets au début du repas pour qu’ils gardent l’effet de joyeuse pagaille propre à un buffet, mais elle les faisait dès que possible servir à table par des maîtres d’hôtel chargés de rythmer le repas qui ne devait en aucun cas s’éterniser. Aussi les hôtes, dispensés de l’inconfort – même infime – inhérent à l’exercice du buffet qui aurait parasité leur plaisir sous forme de pensées triviales : « Quand se lever, que faire de mon assiette sale ? Pas question d’être le seul à se lever pour le dessert ! Comment interrompre mon voisin pour aller me resservir ? Le fromage est-il déjà sur le buffet ? », savouraient le luxe d’un service digne d’un grand hôtel, dans un esprit résolument bohème. Et ce, même s’ils étaient souvent trop épatés par la qualité des mets et le nombre de maîtres d’hôtel et de gens importants pour le mesurer. Et j’avais beau railler ma mère, je lui étais reconnaissante du mal qu’elle se donnait. Car son raffinement, d’autant plus subtil qu’il était imperceptible, impliquait un sens de la nuance et une délicatesse qui me touchaient. Combien de maîtresses de maison, étoffant le luxe de prévenance et de discrétion, le tournaient-elles encore en élégance ?

Alain Gandouin était gros, carré, mal foutu. Il avait le teint blafard, les dents jaunes et un tic qui consistait, coudes sur la table, les mains à angle droit, à se caresser le pavillon de l’oreille avec l’annulaire ou le petit doigt. Bernard Braissant semblait enchanté de le revoir. Sans doute n’avait-il pas l’occasion de beaucoup le fréquenter à Paris. Il n’était pas assez important pour cela. Car son journal, qui lui procurait l’ivresse d’une illusoire intimité avec les convulsions du monde en lui permettant de faire une affaire personnelle de la libération d’un otage ou de la succession du pape, n’était toutefois pas assez vendu et pas assez prescripteur pour que Gandouin prenne la peine de s’intéresser à lui.

Frédéric fit du mauvais esprit, comme d’habitude.

— La tolérance, il y a des maisons pour ça, dit-il par exemple à Héloïse Sallois, la femme du banquier, tant son angélisme doucereux de peintre du dimanche avait fini par l’excéder.

Pourtant elle jouait de prime abord en faveur de son mari, que l’on aurait imaginé avec une épouse plus spectaculaire, une trophy wife, comme disent les Américains. Petite, menue, les yeux clairs, elle avait une douceur sans affectation. Quelque chose de poétique et d’émouvant dans sa façon de ne pas être belle et de porter tranquillement son âge. Mais malgré un humour subtil, acidulé, elle ne tarda pas à nous faire le coup de la profondeur et à la ramener, l’air contrit, avec ses voyages sac à dos dans les refuges de montagne, pour nous interroger sur le sens de nos vacances frivoles. Elle dégageait une bizarre impression de catéchèse lustrée par l’exercice de la mondanité, d’austérité pieuse sans grandeur. Enchantée d’elle-même et de la façon dont elle pensait éviter l’écueil du prosélytisme, elle s’affichait néanmoins en bien-pensante donnant, par pure générosité, des leçons de tolérance.

— Ah, ça ! intervint son mari pour faire de l’humour, sans que personne à table comprenne à quoi il faisait référence : Confiez votre femme à un jésuite et vos économies à un dominicain, jamais l’inverse !

La conversation, qui roula un moment sur le CAC 40, était si rébarbative que Frédéric la ponctua d’apartés destinés à me distraire :

— Tu es rentrée, toi, au CAC 40 ?

— Rentre au CAC 40 immédiatement !

— Si c’est comme ça, je rentre au CAC 40 !

Mais l’essentiel du déjeuner consista pour Alain Gandouin et Jean-Michel Destret à se séduire mutuellement. Jean-Michel, qui tenait à démontrer son ascendant de grand patron au prestigieux conseiller qu’il n’avait fait que croiser jusque-là, révéla à cette occasion son aptitude à parcourir la gamme des émotions. Roué comme un vieux Tzigane tirant les larmes de son auditoire avec son violon, il faisait des effets, sans aucune pudeur.

Ce qui rendait soudain plus crédibles les coupures de presse qui le décrivaient en showman galvanisant ses actionnaires lors des assemblées générales de son groupe. Son vocabulaire me sembla néanmoins ridicule et d’une prétention aussi convenue que les bons sentiments qu’il brandissait à tout bout de champ. Il se disait non pas « changé », mais « modifié » par le succès. Il affirma « fréquenter » des idées, dont celle, pourtant obscure, de « corporéité » et, usant d’une poésie de quatre sous, il décrétait avoir « trop de vécu » et devoir « se démerder à coups de coups de blues suivis de flaques de soleil à l’âme ». J’étais atterrée.

Alain Gandouin, quant à lui, se démena pour éblouir Jean-Michel sur des sujets d’actualité. D’abord parce qu’il prenait un plaisir d’exhibitionniste à faire la démonstration de sa capacité d’analyse et puis parce qu’il n’aurait pas été mécontent d’en faire son client. Sa technique semblait rodée. Une fois établie la supériorité de son intelligence, il lançait deux ou trois anecdotes destinées à prouver qu’il n’avait pas peur de s’attaquer aux gens de pouvoir. Puis il brossait sa proie dans le sens du poil en déclarant être inexplicablement bien disposé à son égard, avant de lui faire vivre un ego trip toxique comme un opiacé en lui servant des flatteries éhontées qu’il prenait soin de panacher de rudoiements spirituels lancés sur le mode de la plaisanterie :

Ainsi, alors que Jean-Michel, racontant sa rencontre avec le patron d’AXA, dit :

— J’ai vu de Castries (qu’il prononça Castri)…

Il sauta sur l’occasion de le mettre échec et mat :

— Vous êtes très fort, Jean-Michel, parce que là où nous, simples mortels, ne voyons qu’un Castries (qu’il prononça Castre), c’est-à-dire Henri, vous, vous en voyez deux…

Et devant l’incompréhension de Jean-Michel, il lui porta le coup de grâce :

— Non, ce n’est rien, je vous taquine. C’est juste que l’on ne dit pas Castri mais Castre, et que l’on ne prononce pas la particule, on dit j’ai vu Castries, et non, de Castries, à moins qu’ils ne soient deux, justement…

Loin d’être gratuite, cette raillerie était censée prouver à Jean-Michel qu’il était capable de franc-parler, et donc digne de confiance, et au reste de la table qu’il n’était pas le courtisan dont il donnait l’image. Mais son mépris, comme ses flatteries, semblaient fonctionner à merveille. Car ce crétin de Jean-Michel parut conquis.

Mais c’est heureusement Gay qui eut le mot de la fin. Puisque après quelques verres de vodka, elle nous distrayait en disant des choses du genre : « Les reins bien calés, l’Armée rouge ne me faisait pas peur », « J’étais si belle que tous les couverts tombaient lorsque je rentrais dans un restaurant. » Puis devant Héloïse, la femme du banquier, dont elle remarqua la balafre sur une jambe, elle lança avec impertinence : « Quelqu’un ne devrait-il pas la prévenir qu’elle a filé ses bas ? »

Nous eûmes, comme souvent, toutes les peines du monde à nous débarrasser de nos clients du déjeuner qui étaient si contents qu’ils se seraient bien vus rester toute l’après-midi pour profiter de la plage, alors que nous n’avions qu’une idée en tête, c’était d’aller tranquillement bouquiner dans nos chambres ou de piquer, sans eux, une tête dans la mer.

Laetitia souhaitait visiter la Fondation Maeght, mais n’avait pas envie d’y aller toute seule. Aussi me portai-je de façon ostensible à son secours pour suggérer à nos invités de partir, en parlant très fort, de trajets et de voitures. Jean-Michel proposa son chauffeur à la ronde et je le remerciai avec effusion de sa gentillesse en demandant aux uns et aux autres s’ils en avaient besoin pour rentrer chez eux. Il était 5 heures passées quand Bernard et Laetitia prirent place à l’arrière de la Safrane de Jean-Michel en direction de Saint-Paul-de-Vence, entraînant avec eux vers la sortie un Hummer, une Maserati, une Bentley, une Twingo et une Ferrari.