Les prétendants
Samedi, 19 heures
Je trouvai ma mère dans la loggia en train de prendre le thé avec Laszlo, Gay, Frédéric et les Démazure. De bonne humeur ? Surexcitée ? Je m’appliquai à la regarder avec naturel tout en étrennant à son égard une suspicion dont je sentais que j’aurais du mal à me départir.
— Mais où est donc Odon ? Il ne manque plus que lui pour que la petite bande soit au complet ! lançai-je avec un entrain destiné à me donner une contenance.
— … Pas encore rentré de Vallauris… Figure-toi que j’ai confié une mission à Charles. Il ne savait pas quoi faire… Et comme il ne lui vient pas à l’esprit d’ouvrir un livre… Il fallait bien l’occuper…
— Tu connais ta mère, intervint Laszlo. N’écoutant que son bon cœur, elle a eu l’idée de génie de lui demander comme un service d’organiser la cave. Alors ne t’étonne pas si tu le vois en remonter, triomphant, car il vient de temps en temps nous informer de l’avancement de ses travaux.
— Il est phénoménal ! confirma Frédéric. D’ailleurs, après la cave, tu devrais l’aiguiller sur la bibliothèque pour qu’il classe tes livres par ordre alphabétique…
Je me sentis tout à coup seule, très seule. Quoi d’étonnant à cela puisque je n’avais pas parlé à Marie du week-end ? Et comme cela ne risquait pas de s’arranger avant le départ de Béno, je décidai de descendre à la plage pour essayer d’y croiser mon père.
— Ah ! tu tombes à pic, dit-il en sortant de la mer. Figure-toi que Georgina est remontée. Tu ne l’as pas croisée ? Elle ne va pas bien et je m’inquiète pour elle. Tu vas me dire ce que tu en penses.
— Mais…
— C’est ton métier, non ?
— Oui, vas-y…
— Ecoute, je ne suis même pas sûr d’avoir tout saisi. Elle a commencé par me raconter qu’elle avait été frappée il y a quelques mois par la vision de deux jeunes hommes qui se promenaient dans la rue comme si le monde leur appartenait. Elle avait envié leurs façons de conquérants, leur chance d’être des hommes. Et elle s’était demandé pour la première fois ce jour-là comment elle aurait vécu si elle avait été un homme. Bizarre, non ? Toujours est-il que cela avait ouvert une brèche dans sa tranquillité. Car contrairement à la plupart des gens, elle n’avait jusque-là jamais eu de tourments existentiels. Mais elle s’était rattrapée depuis, car elle s’était posée toutes sortes de questions pour dresser le bilan de sa vie.
« Ses conclusions ? Le temps avait passé vite, trop vite. Plus jeune, elle avait pensé que la vie lui en réserverait davantage, qu’elle aurait plus d’occasions de bonheur et, qu’après avoir tiré un ou deux mauvais numéros, il lui resterait au moins les numéros complémentaires, comme au Loto. Mais non, après un mari de beaucoup son aîné, quelques liaisons et tout juste le temps de souffler, il lui semblait qu’il était trop tard pour se renouveler. Elle devait reconnaître qu’elle n’avait jamais eu le sens de l’urgence. Le temps lui semblait élastique, à passer tantôt vite et tantôt lentement, comme les jours de pluie à la campagne. Et plutôt que de mesurer sa course inexorable, elle s’était employée à le freiner à coups de routine et de monotonie en se ménageant comme une vieille machine pour qu’il lui fasse plus d’usage. Sans doute avait-elle même pensé qu’elle ne mourrait pas si elle faisait les choses correctement. Comme si les coups du sort n’étaient réservés qu’aux inconséquents ! Mais elle avait compris trop tard qu’elle avait fait fausse route. Et là, elle s’est arrêtée, au bord des larmes, et elle est remontée. Qu’est-ce que tu en penses ?
— J’en pense qu’elle a peur de vieillir, de mourir aussi.
— Et… ?
— Et je la comprends.
— Mais elle m’a paru exaltée, dépressive. Pour tout dire, elle m’a fait un peu peur.
— Oui, parce que tu ne savais pas quoi faire. Mais ce qu’elle t’a raconté n’a rien d’inquiétant. Elle est triste, c’est tout, mais c’est la preuve qu’elle est en vie.
— Tu veux que je te dise ? Heureusement que ta mère n’est pas comme ça !
— Tu crois ? Je n’en suis pas si sûre…
— Mais non, sous des dehors fragiles, c’est un roc ! D’ailleurs j’ai toujours préféré les femmes comme Flokie à celles qui ont l’air de tough cookies, alors qu’elles sont en verre filé, comme Georgina. Car j’ai besoin de m’appuyer sur quelqu’un de solide, moi.
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