Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 47 sur 55

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Les prétendants

Déjeuner du samedi 29 juillet

 

 

MENU

Brouillade d’œufs sur son lit de tomates concassées

Symphonie de légumes en demi-deuil

Farandole de salades

Soupe de melon

Carpaccio de saumon

Fromages

Sorbet abricot, mangue et fruit de la passion

 

MENU D’ALVIN

Kale au gomasio

Nouilles de sésame sans gluten

Tomates farcies

Côtes de blettes avec tranches de tofu grillé

Tourte au chou romanesco

Miroir aux fraises

Mais le menu n’était pas la seule chose qui avait changé à l’Agapanthe, constatai-je en repérant un ministre en exercice et un présentateur du JT de 20 heures parmi les invités du déjeuner.

— On aura tout vu ! murmurai-je à Marie, qui compatissait.

Ma mère essaya, néanmoins, d’éviter le journaliste. Mais celui-ci, décidé à la conquérir, allait vaincre ses résistances par la promesse de prononcer le mot « agapanthe » au journal télévisé, le soir même.

— Surtout qu’il y a toujours autant de « faiseurs » dans leur sillage, me répondit ma sœur.

C’est de la sorte que Marie et moi désignions les courtisans. Ils ne se gênaient pas, quand nous étions enfants, pour nous bousculer afin d’approcher les gens, à leurs yeux, importants. Rien d’étonnant à cela, puisque nous ne leur étions d’aucune utilité. Pourtant, il nous semblait curieux qu’ils ne mettent pas non plus les formes avec les conjoints et les collaborateurs de ceux qu’ils assiégeaient, invariablement relégués dans un coin de salon où nous jugions de notre devoir de leur tenir compagnie.

Leur œuvre de flatteurs ne consistait-il pas à les séduire aussi ? A moins de s’imaginer que les gens de pouvoir ne parlaient pas à leurs proches, et que leurs employés ne monteraient jamais en grade.

Mais nous avions fini par comprendre qu’ils se fichaient de faire mauvaise impression du moment qu’ils atteignaient leur but : être vus en compagnie du personnage en question, être en mesure de le saluer familièrement s’ils venaient à le croiser de nouveau, lui extorquer une faveur ou obtenir son numéro de téléphone. Ils savaient que leur qualité de courtisans constituait leur principal atout, en signalant l’importance de celui qu’ils flattaient, à la manière d’un motard escortant un cortège officiel. Mieux encore, leur expérience ajoutait à leur séduction. Parce qu’ils détenaient, alors, une parcelle du lustre, de l’éclat de tous ceux dont ils avaient été les faire-valoir, et dont le prestige valait parfois bien des lettres de noblesse. Aussi, n’avais-je jamais vu personne leur résister, pas même ceux qui avaient gardé à l’esprit leur mépris d’antan, trop heureux de voir leur réussite distinguée et reconnue pour ne pas vouloir oublier la grossièreté de leurs manières et de leurs tactiques.

Alvin me jugea cruelle lorsque je lui fis part de mon point de vue. J’étais judgmental, me dit-il. Et, dans sa bouche, ce n’était pas un compliment. En bon Américain respectueux du conformisme de l’heure, il confondait l’esprit critique, c’est-à-dire l’essence du jugement, avec l’esprit de critique. Aussi trouvait-il arrogant et déplacé d’exprimer la moindre opinion négative. Il me semblait, pourtant, que c’était précisément ce qu’il était en train de faire avec moi, et ce qu’il faisait depuis son arrivée, drapé dans une attitude oscillant entre blâme et réserve. Ce que je jugeais bien plus lâche, désagréable et suffisant que d’exprimer une opinion.

Toujours est-il que, silencieuse, la désapprobation d’Alvin laissait la place à toutes les conjectures. Aussi se logea-t-elle dans mon esprit, et ne le quitta plus. Je la ressentis lors du fou rire qui me gagna à table avec Marie, Nicolas et Vanessa, lorsque celle-ci recycla ses connaissances du Trivial Pursuit de l’avant-veille pour répondre à son voisin, un barbon qui lui demandait ce qu’elle « lisait de beau en ce moment » :

— Une biographie d’Eric Lerouge.

— Qui est-ce ?

— Celui qui a découvert le Groenland.

— Ce doit être passionnant. C’est publié chez qui ?

— Un éditeur confidentiel, les Editions Saint-Rémi à Reims.

Puis je pris note du regard interloqué de l’Américain, lorsque Astrid interrogea Frédéric :

— Perla de Cambray ? Elle fait quoi dans la vie, déjà ?

— Des bêtises ! Que veux-tu qu’elle fasse, avec un nom pareil ?

Enfin, bien qu’Alvin n’ait rien dit de désobligeant sur l’Agapanthe, j’eus soudain la certitude qu’il n’en pensait pas moins, et qu’il détestait ce lieu encombré de gens, de meubles et de tableaux, où l’on se mettait sur son trente et un pour des repas indigestes et guindés, au cours desquels on jacassait à qui mieux mieux.

Néanmoins, je me forçai à discuter avec lui, sans doute pour m’empêcher de constater que c’était en pure perte. D’autant que je m’ennuyais, lorsqu’il me confia le pourcentage de protéines de soja contenues dans ses tomates farcies, et que j’eus mauvaise conscience quand il m’expliqua que j’étais en train de manger de la viande, c’est-à-dire le cadavre d’un être élevé en batterie. Mais je l’écoutais avec tant d’application que j’observai, avec ses yeux, les visages familiers de la maison, et que je vis soudain ce qu’ils avaient de laid et d’effrayant : les lèvres des uns, sèches et collées aux dents, telles les babines retroussées d’animaux sauvages ; celles mouillées et baveuses, dévoilant leurs muqueuses obscènes ; ou celles, encore plus répugnantes, à la commissure desquelles s’accumulaient des secrétions blanchâtres. Bref, Alvin était un rabat-joie, au contact duquel l’Agapanthe, qui me semblait avoir la légèreté sophistiquée d’un champ de course de Dufy et la gaieté d’un collage de Matisse, m’apparaissait soudain comme un nu de Lucian Freud ou un cri de Munch, l’horreur !

Me revint alors en mémoire la répulsion que m’inspiraient, dans mon enfance, certains invités transpirant, les pommettes en feu, sous l’effet du vin rosé, à l’issue du déjeuner, tandis que je rêvais de m’ébrouer, de courir et de plonger dans l’eau au lieu de faire la sieste, comme me l’imposait Nannie pour ne pas troubler ma digestion. Etait-ce une façon de prendre ma revanche sur cette obligation du passé, ou le besoin de faire le point sur mes pitoyables démarches amoureuses ? Je m’éclipsai du déjeuner, à peine la dernière bouchée avalée, et piquai une tête dans la mer, où il me suffit de quelques brasses coulées pour conclure que toute cette histoire avec Alvin ne tenait pas debout. D’autant plus que Marie et moi n’étions même plus capables de retrouver notre complicité en le disqualifiant de concert.

Mais je n’eus pas le temps d’y réfléchir davantage. Car deux chiens de chasse, de taille moyenne, blancs au poil ras, costauds pour ne pas dire menaçants, venus de la propriété voisine, surgirent au pied du plongeoir, où j’avais laissé mes vêtements, avant de disparaître en direction du jardin. Paralysée par la surprise, je fus d’abord soulagée d’être dans l’eau, et non sur la plage, où je me serais trouvée nez à nez avec eux. Puis je m’avisai qu’ils risquaient de s’en prendre aux invités, encore présents dans la loggia. Heureusement que Marie, Nicolas et Vanessa étaient partis visiter la villa Ephrussi ! me dis-je, en me hâtant de regagner la maison, où j’arrivai ruisselante et hors d’haleine.

J’y trouvai Gay, grise de frayeur, accroupie à côté d’Alvin, qui auscultait Popsicle.

— Il y a plus de peur que de mal, lui dit-il.

Les émotions suscitées par cet événement se succédèrent à un rythme si rapide que je ne démêlai pas tout de suite ce qui me choqua le plus, de la stupeur causée par l’apparition des chiens, à l’inquiétude de Gay pour son bichon maltais, ou le soulagement qui l’amena à me révéler par inadvertance le numéro d’immatriculation au camp d’Auschwitz tatoué sur son avant-bras gauche. Toujours est-il qu’alerté par ses cris, un défilé ininterrompu de parents, d’invités et de domestiques accourut alors dans la loggia. Et, comme une lithographie nécessitant le passage de plusieurs couleurs, la réalité ne s’imprima dans mon esprit qu’une fois que je les eus renseignés les uns après les autres sur ce qui venait de se passer. Et encore. Puisqu’il me fallut décrypter leurs réactions, avant que ne m’effleure le danger éventuel que nous courions.

— Bon, alors, tout va bien. Tout est bien qui finit bien. Parfait, je vais pouvoir retourner faire la sieste ! déclara Georgina.

Cela faisait beaucoup de « bon » et de « bien » pour une si courte phrase : « A ferrure qui sonne, il manque un clou », me dis-je comme d’habitude en entendant quelqu’un se répéter ainsi. J’avais une foi absolue dans la véracité de cette expression. Au point que je n’avais pas besoin de me creuser longtemps si un de mes patients portait au pinacle la gentillesse et le dévouement de sa mère, ou qu’il vantait avec insistance la fidélité de son conjoint. Car il y avait toutes les chances pour que son conjoint le trompât sans vergogne, et que sa mère n’eut pas été à la hauteur pendant son enfance, voire qu’elle l’eût maltraité. De même que j’avais constaté qu’une personne proclamant sans cesse sa droiture, était le plus souvent malhonnête, celui qui se vantait de ses prouesses sexuelles, impuissant, et celui qui traitait tout un chacun de con, en proie à un sentiment d’infériorité.

— Il faut que j’aille reprendre mon service à l’office, annonça le nouveau maître d’hôtel qui fila sans demander son reste.

Et au cas où la conjonction de leurs réactions n’aurait pas suffi à me mettre la puce à l’oreille, Astrid mit les pieds dans le plat :

— Vous voulez dire que ces molosses rôdent encore, et qu’ils seraient capables de nous attaquer à tout moment ? Eh bien, vous faites comme vous voulez mais moi, je vais m’enfermer dans ma chambre !

— Voilà qui est piqué au coin du bon sens ! dit Jean-Claude, cherchant à excuser son épouse.

— Oui, les femmes, et les enfants d’abord ! s’exclama Frédéric, pour détendre l’atmosphère.

Charles, visiblement enchanté qu’il se passe enfin quelque chose d’excitant, tenta d’enrôler Laszlo dans la battue qu’il voulait organiser, tandis qu’Odon et ma mère se raidissaient d’héroïsme, afin de faire bonne figure, au lieu de se réfugier à l’intérieur comme ils en auraient eu envie. Quant à moi, j’étais sidérée, au sens propre du terme, par la précarité de notre bien-être à l’Agapanthe. Mais ce sauve-qui-peut ne dura pas. Car mon père revint de chez les Russes, où il s’était rendu dès qu’il avait compris la situation.

— Ce sont des dogues argentins. Ils sont retournés tranquillement chez eux après avoir semé la terreur dans tout le Cap !

— Tu as vu le propriétaire ? l’interrogea ma mère.

— Non, le gardien ne sait même pas qui c’est. Il n’a affaire qu’à un homme de confiance, auquel il a passé un coup de fil, et qui est d’accord pour que les chiens soient enfermés en attendant qu’une clôture soit posée autour de la propriété.

Il en résulta un tel soulagement, que le thé fut bientôt remplacé par quelques rasades de cognac destinées à nous remettre de nos émotions. Aussi étions-nous déjà passablement éméchés lorsque Marie, Nicolas et Vanessa revinrent du Cap Ferrat. Surtout Gay, qui entreprit de leur décrire la façon dont Alvin avait sauvé la vie de Popsicle en chassant les dogues argentins à coups de coussins.

— De coussins ? s’étonna Marie.

— Oui, fit Gay, en produisant un coussin déchiqueté comme une pièce à conviction avant de faire l’éloge du courage d’Alvin, qui fut traité comme un sauveteur jusqu’à l’heure du journal télévisé.

— Mais enfin, vous savez ce que disait Noël Coward : « La télévision est faite pour s’y montrer, pas pour la regarder ! » s’exclama Frédéric tandis que nous prenions place dans la bibliothèque pour voir si le présentateur du JT tiendrait parole en prononçant le mot « agapanthe » comme il l’avait promis à déjeuner.

— Oui, mais comme Coward n’était un idéal de distinction que pour les épicières anglaises des années 1950, on s’en fiche ! répliqua Gay à l’instant où commençaient à défiler sur l’écran les titres du journal.

— Je vous parie 5 contre 1 qu’il va le caser au début pour s’en débarrasser ! s’exclama Charles Ramsbotham.

— Et moi, cela m’étonnerait qu’il arrive à le placer à propos de politique sociale ou étrangère, dit Laszlo Schwartz.

— Oh, toi ! Je te sens passablement agacé de l’effet qu’il a fait à Flokie ! le taquina Gay.

Avions-nous déjà regardé la télévision tous ensemble ? me demandai-je en savourant cette atmosphère de potaches, décidée à ignorer Alvin, indigné qu’un journaliste sérieux puisse jouer ainsi avec l’information.

— Nos abeilles sont-elles victimes de maladie ou d’intoxication ? C’est la question que posent certains scientifiques, interrogés sur ce phénomène jugé très préoccupant par les apiculteurs et de nombreux écologues, économistes et experts en raison de l’importance économique et écologique de l’abeille en tant que pollinisatrice. En effet, s’il n’y a plus de d’abeille pour butiner nos agapanthes…

— Hourra ! avons-nous crié.

Puis ma mère, constatant l’état d’ébriété de Gay, dépêcha Marie à la cuisine pour dire que nous serions heureux de dîner plus tôt.

 

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