Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 4 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 4

La maison

 

L’Agapanthe n’a rien de tapageur. Aucune colonnade, pas de

balustrade sur la mer. C’est une villa méditerranéenne construite autour

d’une véranda, tel un monastère autour de son cloître. Le contraire

d’une maison avec une vue. Comme si la mer avait décidé de se tourner

en courtisane avertie pour s’y laisser deviner, entrevoir par touches

miroitantes à travers l’ombre de ses plantes grasses et de ses sous-bois

au lieu de s’exhiber sous ses fenêtres, telle une fille facile, comme elle

le fait devant les autres villas de la Riviera.

Au lieu de cela, le jardin offert à tous les regards de la maison invite

à la rêverie en produisant un effet graphique, stylisé d’estampe. Sa

pelouse déroule son tapis vert sous le baldaquin de ses pins parasols,

dont les silhouettes longues, obliques comme des traits de fusain,

conjuguent les nuances cendrées de leurs écorces. Tandis qu’un triangle

de mer se détache de l’ouverture de la haie au bout de la pelouse, tel un

point de fuite vers l’horizon.

La nature y est domptée à force de soins constants. Le gazon garde

l’empreinte de nos pas comme la pression d’un doigt sur du velours de

soie. Et les troncs, les branches des pins exigent d’être retenus par des

câbles pour ne pas ployer ou tomber les uns sur les autres. Ainsi

domestiqué, le jardin a de faux airs d’antichambre où l’on aperçoit

parfois un barbon se hâter à la suite d’une pulpeuse créature ou un

couple se faire une scène de ménage.

Pourtant, réconciliant l’intérieur et l’extérieur, il relie la maison à la

mer. Et ce glissement progressif vers la nature est illustré par un

agencement rigoureux des espèces. Les oliviers, presque urbains sur la

terrasse devant la maison où ils sont enchâssés entre les dalles de pierre,

tels des platanes dans un préau d’école, se font plus sauvages un cran

plus bas parmi les brassées de lavande du terre-plein suspendu à mi-

hauteur de l’escalier menant à la pinède. Puis les cyprès et les lauriers-

roses se contentent d’un rôle de faire-valoir au pied de l’escalier. Tandis

que les haies, prenant le relais, assurent le passage du végétal au

minéral en encadrant la pelouse jusqu’à la garrigue qui s’échappe des

rochers de la plage.

L’Agapanthe est un théâtre à l’italienne : la pelouse en est la scène,

les chambres sont les loges, et la terrasse, c’est la corbeille d’orchestre

desservie de part et d’autre par deux escaliers identiques.

Il est vrai que la maison a la particularité d’être symétrique en toutes

choses. Des toilettes d’invités aux cabines de douche, tout a été conçu

en double, et souvent réparti entre hommes et femmes. Ce qui n’est pas

le cas de ces escaliers qui font double emploi. Pourquoi utilisons-nous

toujours celui de droite ?

Peut-être y a-t-il dans chaque maison un circuit tacite emprunté par

ses habitants qui résiste à toute logique, et même aux aménagements ?

A l’Agapanthe, c’est l’escalier de droite qui nous attire comme s’il était

marqué d’une trace invisible et impérieuse qui nous fait renoncer à

l’autre escalier malgré la construction récente d’une piscine de ce côté

de la maison.

 

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