Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 41 sur 55

Pages du PDF

Les prétendants

Chapitre 2

Le vendredi, une sorte de tension industrieuse s’échappait de la maison à la manière d’un bourdonnement de ruche. C’était le jour des fleurs. Et si notre maître d’hôtel n’avait pas été coincé dans une maison de repos, il aurait été tout à son affaire. Roberto, fleuriste de formation, revenait en effet du marché avec une camionnette remplie de fleurs de tailles, d’odeurs différentes suivant les pièces de la maison. Car il avait l’habitude de choisir des dahlias, des chardons, de la lavande, du cosmos ou des amaranthes pour la loggia ; des branches d’églantier, de mûre ou d’angélique pour l’entrée ; et de sélectionner des pois de senteur, des roses anciennes mélangées à de l’alchémille, des boules de neige ou des astrantias pour les centres de table. Quant aux bouquets des chambres, c’étaient plutôt des hortensias, des dahlias, des pavots ou des phalaenopsis. A peine avait-il déchargé la camionnette qu’il s’enfermait à côté de l’office, dans une pièce pourvue d’éviers en cuivre où il composait les bouquets pendant une bonne partie de la matinée avant de les répartir à travers la maison.

Mais le vendredi était aussi la journée des chassés-croisés entre invités sur le départ et nouveaux arrivants. En l’occurrence ce jour-là, les Démazure, en partance vers l’Italie, croisaient les Girault, habitués de la fin juillet. Bien élevés sans être pédants ou mondains, les Girault étaient considérés comme des invités de rêve par leurs amis qui les conviaient aux quatre coins de France tout au long de l’été. Jean-Claude était qualifié d’« exquis ». Un terme vague mais délicat, censé regrouper ses qualités. D’abord soigné, élégant, d’un chic anglais sans ostentation, il présentait bien. Et puis il restait judicieusement modeste et discret sur sa réussite dans les tissus d’ameublement. Enfin, fair play à la chasse, au tennis, au golf, comme aux cartes, il plaisait aux hommes autant qu’aux femmes, qu’il séduisait à coups de compliments enjôleurs. D’Astrid, en revanche, on disait qu’elle était brave, façon de glisser qu’elle était un peu province et tout à fait maladroite, capable de me dire par exemple : « Tu vois, Laure, toi et moi, on est pareilles : moches étant jeunes, on s’améliore en vieillissant. »

Mais elle aimait rendre service, avait le sens pratique, des adresses de magasins d’abat-jour et de l’influence dans les écoles les plus courues de la capitale. Et aucun de nous ne songeait à lui tenir rigueur de ses travers, tant la bienveillance avec laquelle nous la traitions nous faisait chaud au cœur.