Les prétendants
Vendredi, 12 h 30
Jusqu’au jour de mon anniversaire. Je soufflais mes bougies quand il me tendit le téléphone, l’œil malicieux :
— Un appel pour toi.
— C’est qui ?
— Un certain Daniel Auteuil, je n’ai pas bien compris, me dit-il comme si de rien n’était, alors qu’il avait tanné le comédien pour qu’il m’appelle et m’invite à prendre un café.
Vendredi, 12 h 30
Ma mère faisait une drôle de tête vers midi et demi, à notre retour de Juan-les-Pins.
— Qu’y a-t-il, Flokie ? lui dit Frédéric.
— C’est Roberto, il est tombé. J’ai peur qu’il ne se soit cassé le col du fémur. Roland et Pauline viennent de partir avec lui en ambulance.
— Oh merde, le pauvre ! Tu veux que je fasse quelque chose ? lui demandai-je.
— Oui, si tu pouvais me trouver un maître d’hôtel, ça m’arrangerait, parce qu’avec la maison pleine et l’arrivée de tous tes amis…
— Je m’en occupe, m’empressai-je de lui répondre pour ne pas relever, ni réagir à son sous-entendu, en me disant qu’à ce rythme-là mes invités, qui lui restaient décidément sur l’estomac, n’allaient pas tarder à passer pour responsables de la chute de Roberto.
— Et pour Roberto ? Tu veux que…
— Je m’en occupe, me coupa-t-elle.
Et en la matière, je lui faisais tout à fait confiance. Elle était formidable dans les moments difficiles. J’étais sûre qu’elle rassurerait Roberto, qu’elle réglerait ses dépenses et le ferait suivre par les meilleurs spécialistes, quitte à le faire changer d’hôpital.
Je réfléchis à la marche à suivre. Impossible de faire revenir de ses vacances un de nos employés de maison, puisqu’ils avaient déjà tous été réquisitionnés pour la saison à l’Agapanthe. Affluant des différents endroits où mes parents possédaient une résidence, ces femmes de chambres, maîtres d’hôtel et cuisiniers, qui travaillaient souvent pour mes parents depuis dix ou vingt ans, semblaient heureux de s’y retrouver. Au point que, déjà à la retraite, certains reprenaient du service pour l’occasion, histoire de doper leurs économies et de rester dans le coup.
Il ne me restait plus, à la veille de ce long week-end, qu’à trouver une agence de placement ouverte. Je ne me faisais aucune illusion. Dénicher une merveille comme Roberto tiendrait du miracle. Au service de mes parents depuis vingt-huit ans, il était exceptionnel de gentillesse, de professionnalisme et de raffinement. Mais il n’allait pas être facile de recruter un maître d’hôtel qui partage notre conception du métier de gens de maison.
Car le personnel, dont le savoir-faire exigeait à nos yeux un apprentissage et des années d’expérience, devait assurer son service dans les règles de l’art sans attendre de nous la moindre consigne. Il ne nous était, en effet, jamais venu à l’idée de conseiller un de nos employés dans ses tâches. Et pourquoi l’aurions-nous fait, puisque nous nous savions incapables de repasser un tuyauté ou de préparer un soufflé Mornay ? Le nouveau venu avait intérêt à être à la hauteur, car notre habitude d’un service irréprochable nous habilitait, en revanche, à juger de son professionnalisme.
Il lui faudrait aussi comprendre à quel point nous étions protocolaires. Loin de la démagogie, qui aurait consisté à afficher à l’égard du personnel notre éventuelle affection ou une sympathie généralisée, nous ne leur témoignions aucune familiarité. C’était notre manière de leur montrer du respect, et de les assurer que nous appréciions leurs compétences. Attentifs à la forme, nous donnions du « chef » à notre cuisinier. Et nous ne nous serions jamais permis de déranger le personnel, lors des repas ou pendant leurs heures de repos, en entrant dans leur salon ou leur salle à manger, ni de nous mêler de leurs affaires de cœur, de famille, de rivalité ou d’argent. Bref, nous leur fichions la paix. Et cette distance nous semblait salutaire pour rendre durables nos rapports. Familiarity breeds contempt, comme le disent les Anglais. Aussi restions-nous chacun à notre place. Nous, en tenant notre rôle de patron, en donnant des ordres poliment, sans affect, c’est-à-dire sans chercher à séduire nos employés. Eux, en s’abritant derrière la tradition qui exigeait qu’ils s’adressent à nous à la troisième personne, « Madame veut-elle que », sans se mettre en avant ni avancer à découvert. Derrière cette façade, ils étaient libres de penser ce qu’ils voulaient, et même de ne pas nous aimer.
A défaut d’affection, notre personnel avait notre estime. Il méritait donc des égards, de bonnes conditions de travail. L’Agapanthe était une « bonne maison » pour eux aussi. La buanderie, la cuisine et l’office jouissaient de l’air conditionné. Ils avaient un bon salaire, un bon matériel, des machines de professionnels, des fours à vapeur dernier cri, des pianos dignes des restaurants gastronomiques ainsi que des commis et des plongeuses en nombre. Ils avaient à leur disposition une plage privée, une salle à manger intérieure, une salle à manger extérieure, une table simple mais bonne, un salon de télévision, des chambres convenables avec des salles de bains et des voitures à disposition pour sortir le soir. Et, à en juger par les décibels et les éclats de rire qui s’échappaient de leur salle à manger à l’heure des repas, l’ambiance était bonne.
Mais notre conception du service n’était possible que dans une maison comme l’Agapanthe où nous pouvions coexister… Car le fossé entre nous était moins grand que le gouffre creusé entre le centre des villes et leur périphérie, les quartiers à problèmes et les beaux quartiers, les HLM et les immeubles haussmanniens, qui s’embourgeoisaient en faisant disparaître la répartition en fonction de la hiérarchie sociale entre les chambres de bonne et les étages nobles.
Toutefois, cette invisible barrière entre nous était infranchissable. Les membres du personnel, si proches et à nos yeux aussi pittoresques et contrastés que les invités de la maison, constituaient une tribu mystérieuse dont la proximité aiguisait ma curiosité. Je me demandais souvent comment ils vivaient, pensaient, telle une élève d’un pensionnat de jeunes filles qui s’intéresse au collège de garçons mitoyen. Plus jeune, j’avais même tenté quelques expéditions de nuit sur ces terres inconnues. Mais c’était avec la nette impression de transgresser un interdit que je me penchais sur leur carnet de menus, l’inventaire de leur matériel, ou les tableaux de recettes placardés sur les murs de la cuisine, et que je tentais d’écouter leurs conversations des chambres où l’on pouvait les entendre pendant leurs repas.
Eux, bien sûr, en savaient davantage sur nous. Car les maîtres d’hôtel étaient témoins de nos conversations, comme de nos manières à table. Et les femmes de chambre pouvaient en dire long rien qu’à la qualité de notre linge, la façon dont nos valises étaient faites, ou l’état dans lequel nous laissions nos chambres. Et ils nous jaugeaient d’après notre degré d’exigence et de politesse, la générosité de nos pourboires et notre comportement en général. Mais ils nous jugeaient aussi à l’aune d’un décolleté trop profond, d’une attitude arrogante, d’une tendance à l’alcoolisme ou d’opinions déraisonnables. Et il me semblait qu’ils étaient plutôt conservateurs, préférant les couples aux célibataires, les travailleurs aux oisifs, les modérés aux réformistes. Ils avaient sur les choses et les gens un point de vue moral. Et j’aurais parié qu’ils étaient heureux d’être au service d’une famille traditionnelle comme la nôtre plutôt qu’à celui d’un mafieux russe ou d’une star de cinéma.
Dénoncé en son temps au nom de la lutte des classes, ce carcan social entre domestiques et patrons renvoyait désormais à une certaine nostalgie du passé. N’ayant plus cours ailleurs, il n’avait plus vraiment à être mis en cause. D’autant plus qu’il n’avait été remplacé par rien de beaucoup plus équitable ou convaincant. Cette organisation était une bizarrerie, un anachronisme, une curiosité. Et c’est ce qui en faisait le prix.
Il n’y avait qu’à voir les domestiques de nos voisins nouveaux riches. Car si nous fréquentions peu les maisons de la baie qui appartenaient désormais à des Grecs, des Arabes ou des Russes, dont le souci de sécurité était tel qu’ils s’entouraient d’une armée de gardes du corps dotés de talkies-walkies et de mitraillettes, nous étions souvent conviés dans l’arrière-pays, du côté de Monte-Carlo, ou à Saint-Tropez. Certains, singeant l’aristocratie à l’abri de leurs villas palladiennes, affublaient leurs domestiques de gants blancs, d’uniformes chatoyants et même de livrées. Et se régalaient de voir leur personnel ainsi déguisé entrer au pas de charge par brigades entières dans une salle à manger où personne ne pouvait échapper à leur chorégraphie ostentatoire. Tandis que d’autres exhibaient en gage de fortune et de branchitude un personnel dont la jeunesse, la beauté et le look irréprochable complétaient l’effet produit par les meubles design et la ligne épurée de leurs maisons toutes en béton et en baies vitrées.
Qu’ils se veuillent branchés ou fastueux, nos voisins étaient également « ploucs » à nos yeux. Le qualificatif datait des années 30, comme l’Agapanthe. Dérivé de Plougastel, et désignant les bleds perdus et par extension leurs habitants, il avait été « ramassé » par le Dr Louis Ferdinand Destouches qui l’avait introduit en littérature juste avant-guerre. Et cette apocope pittoresque, malicieuse et ronde en bouche ne nous servait pas moins à stigmatiser de façon implacable tout ce qui n’était pas élégant à nos yeux. Comme la volonté de nos voisins d’afficher leur train de vie et leur statut, ce qui trahissait trop d’inquiétude sociale. Ils avaient beau être riches, hype, comme on le dit aujourd’hui, portés au pinacle dans la presse, mitraillés par les paparazzi ou courtisés par les galeristes et les patrons de boîtes de nuit, ils n’avaient aucune idée de la façon dont il nous paraissait naturel ou élégant de recevoir. Et ils étaient loin de nous bluffer en exhibant des employés qui interrompaient la conversation pour claironner des annonces alambiquées dignes des restaurants gastronomiques les plus prétentieux, lorsqu’ils ne nous toisaient pas, le temps de juger si nous étions dignes du pauvre service dont ils allaient nous gratifier.
Bref, les temps avaient changé. Les nouveaux riches, désormais incapables de reconnaître le métier de gens de maison auquel ils n’accordaient pas la moindre lettre de noblesse, engageaient désormais n’importe qui pour assurer leur service. Mannequins et gravures de mode faisaient office de serveuses ou de femmes de chambre, tandis que le métier de majordome se voyait confié à des figurants qui portaient bien l’uniforme ou les hauts-de- chausse.
Mais ces parvenus avaient bien le droit d’en mettre plein la vue à leurs invités plutôt que de se faire servir dans les règles de l’art. Et nous nous serions inclinés devant le sens de l’Histoire en nous sentant juste dépassés, tels des dinosaures, s’ils n’avaient eu pour trait commun de maltraiter leur personnel. A cela plein de raisons. Mais surtout leur mépris envers un personnel interchangeable, auquel ils accordaient néanmoins le pouvoir de leur standing. Aussi, l’étalage de leur puissance ne leur semblait complet que lorsqu’ils accablaient leurs salariés, dont le nombre, l’inexpérience ou la beauté finissait par leur peser. Et exigeant d’eux tout et n’importe quoi, ils se mettaient en scène dans le rôle de patrons à coups de condescendance, de caprices ou de mauvais traitements.