Les prétendants
Dîner du vendredi 21 juillet, 15 personnes
HOMMES FEMMES
Edmond Ettinguer Flokie Ettinguer
Frédéric Hottin Laure Ettinguer
Odon Viel Marie Ettinguer
Henri Démazure Polyséna Démazure
Laszlo Schwartz Gay Wallingford
Charles Ramsbotham Georgina de Marien
Mathias Cavoye Lou Léva
Béno Grunwald
PLACES À TABLE D’EDMOND PLACES À TABLE DE
FLOKIE
Charles Odon Henri
Lou Polyséna Gay Marie
Mathias Frédéric Laszlo Béno
Laure Georgina Flokie
Edmond
MENU
Œufs à la Chartres
Dorade royale
Purée de pommes de terre
Salade et fromages
Glace à la pomme verte et à la cannelle
Assise à côté de Charles Ramsbotham, Lou ne tarda pas à l’interroger :
— J’ai cru comprendre que vous êtes anglais. Comment parlez-vous si bien le français ?
— Ma mère était la fille du grand rabbin de Zurich, lui répondit-il d’un ton sinistre qui ne la découragea en aucune façon.
— Vous êtes marié ?
— Oui.
— Pourquoi n’êtes-vous pas venu avec votre femme ?
— Parce qu’elle est ennuyeuse.
Le propos de Charles résonna dans un de ces moments de silence inattendu qui survient entre deux conversations. Aussi, après un instant de stupeur, l’hilarité gagna-t-elle notre table malgré les efforts de mon père pour se récrier par courtoisie. Et ce, bien que personne n’ait vu Lady Sally depuis des années car elle voyageait mal, tel un fruit exotique, dans la mesure où elle n’aimait, dans l’ordre, que le vin blanc, les jardins, les chiens et les chevaux.
Georgina fit habilement diversion :
— Edmond, ces œufs à la Chartres sont à se damner. J’ai envie d’en reprendre, mais ça dépend du plat principal. Qu’est-ce qu’il y a après ?
— Je me disais exactement la même chose, surenchérit Frédéric. Cette sauce est à périr, c’est quoi, du madère, du fond de veau ?
Alors, mon père, qui s’était tourné vers le maître d’hôtel :
— Aidez-moi, Marcel, je suis incapable de leur répondre.
— Du fond de veau, Monsieur. Après il y a de la dorade, et pour le dessert, de la glace, il faudra que je demande le parfum…
L’épisode de l’agent immobilier m’avait secouée au point que je me sentais incapable de seconder mon père dans ses devoirs de maître de maison. Je le laissai lancer la conversation sans intervenir. Et l’art qui venait très largement en tête du palmarès de nos propos de table s’imposa d’autant plus vite comme sujet que Mathias se présenta d’emblée en marchand, prouvant ainsi qu’il ne perdait pas le nord.
— Vous achetez beaucoup ? demanda-t-il à mon père.
Je me demandais si Mathias aurait le culot d’essayer de lui vendre une œuvre avant la fin du dîner, lorsque Polyséna déplora la contamination du marché par l’argent.
— L’argent qui pollue, ou l’argent mécène, le débat est classique, lui répondit mon père.
Polyséna cumulait, à ses yeux, l’inconvénient d’être pédante, ivre de sa propre culture et bardée d’opinions convenues jusqu’à la caricature. Aussi ne put-il s’empêcher de lui témoigner un brin de condescendance lorsqu’il orienta le débat sur l’argent, seul dénominateur commun de nos sociétés éclatées, et désormais prescripteur d’un goût autrefois forgé par les cours européennes. Si bien que, vexée d’avoir été prise en flagrant délit de cliché, celle-ci joua son va-tout en se risquant à un parallèle audacieux entre un peintre de la Renaissance et Damien Hirst, histoire de lui en boucher un coin.
Frédéric, qui ne tenait pas particulièrement à participer à cette énième conversation sur l’art, prit Georgina à part :
— En fait, tu vis comme une nomade de luxe…
Et elle de lui rétorquer que voyager lui donnait l’impression de faire des progrès. Au début, perdue dans une nouvelle ville, sans repères et parfois même sans connaître la langue du pays, elle se sentait seule et désorientée. Mais comme elle avait toutes les raisons d’aller mal, cela la dispensait de se poser des questions existentielles et de se pencher sur la dépression latente qui l’habitait. Et puis le défi de faire son trou dans l’endroit lui donnait l’impression d’être courageuse, aventureuse, et même héroïque. Ce qui suffisait à lui faire accepter l’austérité de sa vie en attendant l’embellie de son ajustement.
J’écoutais Georgina tout en prêtant l’oreille à Polyséna qui développait sa théorie :
— C’est largement pour ses relations, que Cosimo Ier, le grand-duc de Toscane, engagea Vasari en 1555 pour décorer l’intérieur du Palais Vecchio à Florence, qui était orné d’œuvres de Michel-Ange, Léonard de Vinci, Pontormo et Rosso. Car Vasari, comme Damien Hirst, était professionnellement et socialement ambitieux. Il manquait d’originalité, mais il avait un jugement sûr, fait d’expertise cultivée sur ses pairs et les exigences de ses mécènes, et le génie de l’air du temps qu’il humait comme personne.
Hésitante, je ne parvenais à m’intéresser à aucune de ces conversations. Aussi j’essayai, pour me distraire, de prêter l’oreille au récit des pérégrinations de Georgina tout en ayant l’air de me passionner pour Vasari, et je constatai combien il était difficile d’écouter une conversation sans regarder la personne qui la soutenait.
Georgina expliquait à Frédéric le moment merveilleux où une ville lui devenait familière, où le mystère de la langue se levait et où des expressions, des tournures de phrase, des règles de grammaire ou des intonations surgissaient dans son esprit comme des révélations : le « far or near corner » (coin de rue proche ou éloigné) indispensable pour se déplacer dans un taxi à New York, tout comme le « lado montana », ou le « lado mar » (le côté montagne, ou le côté mer) à Barcelone, ou le « Kung hei fat choy » (Bonne année) chinois essentiel au moment du nouvel an.
Mais le discours de Polyséna que je regardais avec intensité s’imposait à moi malgré mes efforts pour suivre les propos de Georgina.
— Bref, Vasari était un génie du marketing. Il réunit une équipe pour rénover l’endroit en y faisant ce que l’on qualifierait maintenant d’installation. Hirst n’agit pas différemment aujourd’hui avec ses 160 employés. Et Vasari devint ainsi l’artiste des décideurs de son temps…
Je me repris et me concentrai pour capturer la conversation de Georgina sans quitter Polyséna des yeux :
— Alors je m’enhardis, je teste les spécialités locales, les durians d’Asie, les cup cakes américains, les crumpets, le marmite anglais, le 5J espagnol. Et bientôt, les rues ne sont plus peuplées d’inconnus, mais de voisins ou de connaissances…
Mais la conversation sur l’art, quittant le ton policé de circonstance, prit une tournure plus véhémente qui attira mon attention.
— Enfin c’est insensé ! s’énervait inexplicablement mon père, cette façon qu’ont les gens qui grenouillent dans l’art contemporain de dire : « Il faut vivre avec son temps, prendre le risque d’aller à la découverte des artistes, s’ouvrir à la nouveauté, sortir des sentiers battus », alors que l’art contemporain est le lieu de toutes les tartes à la crème !
— C’est-à-dire ? lui répondit Mathias visiblement responsable de cet accès de fureur.
— Eh bien, c’est quand même « fort de café » de se parer de vertu, d’audace intellectuelle et de courage pour faire comme tout le monde ! Car collectionner l’art contemporain est tout de même le moyen le plus sûr de faire savoir urbi et orbi qu’on a de l’argent. En plus, cela vous pose en homme de goût sans exiger aucune culture artistique, à peine un vernis, c’est dire. Ah ! ça, c’est plus facile que d’apprendre l’histoire de l’art… De toute façon, il y a très peu de gens en la matière, comme dans toutes les matières d’ailleurs, qui savent de quoi ils parlent. D’où l’air entendu et pédant des autres pour en parler, c’est-à-dire de quatre-vingt-quinze pour cent des gens qui ont simplement peur de trahir leur ignorance…
— Vous êtes injuste, se défendit Mathias. Pour ces collectionneurs, c’est souvent un engagement…
— Un engagement ! éructa mon père, que je n’avais jamais vu se départir de son calme à ce point, alors que le calendrier de l’art contemporain, avec ses foires, ses salons, ses vernissages, ses biennales et ses visites d’atelier leur procure une vie sociale et mondaine internationale qu’ils n’ont pas les moyens de s’assurer par eux-mêmes !
Imperturbable, Georgina poursuivait le récit de ses aventures.
— … Et puis un jour, j’ai l’impression d’avoir pris le dessus sur l’inconnu, comme si j’avais gagné du terrain sur la mer à coups de remblai. Je me lance, je donne un dîner, parce que je me sens suffisamment au fait des us et coutumes pour ne pas commettre d’impair. Par exemple, j’évite, en Chine, de m’habiller en blanc, d’inviter les gens au bistrot à quatre, chiffre de la mort, ou d’ouvrir les cadeaux qu’on m’offre pour ne pas faire perdre la face à mes amis.
— Mais alors, lui demanda Frédéric, explique-moi pourquoi tu ne restes pas dans la ville dans laquelle tu as fait tout ça pour te sentir bien ?