Les prétendants
Chapitre 9
Un moustique m’arracha à la torpeur dans laquelle j’avais sombré. Impossible de me rendormir. D’ailleurs, c’était l’heure du thé. Je sortis de ma chambre, et aperçus ma mère dans l’entrée, engagée dans un conciliabule avec Roland, le chauffeur. Ne voulant ni l’interrompre ni la déranger, je m’approchai, décidée à l’attendre pour descendre vers la loggia. Elle était de dos, et ne pouvait me voir, pas plus que lui, à demi masqué par la porte d’entrée. Mais je n’aurais sans doute pas tendu l’oreille s’ils n’avaient pas chuchoté.
— Mon petit Roland, je suis un peu bas en réserve…
— Bien, Madame, on fait comme d’habitude ?
— Oui…
Leur propos me semblèrent d’abord aussi anodins qu’incompréhensibles, et je les aurais oubliés tout à fait si je n’avais pas vu ma mère fourrer des billets de banque dans la main du chauffeur. Il y avait quelque chose qui clochait. Ce geste était trop familier pour quelqu’un qui tenait à ce que les pourboires du personnel soient remis dans des enveloppes. Je reculai jusqu’à un pilier derrière lequel je me rencognai, figée par la stupéfaction, tandis qu’elle rejoignait ses invités. Puis, sachant que mon père nageait à cette heure-là avec Georgina, je m’enfermai dans leur chambre pour récapituler les indices en ma possession : le « mon petit Roland » trop complice, l’énigmatique « un peu bas en réserve », le « comme d’habitude » du chauffeur… Sans parler des billets…
De quel vice caché pouvait-il bien s’agir ? Pas sexuel, en tout cas, car il n’y avait rien d’équivoque entre ma mère et son chauffeur. L’alcool ? Il coulait à flots dans la maison, et elle n’aurait pas eu besoin de Roland pour y pourvoir. Alors autant m’avouer la conclusion à laquelle j’étais déjà parvenue. Car, si j’avais eu tort d’y songer le matin même pour expliquer la virée de Lou et de Mathias à Juan-les-Pins, elle cadrait trop bien avec ses saignements d’avant le déjeuner pour me laisser le moindre doute : ma mère était toxicomane.
C’était si énorme, si difficile à imaginer, que je tentai de me la représenter avec un dealer dans un quartier mal famé… Mais non, puisque Roland s’en chargeait. Je n’avais décidément que des idées reçues sur le problème ! La drogue n’était pas l’apanage des rock stars, des hippies ou des branchés d’aujourd’hui. Ma grand-mère ne me confiait-elle pas que ses copines d’avant-guerre « s’arrangeaient » avec les concierges d’hôtel, en disant des énormités du genre : « Il n’y a pas idée de partir pour Saint-Moritz sans sa morphine ! » ? Et puis, il y avait eu Baudelaire, Malraux et les autres… Oui, mais ma mère ! Bien sûr, elle prenait déjà du Temesta pour se calmer, du Rohypnol pour dormir et aussi du Mogadon. Mais de là à se mettre à la cocaïne…
Comment ne m’en étais-je pas aperçue ? Bien sûr, personne ne lui demandait d’être efficace, ou même lucide, puisqu’elle ne travaillait pas. Et cela rendait l’état dans lequel elle se trouvait d’autant plus difficile à déceler. Mais cela n’excusait rien. La preuve ? Je n’avais prêté aucune attention à ses sautes d’humeur, de plus en plus fréquentes. Quelle indifférence ! Mais aussi, pourquoi me serais-je inquiétée ? Riche, belle encore, aimée de mon père, ma mère avait la vie facile. Comme si cela suffisait à lui donner un sens ! Surtout, si elle avait le sentiment de n’être bonne qu’à faire la conversation, et se préoccuper des places à table, me dis-je en fouillant le tiroir de sa coiffeuse, où je ne tardai pas à trouver une tabatière en cristal, qui contenait un fond de poudre blanche : « Je suis un peu bas en réserve… »
— Oh ! mon Dieu, soupirai-je.
Que faire ? Je n’en avais pas la moindre idée, et j’étais trop abasourdie pour réfléchir. Pourtant, je ne pus m’empêcher de repenser à la mésaventure qui m’était arrivée quelques années auparavant. Jeune psychanalyste, j’avais abordé la femme de ménage que je venais d’engager sur son alcoolisme, qui m’était apparu avec la baisse du niveau dans mes bouteilles. Je m’étais montrée délicate, bienveillante. Et elle en avait été si touchée qu’à ma grande surprise, elle avait renoncé à boire. Aussi étais-je assez contente de l’aide que je lui avais apportée quand elle décompensa une schizophrénie jusqu’alors anesthésiée par l’alcool. Et cela m’avait enseigné une fois pour toutes les limites de la parole thérapeutique.
Or ma mère aussi devait avoir trouvé une forme d’équilibre, entre tranquillisants et cocaïne. Et, malgré l’effroi causé par ses saignements, rien ne disait qu’elle avait envie de s’arrêter. Pourquoi ne pas lui souffler le nom d’un psychiatre ? Car je ne me voyais pas lui en toucher un mot, de but en blanc. D’autant qu’elle n’était sans doute pas disposée à en parler avec moi, ou un autre membre de la famille. A moins qu’il ne s’agisse d’un secret de Polichinelle, que j’étais la dernière à découvrir ? Car, malgré mes illusions de perspicacité en matière psychologique, j’étais sans doute, comme tous les enfants, particulièrement mal placée pour percer à jour mes parents. Mon père était-il au courant ? Je me promis de le sonder dès que possible.