Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 15 sur 55

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Les prétendants

Samedi, 9 heures

Mais il est vrai que j’avais enfoui mes aspirations amoureuses dans l’amour absolu que je vouais à mon fils. Et j’étais si comblée par lui, si accaparée par le soin que je prenais de lui, si captivée par le fait de le nourrir, de l’entourer, de l’aimer, que mon désir avait disparu et que je ne voulais rencontrer personne. J’avais certes vécu quelques histoires, mais l’idée même d’amour romantique m’avait quittée, et m’apparaissait désormais illusoire, une vue de l’esprit de gens dépourvus d’enfant, de proches à chérir et à aimer. Bref, je n’étais pas disponible.

 

Samedi, 9 heures

 

Le lendemain matin, mon fils était triste au téléphone. Je lui manquais, il trouvait le temps long sans moi. Aussi, le cœur déchiré de ne pouvoir le prendre dans mes bras, lui murmurai-je des mots que je voulais apaisants, entrecoupés de silences destinés à mesurer leur effet sur son humeur. Puis je retins mon souffle en me mordant les lèvres pour ne pas l’interrompre tandis que son chagrin déferlait comme une vague, guettant le moment où je pourrais reprendre la main avant que ses sanglots ne s’emballent. Alors je me lançai d’une voix confiante dont j’augmentai peu à peu l’intensité comme le volume d’une radio. Puis je soufflai un soupçon de gaieté sur mes propos, avant d’afficher une fermeté bourrue qui devait progressivement l’amener à rire. Alors seulement, je parvins à respirer normalement en essuyant les larmes qui s’étaient retenues de couler jusque-là. Et j’échangeai avec lui quelques mots badins, que je savourai, avant de raccrocher, fourbue.

Puis je repris mes réflexes de maîtresse de maison. Et me chargeai du programme sportif de nos invités qui semblaient avoir besoin d’être distraits, comme les enfants d’un centre aéré. Un cours de tennis les tiendrait occupés jusqu’à 11 heures, puis un bateau viendrait les chercher sur la plage de la maison pour les emmener faire du ski nautique.

Relevée de l’obligation de séduire, Marie semblait plus détendue. Et je me dis qu’il ne nous avait pas fallu longtemps pour disqualifier Jean-Michel Destret. Mais je ne pouvais me désoler de quoi que ce soit qui nous permette de nous retrouver, ma sœur et moi. Car notre complicité valait tous les amants du monde. Et nous avions encore deux week-ends pour nous rattraper.

Marie avait invité Alain Gandouin pour le déjeuner. C’était un technocrate accompli, bardé des diplômes les plus prestigieux de la République, qu’il était convenu de qualifier de brillant. A la fois banquier d’affaires et influent dans la presse écrite, il faisait travailler une armée de nègres sur les sujets les plus conceptuels. Mais il était surtout devenu l’Eminence grise française, conseiller officieux et redouté des plus grands patrons et de nombreux hommes politiques dont il avait l’oreille. Et ce malgré les échecs retentissants dans plusieurs affaires qu’il avait eu à conduire. « Fais ce que je dis, pas ce que je fais », l’avaient surnommé ses détracteurs. La France était le seul pays au monde où la fascination pour le verbe conférait tant de crédit à ceux qui se proclamaient intellectuels et qui s’exprimaient de façon érudite et subtile, qu’ils étaient dispensés de tout, y compris de raisonner juste, sans cesser d’intervenir à tort et à travers dans le débat public dominé par les patrons pragmatiques aux Etats-Unis et les historiens d’art en Italie.

Marie le croisait sans arrêt dans les allées du pouvoir. Tandis que mon père, qui ne l’estimait pas beaucoup, le tenait à distance au moyen de rapports courtois. Je ne l’avais, quant à moi, jamais rencontré. Mais je le connaissais, grâce à un de mes patients travaillant sous ses ordres. Un cauchemar auquel il essayait de résister à l’aide de mes consultations, où il nous arrivait d’attraper quelques fous rires. La leçon d’Alain Gandouin sur le métier de conseiller nous avait, par exemple, fait pleurer de rire :

— Le secret consiste à dire au client ce qu’il veut entendre, avait-il expliqué à mon patient. Mais pour cela, il faut savoir écouter, regarder et parler en même temps pour observer l’impact de vos mots sur votre interlocuteur. Par exemple, vous dites : « Cher ami, votre société est trop petite pour survivre à vos concurrents de façon compétitive. Aussi vous trouvez-vous à un tournant stratégique. Il vous faut choisir. Soit vous en prenez acte et vous décidez, malgré les années d’efforts et d’énergie que vous avez consacrées à votre groupe, de vendre… » Là, tout en continuant à émettre des sons qui passent pour des mots, vous regardez attentivement votre interlocuteur, en scrutant le moindre tressaillement de son corps ou de son visage. Et si vous débusquez une légère crispation de la mâchoire, signe de contrariété, vous embrayez aussitôt : « Et c’est une solution que la plupart de mes confrères vous recommanderaient sans doute… » Là, vous ménagez un temps de silence, histoire de faire passer votre lenteur pour de la solennité et de la réflexion et vous reprenez : « C’est à mon sens une solution de facilité, je ne vous la conseille pas. Vous avez l’étoffe et les ambitions d’un grand, donnez-vous les moyens de l’envergure dont vous êtes capable. Et sachez que j’ai, d’ores et déjà, mis en place des équipes qui travaillent 24 heures sur 24 à étudier les acquisitions qui vous hisseraient au niveau des leaders du marché. » Mais si en revanche le client esquisse le début d’un sourire ou laisse transparaître l’ombre furtive d’un soulagement à l’évocation de la vente de son groupe, vous dites : « Et bien que la plupart de mes confrères, vous brossant dans le sens du poil, vous déconseilleraient de vendre, au nom des années d’efforts et d’énergie que vous avez consacrées à ce groupe, je dis, moi, que c’est au contraire la solution. Un choix courageux, je dirais même ambitieux… »

Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que ce courtisan de haut vol soit si populaire et que, n’ayant jamais eu d’idées d’affaires ni même d’idées en affaires, il soit mauvais et même parfois catastrophique, en avions-nous déduit. D’autant que les anecdotes concernant Gandouin étaient légion. Certaines me revenaient en mémoire. Notamment l’écho des couloirs de la société où l’on se délectait de ses veuleries, tel l’arrangement qu’il avait arraché à l’huissier obligé de le prévenir à chaque fois que le big boss se rendait aux cabinets, pour qu’il puisse l’y rencontrer « fortuitement ». Ou le jour où, se considérant prêt à parler l’anglais après des semaines de cours particuliers à raison de cinq heures par jour, il s’était enfin lancé avec un client américain :

— Yes, I understand you perfectly. You want to focus on the business, you want to focus on the contract.

Un propos raisonnable, au détail près de son accent, tellement catastrophique qu’il avait en réalité dit :

— Yes, I understand you perfectly. You want to fuck us on the business, you want to fuck us on the contract, créant ainsi un incident diplomatique difficile à surmonter.

Gandouin avait depuis lors renoncé à compter sur son broken English et s’entourait de jeunes gens bilingues qui riaient sous cape du franglais désopilant dont il usait avec le plus grand sérieux :

— It is true but, or not but, d’ailleurs.

Ou :

— No, I attende, I prefer attendre.

Impossible de partager ceci avec ma sœur, malgré mon envie de le faire. J’exerçais décidément un drôle de métier qui m’obligeait notamment à rester impassible dans une assemblée. J’y retrouvais pourtant souvent des patients que je faisais systématiquement semblant de ne pas connaître pour les laisser libres de réagir comme bon leur semblait. Tout en rencontrant des inconnus, dont je connaissais parfois la vie, le caractère ou les préférences sexuelles, que je tenais de leurs épouses, leurs enfants, leurs collaborateurs, leurs patrons, ou leurs concurrents.

 

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