Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 7 sur 55

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Les prétendants

Vendredi, 7 heures

 

— Tu peux m’expliquer pourquoi ce garçon fait venir sa voiture et son chauffeur de Paris alors qu’il arrive par avion cet après-midi à l’aéroport de Nice ? me demanda ma mère, résolue dès 7 heures du matin à ne pas se laisser impressionner par le prestige de nos invités, tant l’agaçait par principe toute réussite qui n’était pas celle de mon père ou de ses amis.

— Quoi ? lui répondis-je.

— Sa secrétaire a téléphoné hier, figure-toi, pour demander si l’on pouvait loger son chauffeur. Il ne peut pas louer une voiture comme tout le monde ? C’est inimaginable ! Et tellement mal élevé !

— Je dois dire que c’est franchement curieux, et assez gonflé. Mais tu as de quoi le loger ou non ?

— Oui, une des deux petites chambres au-dessus du garage. Un coup de chance.

Arrivée la veille au soir, j’avais envie de faire un tour de la maison, d’en reprendre possession comme tous les ans au début de l’été. Etait-ce l’ampleur, l’harmonie de ses proportions, la simplicité de son architecture, ses couleurs fauves de villa italienne ? Ses détails, des appliques en albâtre à l’ogive des ouvertures, en passant par les boudoirs tapissés de miroirs et de chêne cérusé ? Ou encore la pelouse parsemée de pins parasols en pente douce vers la mer ? Il me semblait que je me déployais à l’Agapanthe comme ces fleurs en papier japonaises qui se déplient et gonflent dans l’eau.

Je descendis jusqu’à la plage. Creusée dans la roche et suspendue tel un promontoire au-dessus de l’eau, elle était nichée au centre d’une baie évasée vers l’horizon qui semblait tenir la mer entre ses bras. Il était si tôt que l’eau était lisse comme une nappe d’huile. Je jetai un coup d’œil à gauche, vers la maison dans laquelle j’avais vu se tourner un James Bond et qui changeait constamment de propriétaire. Le drapeau hissé au bord de la mer était russe cette fois. Un mafieux sans doute. C’est ma mère qui doit être contente, me dis-je perfidement en me forçant à me tenir debout à l’extrémité du plongeoir malgré mon vertige. J’hésitai à me baigner en risquant un pied dans l’eau en bas de l’échelle, mais elle me parut trop pâle et trop froide sous le soleil du petit matin.

Je respirai l’odeur de curry qui s’échappait des plantes entre les rochers, celle de varech qui stagnait dans la grotte aménagée en cabine de douche ainsi que l’enivrante moiteur de la caverne aménagée en bar. Puis je flânai le long du sentier au bord de la mer jusqu’à l’autre plage de la maison, un triangle de pierre au ras de l’eau, réservée au personnel. Aussi par une réjouissante ironie du sort, nos domestiques étaient-ils voisins de l’un des hommes les plus riches du monde, un prince saoudien qui avait acheté plusieurs maisons de la baie à droite de la nôtre. Je me surpris à presser le pas en longeant sa plage, tant me rendait nerveuse son service de sécurité composé de gardes armés postés tous les trente mètres qui braquèrent aussitôt leurs regards sur moi. Et je regrettai les cigarettes que je m’autorisais encore de temps en temps en remontant jusqu’à la maison où j’arrivai, essoufflée.

— Alors, ça y est, tu as fait ton tour de piste ? Demande ton plateau et viens t’installer avec nous, m’ordonna Frédéric.

Dans l’office, un maître d’hôtel s’affairait déjà en tablier et en bras de chemise à confectionner les jus d’abricot et de framboise du petit déjeuner, les pyramides de sandwichs au concombre servis à l’heure du thé, et à raper les zestes de citron vert indispensables aux Cosmopolitan du soir.

— Madame Laure !

— Marcel ! comment ça va ? Votre hanche, ça va mieux ? Et les enfants ?

Marcel venait de Mont-de-Marsan. Marié, arthritique, il avait deux filles, dont l’une faisait un début de carrière prometteuse dans la banque. C’est tout ce que j’aurais pu dire de lui. Car il appartenait, comme les autres membres du personnel, à une armée de l’ombre dont nous savions peu de choses.

Nombreux, et omniprésents, ils œuvraient en effet si discrètement, invisibles et silencieux, que la façon dont ils remplissaient leurs tâches demeurait pour nous un mystère. Ainsi par quel miracle nos chambres étaient-elles faites ? Et comment le salon, que nous quittions tard dans la nuit, se retrouvait-il impeccable dès 7 heures le lendemain ? Sans parler des serviettes de bain laissées au bord de la mer ou autour de la piscine que nous trouvions pliées dans des panières ou dans la grotte de la plage !

Le personnel oscillait sans cesse entre travail et discrétion, préférant parfois renoncer à ses tâches, plutôt que de se faire remarquer. Et leur chorégraphie, d’un raffinement imperceptible comme les ourlets lestés de plomb de nos grand-mères, produisait un effet proche de la perfection. La maison, telle une bulle de plaisirs affranchie de toute contingence matérielle, incitait à la rêverie sinon au bonheur. Une sorte de ventre maternel dont il nous fallait sortir pour constater que personne ne vivait plus ainsi, ne vivait plus comme nous.

 

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