Les prétendants
Chapitre 4
La maison
L’Agapanthe n’a rien de tapageur. Aucune colonnade, pas de
balustrade sur la mer. C’est une villa méditerranéenne construite autour
d’une véranda, tel un monastère autour de son cloître. Le contraire
d’une maison avec une vue. Comme si la mer avait décidé de se tourner
en courtisane avertie pour s’y laisser deviner, entrevoir par touches
miroitantes à travers l’ombre de ses plantes grasses et de ses sous-bois
au lieu de s’exhiber sous ses fenêtres, telle une fille facile, comme elle
le fait devant les autres villas de la Riviera.
Au lieu de cela, le jardin offert à tous les regards de la maison invite
à la rêverie en produisant un effet graphique, stylisé d’estampe. Sa
pelouse déroule son tapis vert sous le baldaquin de ses pins parasols,
dont les silhouettes longues, obliques comme des traits de fusain,
conjuguent les nuances cendrées de leurs écorces. Tandis qu’un triangle
de mer se détache de l’ouverture de la haie au bout de la pelouse, tel un
point de fuite vers l’horizon.
La nature y est domptée à force de soins constants. Le gazon garde
l’empreinte de nos pas comme la pression d’un doigt sur du velours de
soie. Et les troncs, les branches des pins exigent d’être retenus par des
câbles pour ne pas ployer ou tomber les uns sur les autres. Ainsi
domestiqué, le jardin a de faux airs d’antichambre où l’on aperçoit
parfois un barbon se hâter à la suite d’une pulpeuse créature ou un
couple se faire une scène de ménage.
Pourtant, réconciliant l’intérieur et l’extérieur, il relie la maison à la
mer. Et ce glissement progressif vers la nature est illustré par un
agencement rigoureux des espèces. Les oliviers, presque urbains sur la
terrasse devant la maison où ils sont enchâssés entre les dalles de pierre,
tels des platanes dans un préau d’école, se font plus sauvages un cran
plus bas parmi les brassées de lavande du terre-plein suspendu à mi-
hauteur de l’escalier menant à la pinède. Puis les cyprès et les lauriers-
roses se contentent d’un rôle de faire-valoir au pied de l’escalier. Tandis
que les haies, prenant le relais, assurent le passage du végétal au
minéral en encadrant la pelouse jusqu’à la garrigue qui s’échappe des
rochers de la plage.
L’Agapanthe est un théâtre à l’italienne : la pelouse en est la scène,
les chambres sont les loges, et la terrasse, c’est la corbeille d’orchestre
desservie de part et d’autre par deux escaliers identiques.
Il est vrai que la maison a la particularité d’être symétrique en toutes
choses. Des toilettes d’invités aux cabines de douche, tout a été conçu
en double, et souvent réparti entre hommes et femmes. Ce qui n’est pas
le cas de ces escaliers qui font double emploi. Pourquoi utilisons-nous
toujours celui de droite ?
Peut-être y a-t-il dans chaque maison un circuit tacite emprunté par
ses habitants qui résiste à toute logique, et même aux aménagements ?
A l’Agapanthe, c’est l’escalier de droite qui nous attire comme s’il était
marqué d’une trace invisible et impérieuse qui nous fait renoncer à
l’autre escalier malgré la construction récente d’une piscine de ce côté
de la maison.
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