Les prétendants
Déjeuner du dimanche 23 juillet
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Salade de tomates mozzarella
Miniquiches, minipizzas
Caviar d’aubergines
Gambas et sardines grillées
Polenta
Salade d’épinards
Figues à la crème
Nous sommes arrivées, affamées, devant le buffet du déjeuner. Aussi, lorsque ma mère nous susurra comme d’habitude : « Attendez que les invités soient servis… », Marie et moi avons-nous terminé sa phrase ensemble sans nous concerter :
— « … j’ai peur qu’il n’y ait pas assez ! » Eh bien ! tant pis, parce qu’on meurt de faim !
S’ensuivit un fou rire qui me bouleversa. Etait-ce le soulagement que j’éprouvais à voir ma sœur rire à nouveau, ou le bonheur que me procurait notre complicité ? J’essuyai discrètement les larmes qui me vinrent aux yeux tandis que ma mère assignait à Marie la responsabilité d’une table, et m’envoyait à celle de mon père, trop enthousiaste de me voir le rejoindre pour que cela soit bon signe. Et je ne tardais pas à en comprendre la raison, à côté d’un banquier suisse qui me prit à partie sur la Belgique et la mésentente entre Wallons et Flamands :
— Je me demande pourquoi personne ne s’intéresse à la Suisse comme modèle de démocratie. Nous sommes pourtant très bons pour fédérer des gens qui n’ont rien en commun…
Quant à mon autre voisin, il ne valait guère mieux :
— Ecoutez ça, c’est à mourir de rire ! me dit-il en me bourrant de coups de coude avant de se lancer dans le récit détaillé de toutes les blagues de potache auxquelles il s’était livré dans sa vie.
Depuis son coup de fil, au traiteur d’un cocktail où il était invité, pour remplacer la commande de petits-fours de son hôtesse par un ordre d’achat de choucroute pour cent cinquante, jusqu’à l’envoi de cartons d’invitation à une soirée dansante, au nom de ses malheureux voisins de palier qui ne se doutaient de rien, en passant par le filet de morve en plastique, acheté dans un magasin de farces et attrapes, qu’il se collait dans le nez, dès qu’il déjeunait seul au restaurant, pour embarrasser ses voisins.
Bref, j’étais consternée. Et je tentai de me joindre à la conversation de mon père qui s’exclamait :
— Pouvez-vous m’expliquer à quoi rime la manie des gens d’aujourd’hui de se promener constamment avec une bouteille d’eau ? C’est très nouveau, vous savez ? On dirait qu’ils ont, à l’air libre, une autonomie limitée comme les poissons…
C’était le genre de commentaires qui m’amusait. Mais l’originalité de mon père semblait échapper à notre tablée. Des perles aux cochons, me dis-je, tandis que sa voisine tentait de réorienter la conversation sur un terrain plus familier :
— Quel est votre peintre préféré ? lui demanda-t-elle.
— Qu’est-ce que vous voulez dire par « mon peintre préféré » ? Cela dépend… De quel siècle et de quel pays voulez-vous parler ?
Je réprimai un sourire de fierté. Mon père ne jouait pas dans la même cour que sa voisine, une dame en débardeur, couvrant à peine d’énormes seins veinés, étalés sur son gros ventre comme des gourdes en peau de chèvre. Elle ne semblait pas mesurer le degré de connaissance qu’impliquait une réponse pareille. Comment, dans ces conditions, aurait-elle pu comprendre, qu’au-delà de sa culture, mon père était surtout civilisé ? Car il n’y avait aucune chance pour qu’elle le perçoive, et qu’elle remarque l’élégance avec laquelle il se refusait à faire étalage de quoi que ce soit, sauf incidemment comme lorsqu’il disait :
— Oui, c’est joli, n’est-ce pas, c’est un vase qui a appartenu à Marie-Antoinette. C’était une paire, mais l’autre est au Petit Trianon…
Bref, il n’y avait rien à tirer de la bande d’ahuris qui nous tenait lieu de voisins et dont je me demandais qui nous les avait amenés. Aussi décidai-je d’arrêter les frais et de faire plaisir à mon père :
— Tiens, papa, j’ai vu un documentaire l’autre soir sur les ours…
— Ah ! j’adore les ours ! Tu sais qu’ils ne souffrent d’aucune déperdition en muscles ou en protéines pendant l’hiver, car leur réserve de graisse recycle les déchets en énergie. Alors, percer le secret de leur hibernation pourrait avoir des applications phénoménales, comme d’allonger la durée de vie des organes pour les greffes, en les mettant en état d’hibernation clinique, ou d’accélérer la guérison des blessures de sportifs. Tu imagines !
— On se parle tout à l’heure ? me dit Marie avant son départ pour l’aéroport.
— Bien sûr, mais ça va aller ?
— Oui, ne t’inquiète pas. Tu sais, je suis d’accord avec toi : je l’ai échappé belle avec Béno, c’est le genre de type qu’il faut fuir à tout prix, même s’il est plutôt flatteur d’avoir couché avec lui. Mais j’ai réfléchi et je me demande surtout à quoi rime notre plan foireux pour trouver un mari. De toute façon, je considère qu’en la matière, j’ai déjà donné. Chacun son tour. Alors c’est toi qui t’y colles le week-end prochain, on est bien d’accord ?
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